Kurt Gossweiler: Hitler et le capital

Les vrais millions derrière Hitler

Le NSDAP renaît le 27 février 1925, après que l'interdiction du parti, consécutive au putsch de novembre 1923, a été levée le 7 janvier en Prusse, le 16 février en Bavière, et par la suite dans tous les autres länder.1

Cette nouvelle fondation n'attira que peu l'attention des masses en Allemagne.

Toutefois, dès le début, le NSDAP « refondé » jouit du soutien bienveillant de certains cercles de la bourgeoisie. Et seulement un an après la refondation, Hitler était introduit dans les clubs et salons où se rassemblaient des monopolistes d'envergure pour proposer d'être avec son parti le Sauveur luttant contre le marxisme et le bolchevisme.

Le 28 février 1926, Hitler eut l'occasion de parler devant le Hamburger Nationalklub2 et, entre juin 1926 et décembre 1927, ce n'est pas moins de cinq fois qu'il fut l'invité des industriels de la Ruhr3.

Ces rencontres, les discours de Hitler et leur réception par ses auditeurs sont extrêmement instructifs pour comprendre le lien qui unissait la bourgeoisie monopoliste et le NSDAP. À propos de cette prestation du 28 février à Hambourg, on peut lire dans un écrit officiel nazi de l'année 1939 : « Adolf Hitler avait [...] déjà parlé une fois [...] à Hambourg. Toutefois, pas devant un large public [...], mais dans le cercle extrêmement fermé d'un club politique. Il s'agissait du Nationalklub von 1919, une association qui comptait, comme l'on disait encore à cette époque, le gratin de la société et du monde de l'économie4.» Le fondateur du Nationalklub était le banquier Max von Schinckel, de la très importante Norddeutsche Bank und Discontogesellschaft.5 L'ancien chancelier Cuno, directeur de l'HAPAG, était également membre et avait même été un temps président du Nationalklub6. Début 1926, le club comptait entre 400 et 450 membres.7

Le directeur de séance présenta Hitler aux armateurs hambourgeois, aux constructeurs navals et aux grands marchands en des mots qui dépassaient de loin la politesse avec laquelle il était convenu de recevoir ses hôtes et qui équivalait déjà à une marque de sympathie : « Messieurs, il n'est à vrai dire pas nécessaire d'introduire par de longs discours l'invité que nous avons l'honneur de recevoir ce soir. Il s'est en peu de temps forgé un nom par son activité politique. Il est entré dans la vie publique après la fin de la guerre. Son engagement énergique pour la défense de ses convictions lui a valu dans les cercles les plus élevés le respect, l'estime et l'admiration de tous. Nous sommes très heureux qu'il soit parmi nous ce soir. C'est une joie partagée par les membres du club, qui sont venus si nombreux ce soir [...] L'événement organisé ce soir par le club a attiré les gens comme peut-être aucun auparavant8.» Hitler commença sous des applaudissements nourris un exposé qui dura plusieurs heures.9 Au centre de son exposé, il mit la nécessité d'exterminer le marxisme non pas par la simple violence, mais par une violence reposant comme le marxisme sur une vision du monde.

Feignant la naïveté, Jochmann ne cesse de s'étonner que des « hommes d'âge mûr avec une bonne expérience de la nature humaine et ayant accompli de grands mérites professionnels aient pu succomber à l'influence démagogique d'un politicien novice10.» En fait, si l'on examine le discours avec attention, il n'y a là pas lieu de s'étonner : Hitler a tout simplement fait comprendre à ces messieurs, en toute honnêteté et en toute clarté, que son programme était leur programme. C'est pour cela qu'il fut à nouveau applaudi de la manière qui accompagne généralement les déclarations brutales. Il a par ailleurs cherché à convaincre son audience qu'aucun des grands partis bourgeois dans lesquels ils avaient mis jusque-là tous leurs espoirs n'était en mesure d'accomplir ce qu'ils considéraient comme nécessaire. La majorité des hommes présents ne prirent évidemment pas ces arguments au sérieux. Pour eux, seuls des partis « sérieux » comme le Parti populaire national allemand (DNVP) et le Parti populaire allemand (DVP) étaient aptes à gouverner. Mais l'éloquent invité avait tout à fait raison sur un point : on ne viendrait pas à bout de la République abhorrée sans le soutien des masses. Et si Hitler se proposait de rassembler les masses encore à gauche qui ne seraient jamais touchées par le DNVP ou le DVP, il fallait saluer une telle entreprise et y apporter un soutien adéquat.

Le discours hambourgeois de Hitler était un discours type. Tous les discours prononcés plus tard par Hitler devant des monopolistes suivront le même schéma de structure et d'argumentation, tout comme ce premier discours suivait le schéma de son célèbre mémorandum de 1922.11 Les extraits suivants mettent suffisamment en lumière pourquoi et comment Hitler remporta l'adhésion enthousiaste des monopolistes. Pour lui, il était clair que la bourgeoisie avait échoué politiquement, mais il donnait à cet échec une explication tout à fait flatteuse : «L'Allemagne n'est pas allée à sa perte par intellectualité, ou devrais-je dire par manque d'intellectualité. Ce qu'il nous a manqué, parce que notre irrigation sanguine s'est bloquée, c'est la volonté, la volonté brutale. Si nos partis bourgeois, basés uniquement sur l'intellectualité, avaient eu ne fût-ce qu'une fraction de cette force brutale et sans ménagement dont est pourvue le communisme, jamais l'Allemagne ne serait tombée si bas12

Hitler et son «mouvement» étaient prêts à donner à la bourgeoisie «la volonté brutale» nécessaire, pour autant qu'on les porte « vers le haut ». Il expliqua clairement que «le sang bourgeois» était pour lui le sang le plus précieux : «Messieurs, le sang bourgeois, est-ce celui qui sabote la lutte et poignarde le front dans le dos? Jamais! (Applaudissements nourris) Le sang bourgeois a coulé pendant 4 ans 1/2, et en torrents [...] Ça, c'était du sang bourgeois. Ceux qui se sont révoltés contre leur propre patrie, ce n'était pas la bourgeoisie, ce n'était pas des bourgeois, mais de la racaille, de la racaille minable, de minables traîtres. (Bravo !) Si on avait fait couler le sang de ces derniers au front, il aurait probablement plus facilement coulé sur le sol que le sang de vies humaines précieuses13

Ces messieurs le comprirent très bien : Hitler leur reprochait de ne pas avoir suffisamment défendu leur propre cause en 1918, de ne pas avoir versé suffisamment de sang de travailleurs. Il leur faisait là un faux procès, car ils avaient mis en oeuvre tout ce que leur pouvoir leur permettait de faire à cet égard. Mais quelqu'un qui était décidé à verser du sang sans égards et brutalement, et à constituer pour cela un mouvement de masse méritait qu'on ne le perde pas de vue et qu'on pense à lui quand l'occasion se présenterait.

Quant au contenu des ses déclarations, ils ne pouvaient qu'acquiescer étant donné que Hitler ne faisait que répéter ce qui était devenu depuis la Révolution un lieu commun pour la droite, surtout pour les pangermanistes et les nationalistes allemands. Il ne faisait que tirer des conclusions encore plus radicales que le DNVP, qui était entre-temps monté au gouvernement: «Nous devons envisager politiquement une question fondamentale : qu'estce qui a causé le déclin de l'Allemagne? La méconnaissance du danger marxiste [...] Il est essentiel de savoir que, dans cet État, plus de la moitié de tous les adultes, hommes et femmes, ont des idées consciemment anti-allemandes. Il y a donc d'un côté le bloc des "Internationaux" et de l'autre le bloc des "Nationalistes"14.» «Si le communisme sort aujourd'hui vainqueur, deux millions de personnes iront à l'échafaud. Par contre, si la droite sortait vainqueur et que nous serrions fortement la vis, on entendrait aussitôt crier : on ne peut pas agir aussi "cruellement", cela va trop loin!15»«La question du relèvement de l'Allemagne passe par l'extermination de l'idéologie marxiste en Allemagne.

Si cette idéologie n'est pas éradiquée, l'Allemagne ne retrouvera jamais sa splendeur16. » «Il y a quinze millions de personnes qui ont des idées consciemment et volontairement antinationales, et aussi longtemps que ces quinze millions de personnes, qui représentent la part la plus vivante et la plus forte de la société, ne seront pas ramenées dans le giron du sentiment et de la sensibilité nationaux communs, tout discours sur un essor et sur le relèvement de l'Allemagne n'est que babillage sans la moindre signification17. » «La destruction et l'extermination [de l'idéologie marxiste], c'est tout autre chose que ce que projettent les partis bourgeois. Le but auquel aspirent les partis bourgeois n'est pas l'extermination, mais un succès électoral [...] Il en irait tout autrement si l'on se décidait à vraiment lutter. L'un d'entre nous restera à terre : soit le marxisme nous extermine, soit nous l'exterminons jusqu'à la racine. Une telle formule conduirait naturellement à ce qu'un jour une force dirige seule, comme c'est le cas aujourd'hui en Italie. En Italie, une idéologie, une force dirige et écrase et détruit l'autre sans égards et ne cache pas que le combat ne sera fini que quand l'autre sera définitivement vaincue sans qu'il n'en subsiste rien18.» «Lorsqu'on a compris qu'il est vital de briser le marxisme, tous les moyens sont bons pour arriver à notre fin. Premièrement, un mouvement qui s'est fixé ce but doit s'adresser aux masses les plus larges possibles, aux masses avec lesquelles le marxisme lutte luimême. La masse est la source de toute force19.» «Car dans la masse seule réside cette force primitive qu'est l'"unilatéralité" 20, ce simplisme, cette incapacité à comprendre l'autre qui nous cause tant d'effroi, à nous qui nous situons dans de plus hautes sphères [...] L'entendement confère à l'intellectualité la solidité du granit, qui sera pour la large masse un support vacillant [...] Ce qui est stable, c'est le sentiment de haine, une passion humaine beaucoup moins facile à ébranler qu'une opinion de moindre valeur basée sur un raisonnement scientifique. Une estimation peut changer, la haine personnelle demeure 21

«Cette large masse, cette masse entichée du marxisme qui se bat obstinément pour lui, est la seule arme pour le mouvement qui veut briser le marxisme [...] Mais si un mouvement veut exhorter la large masse en sachant qu'il ne peut y parvenir qu'avec son aide, et si la mission que nous nous fixons a comme enjeu la survie de la Nation, nous avons alors le droit supérieur de recourir à tous les moyens possibles afin d'atteindre le but souhaité22.» «Si je parviens à ramener la large masse dans le sein de la Nation, qui me fera des reproches sur les moyens utilisés?23» «Si nous vainquons, le marxisme sera exterminé jusqu'à la racine [...] Nous n'aurons pas de repos tant qu'il restera un journal, une organisation, un établissement scolaire ou culturel que nous n'aurons pas éradiqué, tant que nous n'aurons pas ramené dans le droit chemin le dernier marxiste ou que nous ne l'aurons pas exterminé. Il n'y a pas de demi-mesure24

À la fin de son discours, les patriciens hambourgeois, inflexibles et dignes, firent à Hitler une «grande ovation» et se rallièrent à lui en criant « Heil » avec jubilation.25 Comme le montrent clairement les extraits repris, ce qui différenciait Hitler des autres leaders de la droite nationaliste était la promesse de mener à bien deux missions qui tenaient fort à coeur aux cercles réactionnaires de la classe dirigeante depuis longtemps, et plus spécialement depuis la Révolution d'octobre en Russie et la Révolution de novembre en Allemagne : exterminer le mouvement ouvrier et «ramener dans le sein de la Nation» les travailleurs jusque-là socialistes. C'est précisément l'acharnement à remplir ces deux missions qui a donné au fascisme allemand - comme cela avait déjà été le cas avant en Italie - son caractère fasciste.

Il semble évident que Hitler épargna à ses auditeurs millionnaires -comme ce fut aussi le cas dans ses discours devant les magnats de la Ruhr - les tirades antisémites qui constituèrent la base de ses discours de masse. Les «révisionnistes» bourgeois, comme Jochmann ou Turner, ont voulu tout de suite mettre cela à la décharge des monopolistes en y voyant une habile tentative de tromperie de la part de Hitler. Selon Jochmann, Hitler aurait volontairement trompé les membres du Nationalklub en leur cachant de nombreuses choses qu'ils n'auraient jamais pu soupçonner. Quant à Turner, il pense que Hitler aurait tempéré son antisémitisme devant Kirdorf car il avait constaté que ce dernier ne le partageait pas.26 Ce ne sont là que de grossières tentatives de réhabilitation. Les propos antisémites des nazis ont été proférés jour après jour devant tous sans qu'un seul de ces messieurs n'ait jugé nécessaire d'en faire le reproche à Hitler.

Pourquoi? La droite politique allemande était déjà antisémite bien avant qu'un Hitler en fasse son programme. Bien au contraire, Hitler est devenu antisémite à force, entre autres, de fréquenter les pangermanistes, dont le leader Class déclara dès octobre 1918, lors d'une séance du comité directeur de l'association, que tous les pangermanistes étaient alors antisémites. Kirdorf, qui avait été auparavant ouvertement philosémite, «est aujourd'hui d'un avis tout à fait contraire et est même devenu violemment antisémite, comme tous les membres de l'industrie lourde ». Il en allait de même dans l'armée et la noblesse prussienne, qui l'étaient «avec véhémence», mais cela ne suffisait pas : « Le peuple tout entier devait en être et participer ». Et il ajouta qu'il « ne reculerait devant rien» pour atteindre son but.27

Hitler laissa l'antisémitisme de côté lorsqu'il s'adressa aux monopolistes pour la simple et bonne raison qu'il considérait que l'antisémitisme au même titre que la fameuse idéologie nationale-socialiste étaient des moyens pour manipuler les masses. À quoi cela lui aurait-il servi de présenter tout ça à ces auditeurs-là ? Par contre, ce qui leur était indispensable, et ce que Hitler s'efforça de leur expliquer, c'était de transmettre aux masses et de leur inculquer avec force une « conception du monde ».

«Ne pensez pas que quelqu'un puisse rallier les masses sans leur donner le sentiment que ses convictions sont honnêtes et intègres et qu'il oeuvre pour le bien d'une masse la plus large possible. Sans cela, tout effort sera d'avance voué à l'échec [...] La deuxième condition est la suivante : il faut proposer à la masse une véritable profession de foi politique, un programme immuable, une croyance politique inébranlable [...] L'homme veut des croyances, et ce aussi dans le domaine politique, une vision du monde qui le porte, sur laquelle il puisse construire, qui l'accompagne dans tous les moments de sa vie et qui donne une direction à sa vie tout entière, en peu de dogmes. Là aussi les congrès des partis de droite ne remporteront aucun succès. Leurs programmes sont trop changeants, voilà pourquoi on ne les croit pas et pourquoi, surtout, on ne les prend pas au sérieux. Ce que veut la large masse, c'est une plateforme stable et durable sous ses pieds. Voilà pourquoi, aussi stupide que soit le programme du marxisme, sa stabilité et sa fermeté sont la cause de son succès. On y croit !28»

Hitler ne pouvait pas exposer plus clairement le caractère démagogique et la fonction manipulatrice de l'idéologie nazie. Ce discours hambourgeois, comme les autres discours prononcés par Hitler devant des monopolistes, démontrent clairement que Hitler proposa à ces hommes puissants de les débarrasser une fois pour toutes de leur principal ennemi, le mouvement ouvrier, et que ces hommes puissants ont accueilli cette offre avec enthousiasme. Ce n'est pas pour rien que l'on se donna tant de mal pour garder ces discours secrets. En effet, si on en avait pris largement connaissance, il aurait été beaucoup plus facile au mouvement ouvrier de révéler aux masses la véritable nature du NSDAP et de le dénoncer comme une agence de la bourgeoisie monopoliste.

Un «parti des travailleurs » pour les entrepreneurs

Après sa refondation, la direction du parti resta à Munich. Les nouveaux statuts conféraient non seulement à Hitler des pouvoirs dictatoriaux, mais lui accordaient également la direction du groupe local munichois, ce qui était déjà inscrit dans les statuts de 1922.29 Mais l'évolution la plus importante au sein du parti s'est fait sentir dans le nord et le nord-ouest de l'Allemagne30, où Hitler chargea Gregor Strasser d'installer le parti.31 Ce dernier, président du Gau de Bavière méridionale jusqu'à l'interdiction du NSDAP, était déjà le leader effectif du NSDAP en Allemagne du Nord avant qu'Hitler ne le charge de cette mission.

Après l'interdiction du NSDAP, quelques-uns de ses dirigeants, Gregor Strasser en tête, avaient formé aux élections régionales et municipales du début de l'année 1924 ainsi qu'aux élections fédérales le «Bloc social-populaire» (Völkisch-sozialer Block), une coalition avec d'autres partis populistes parmi lesquels on distinguera surtout le Deutschvölkische Freiheitspartei. Grâce à cette coalition, Gregor Strasser avait obtenu un mandat de député. Peu après les élections, il fut tenté de transformer cette alliance en un conglomérat durable, avec le but de devenir le réceptacle des nombreux groupes populistes et nationauxsocialistes éclatés et de former ainsi le parti de masse populiste et nationaliste. En entrant dans la direction fédérale de cette coalition, Gregor Strasser, représentant de Hitler, soutint cette tentative.33 Hitler lui-même, de sa confortable prison de Landsberg, ne se déclara ni pour ni contre cette fusion34, d'autant plus que Hermann Esser et Julius Treicher, les leaders de la Grossdeutsche Volksgemeinschaft, l'organisation qui avait succédé en Bavière au NSDAP, la combattirent.

Peu après sa libération « conditionnelle », après neuf mois de détention, et la levée de l'interdiction qui frappait le NSDAP, Hitler ne prit pas place dans la direction fédérale du Nationalsozialistische Freiheitspartei mais s'employa à refonder le NSDAP, ce qui entraîna une rupture avec Ludendorff et von Graefe. Graefe, de son côté, remit sur pied le Deutschvölkische Freiheitspartei (17.2.1925). Il dut naître alors entre ces deux partis une rivalité très forte et une lutte acharnée, surtout en Allemagne du Nord, où le DVFP avait une bonne longueur d'avance sur le NSDAP à cause de l'interdiction de ce dernier depuis 1922 et de la fusion de la plupart des groupes du NSDAP avec le DVFP.35 Voilà pourquoi, lors de la nouvelle fondation du NSDAP, les leaders nazis voulurent annexer le plus possible de groupes locaux du VF d'Allemagne du Nord. Personne n'était mieux placé pour cette tâche que Gregor Strasser, qui se mit directement à la disposition de Hitler dès que fut prise la décision de refonder le parti.

Son activité au sein de la direction nationale du Nationalistische Freiheitspartei donnait à Strasser un excellent aperçu des liens entre les organisations des partis du Nord. Il y était connu et reconnu par tous et avait de nombreux contacts personnels avec les leaders locaux. Par ailleurs, en tant que membre du Reichstag, il avait la possibilité de voyager gratuitement dans tout le pays grâce au billet des « représentants du peuple », un avantage d'une valeur inestimable pour le développement d'une organisation.36

Le développement du NSDAP dans la Ruhr était particulièrement important. Il fut décidé de refonder le NSDAP en Rhénanie et en Westphalie, à Hanovre et en Poméranie lors d'une réunion des chefs de Gaus et de secteurs de l'ancien Nationalsozialistische Freiheitspartei (aussi appelé Nationalsozialistische Freiheitspartei Grossdeutschland.) qui eut lieu le 22 février 1925 à Hamm, sous la présidence de Gregor Strasser.37 En mars 1926, les Gaus de la Ruhr du NSDAP38 furent rassemblés en un seul et unique Gau de la Ruhr39, qui joua un rôle central pour le NSDAP d'Allemagne du Nord dans les années qui suivirent. En effet, c'est surtout dans ce bastion du mouvement ouvrier que le NSDAP dut prouver qu'il était capable de respecter les promesses ambitieuses de Hitler, à savoir écraser le marxisme et conquérir les travailleurs à la pensée nationale. C'est également là-bas que le NSDAP trouva son premier et son plus actif soutien moral, politique et financier dans les rangs des monopolistes les plus puissants.

Le NSDAP était lié par des relations personnelles innombrables aux cercles «nationalistes» de la bourgeoisie, aux fonctionnaires, aux officiers de la Reichswehr et aux cercles de « l'économie » de la Ruhr. L'association pangermaniste Alldeutscher Verband joua un grand rôle. Il est vrai que le leader des pangermanistes, Class, avait fermement condamné le putsch de novembre de Hitler et Ludendorff parce que cette action avait entraîné l'écroulement de sa propre conception de la dictature, mais dès octobre 1924, il avait violemment protesté dans son journal contre une éventuelle expulsion de Hitler (tout le monde savait qu'il était autrichien) et certifié qu'il avait par son engagement volontaire pendant la guerre et sa lutte «contre le marxisme et le communisme », « prouvé son appartenance au peuple allemand et son dévouement à la cause patriotique dans une mesure difficile à dépasser». L' «exclusion » d'un tel homme de la «communauté allemande» en l'empêchant par là de « servir son peuple » serait une «monstruosité».40 La prise de position du leader des pangermanistes confirma ce qu'avait déjà très clairement montré le procès contre Hitler et ses complices, à savoir que les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie allemande étaient décidés à garder l'atout Hitler, ce démagogue extraordinairement doué, pour le cas où ils en auraient besoin. L'attitude de ces cercles à l'égard du NSDAP était aussi déterminée par cette position de base. De plus, de nombreux groupes locaux du NSDAP dans la Ruhr étaient issus d'une filiale de l'association pangermaniste, le Deutschvölkischer Schutz- und Trutzbund (l'«Alliance défensive et offensive populaire allemande»), dont les membres avaient rejoint en nombre le NSDAP sur le conseil de la direction de l'Alliance après l'interdiction de celle-ci en été 1922 (suite au meurtre de Walther Rathenau). 41 Ces étroites relations entre les pangermanistes et le NSDAP au début des années vingt ne doivent pas avoir été sans influer sur l'attitude du plus important pangermaniste de la Ruhr, Emil Kirdorf.

De la même manière, sa relation au début des années vingt avec le Deutschvölkische Freiheitspartei, et surtout avec le général Ludendorff, avait joué en faveur du NSDAP dans les cercles de la bourgeoisie. En effet, Ludendorff avait été pendant la Première Guerre mondiale un grand représentant des intérêts de l'industrie lourde de la Ruhr42 et c'est précisément par l'intermédiaire de Ludendorff qu'Hugo Stinnes (via Minoux) et Fritz Thyssen étaient entrés en contact avec le NSDAP en 1923 et l'avaient déjà dès cette époque soutenu, même financièrement.

Emil Kirdorf aussi s'intéressait au parti nazi à l'époque. Il raconte lui-même : « Ma première tentative afin d'entrer en contact avec ce mouvement remonte à l'année 1923, à l'époque de l'occupation de la Ruhr. » Lors d'une visite chez son frère à Munich, continue à raconter Kirdorf, « je pris part à une assemblée national-socialiste avec l'espoir de voir Adolf Hitler et de l'entendre parler.» Malheureusement, ce ne fut pas Hitler qui parla, mais un autre intervenant. Malgré tout, «la forte impression que cette assemblée fit sur moi augmenta l'intérêt que je portais au mouvement qui, peu après, précisément le 9 novembre 1923, disparut à l'arrière-plan après sa tentative de prendre le pouvoir43

Comme le montrent les premiers voyages de Hitler dans la Ruhr dès 1926, on avait gardé dans les cercles industriels de la Ruhr une grande sympathie pour lui et pour son «mouvement». Le fait qu'une grande partie des membres du corps franc qui s'était livré pendant l'occupation de la Ruhr par les Français à une résistance active, à des actes de sabotage par exemple, étaient soit déjà à l'époque membres du NSDAP, soit le devinrent plus tard, doit y avoir contribué. La lutte illégale active contre la force d'occupation avait reçu le soutien secret d'à peu près tous les cercles de la bourgeoisie ainsi que des autorités allemandes.44 Sa direction était entre les mains de la Reichswehr, qui rejetait toutefois toute relation avec les actes de sabotage et les organismes qui les perpétraient. 45

Bien entendu, une grande partie des relations qui se nouèrent au cours des mois de ce qu'on connaît comme «le combat de la Ruhr » entre d'une part les membres des groupes illégaux et d'autre part des officiers de la Reichswehr, des fonctionnaires et des industriels, se poursuivirent par la suite. Il est bien connu qu'une grande partie des fonctionnaires nazis du territoire Rhin-Ruhr prirent part à la « résistance active»46.

Karl Kaufmann, fils d'entrepreneur, premier Gauleiter du Gau de Rhénanie du Nord en 1925, premier Gauleiter du Gau de Ruhr-Westphalie en 1926 et de ce qui deviendra le Gau de la Ruhr, fut d'abord membre d'une brigade de mauvaise réputation, la Brigade Erhart, et ensuite du pas plus reluisant corps franc de Killinger. Membre du NSDAP dès 1921, il était un des leaders des commandos de sabotage de la Ruhr.

Josef Grohé, employé de commerce, administrateur du Gau de Rhénanie du Sud (Cologne - Aix, Coblence - Trêves) depuis la nouvelle fondation du NSDAP, devint en 1921 membre de l'« Alliance défensive et offensive populaire allemande » et participa après son interdiction à la fondation du groupe local de Cologne du NSDAP. Pendant l'occupation de la Ruhr, il appartint à un groupe terroriste qui faisait exploser les voies de chemin de fer.

Friedrich Karl Florian, fonctionnaire minier à Buer, fondateur du groupe local de Buer du NSDAP et, plus tard (1930), président du Gau de Düsseldorf, fut membre de l'« Alliance défensive et offensive populaire allemande» et participa à la « résistance active ».

Erich Koch, fonctionnaire des chemins de fer, fils d'un chef d'atelier d'Elberfeld, membre du NSDAP de la Ruhr depuis 1922, chef de secteur du NSDAP à Essen en 1927, plus tard Gauleiter suppléant du Gaude la Ruhr, était en 1921, comme Kaufmann, membre du corps franc de Killinger et participa à la «résistance active» dans l'entourage d'Albert Leo Schlageter, condamné à mort pour sabotage par les Français. Schlageter était par ailleurs lui-même membre du «Grossdeutsche Arbeiterpartei», une des organisations fondée par le chef des corps francs Gerhard Rossbach, remplaçant le NSDAP à l'époque de son interdiction.47 Il était un national-socialiste notoire et était extrêmement militant dans les cercles nationalistes pour le NSDAP.

Le terrain était déjà bien préparé pour que la bourgeoisie nationaliste de la Ruhr accueille avec bienveillance le NSDAP. En 1926-1927 vinrent s'ajouter au paysage de nouveaux éléments qui incitèrent certains cercles industriels de la Ruhr à accorder au NSDAP une attention et un soutien accrus.

Premièrement, l'échec du putsch « légal» programmé et préparé par Heinrich Class début 1926. 48 Après l'élection de Hindenburg à la présidence du Reich, Class et d'autres pangermanistes de premier plan, parmi lesquels Hugenberg et Kirdorf, crurent pouvoir réaliser un coup d'État légal avec son aide. Les préparatifs étaient tellement bien avancés qu'on avait déjà établi une liste gouvernementale et rédigé le texte d'un décret-loi qui devait être adopté directement après le changement de gouvernement et qui devait abroger la Constitution, dissoudre tous les parlements, suspendre l'ensemble des droits fondamentaux et punir par la mort toute forme de résistance contre les commanditaires du putsch.49 Le gouvernement prussien, mis au courant de ces manoeuvres, ordonna le 11 mai 1926 une perquisition chez une série de personnes impliquées, parmi lesquels les gros industriels Emil Kirdorf et Albert Vögler.50 Toute la presse de droite s'empara de ces perquisitions pour entamer une violente campagne contre les « actions policières contre des bourgeois irréprochables ». Elle mit fortement en avance le fait que les autorités mêmes avaient tout intérêt à étouffer les faits constatés, Hindenburg en personne étant mêlé à cette affaire.

L'échec de cette tentative de putsch a sans aucun doute convaincu Class, Hugenberg et Kirdorf qu'il n'était pas possible de modifier les rapports de cette manière, mais qu'il fallait s'efforcer de créer une base parmi les masses afin de renverser la république parlementaire de l'intérieur. Ils n'en accordèrent que plus d'importance au « harangueur » qu'était Hitler, qui avait déjà une fois prouvé qu'il était capable avec son parti de mettre en place un mouvement de masse «national ». Kirdorf tout particulièrement, de moins en moins satisfait par la ligne qu'imprimait Westarp au DNVP, nourrit un fort intérêt pour le NSDAP.

Suite à l'élection de Hindenburg à la présidence, le Parti populaire national allemand avait entamé depuis 1925 un changement progressif de ligne politique et estimait que la défense des intérêts des cercles agricoles et industriels qui le soutenaient ne pouvait se faire qu'au sein du gouvernement, et non dans l'opposition, ligne bien définie par l'expression Hinein in den Staat! («À l'intérieur de l'État!»)

En janvier 1925, le DNVP avait pour la première fois pris part à un gouvernement de la République de Weimar, mais avait profité de la conclusion du Pacte de Locarno pour sortir de la coalition gouvernementale en octobre 1925.51 Lorsqu'un nouveau gouvernement fut formé en janvier 1927, avec d'importantes décisions à prendre dans le domaine de l'économie et de la politique sociale, le DNVP fut à nouveau soumis à de fortes pressions de la part d'une grande partie des industriels qui se tenaient en coulisse et de l'«Union agricole du Reich» (Reichslandbund) pour entrer dans le cabinet. Leur entrée ne leur fut concédée par les membres de la coalition qu'au prix de lourdes concessions politiques : les ministres nationalistes allemands durent reconnaître la constitution de Weimar, qu'ils avaient tant critiquée jusque-là, et le ministre de l'Intérieur nationaliste allemand Walter von Keudell dut officiellement déclarer qu'il garantirait le respect de cette constitution.52 Et comme si cela ne suffisait pas, ils durent aussi accepter le Pacte de Locarno, dont l'adoption leur avait servi de prétexte pour quitter le gouvernement. Enfin, ils durent même consentir à une reconduction de la « Loi pour la protection de la République », contre laquelle le DNVP avait mené en son temps une campagne incendiaire et acharnée. La ligne nouvelle et plus réaliste de la direction du DNVP correspondait sans aucun doute à l'état d'esprit d'un grand nombre d'électeurs du DNVP, mais pour certains militants du DNVP radicalement nationalistes et réactionnaires, elle était synonyme d'une trahison impardonnable des principes fondateurs « nationalistes ».

Lorsque l'Union pangermaniste appela à manifester pour « l'opposition nationale » contre le gouvernement, et donc également contre la direction de l'époque du DNVP et ses ministres, elle ne se faisait que l'écho d'une ambiance largement répandue d'opposition aux membres «versatiles » de la direction du DNVP.53 Ils furent nombreux ceux qui partirent à la recherche d'une nouvelle patrie politique où seraient mieux préservés les anciens fondements du Parti national allemand, leur rejet inconditionnel de la république de Weimar et leur hostilité à toute forme de parlementarisme et de démocratie bourgeoise. Parmi eux, Emil Kirdorf, qui quitta le DNVP en janvier 1927 et devint membre du NSDAP.

L'attitude et la victoire de Hitler au sein du parti aidèrent Kirdorf à franchir le pas. En effet, dans l'« affaire de la campagne d'expropriation des princes » (Angelegenheit der Fürstenenteignungskampagne), c'est la position de Hitler qui l'avait emporté. Alors qu'une partie de la direction du parti, emmenée par Gregor et Otto Strasser, était prête à soutenir cette campagne, Hitler était parvenu à imposer que le NSDAP se démarque avec force de cette action qui avait été initiée par le Parti communiste, rejointe par le SPD sous la pression de ses membres et traitée par un comité apolitique sous la présidence de l'économiste Robert Kuczynski.

La situation était donc assez propice dans la Ruhr, au moment où Hitler se préparait à lancer une campagne de propagande et de promotion du NSDAP. Les leaders nazis de la Ruhr l'avaient déjà invité plusieurs fois, mais malgré le fait qu'il avait accepté, il leur avait toujours fait faux bond, craignant ouvertement d'essuyer un échec en raison de la force du mouvement ouvrier dans le territoire de la Ruhr et de la détermination des travailleurs de la Ruhr à opposer un refus cinglant au petit chef des fascistes.

Ainsi, après beaucoup d'insistance, Hitler avait finalement consenti à parler les 24 et 25 octobre devant des cercles fermés de membres (il lui était alors interdit de s'exprimer en public54). Le Gauleiter de Westphalie de l'époque, Franz Pfeffer von Salomon, était venu le chercher à Munich mais Hitler conduisit si lentement qu'ils manquèrent le train. Hitler, y voyant un présage, refusa de prendre un autre train. Les organisateurs expliquèrent son absence aux membres qui l'attendaient en vain par un mensonge selon lequel Hitler n'aurait pas pu venir parce qu'il avait été arrêté par la police.55

Ce n'est qu'en 1926 que Hitler osa s'aventurer dans la Ruhr, territoire des rouges. Outre le plus grand ancrage dont le NSDAP bénéficiait désormais dans la région, la perspective d'un contact direct avec les puissants de la Ruhr et de la Région rhénane a dû être décisive dans la planification de ce voyage.

Le 15 juin, Hitler parla à Hattingen, la commune où se trouvait le groupe local du parti nazi le plus puissant de toute la Ruhr. Le lendemain, il parla à Bochum et le surlendemain à Essen56, dans la grande salle de la maison de l'organisation qui n'était qu'à moitié remplie.57C'est le 18 juin qu'eut lieu l'événement le plus important de sa visite : la première apparition de Hitler devant de très importants magnats de la Ruhr. Le Reinisch-Westfälische Zeitung, un des relais de l'industrie minière de la Ruhr, relata les deux apparitions de Hitler à Essen en détail et dans un style enthousiaste proche de celui que l'on retrouvera plus tard dans les journaux nazis.58Le 18 juin 1926, ce journal fit un battage publicitaire pour les nazis avec le compte rendu du discours de Hitler devant ses partisans à Essen : « C'est un secret de Polichinelle que le national-socialisme compte dans les villes industrielles de la Ruhr un grand nombre de partisans, des membres dont le nombre causerait l'étonnement si on le révélait. En effet, le grand public connaît peu le travail extraordinaire des leaders nationaux-socialistes. Dans la Ruhr, le mouvement hitlérien ne s'adresse presque qu'aux travailleurs, voilà pourquoi le public bourgeois, qui ne connaît en général rien des conditions des travailleurs, n'est que peu enclin à prendre part au mouvement nazi, par désintérêt ou parce qu'il le rejette par principe59

Après avoir persiflé Severing, le ministre de l'Intérieur social-démocrate prussien, à propos de l'interdiction de s'exprimer en public prononcée à l'encontre de Hitler, le journal poursuit : « Comment parle Hitler et que dit-il ? [...] Aucun de ses mots n'est dangereux pour l'État ou nocif pour le peuple, mais ils tentent de toucher l'âme et de l'attirer à lui [...] Ce que prêche Hitler, ce n'est pas la lutte des classes [...] Nos dirigeants nationaux ne sont pas parvenus à sortir la pensée nationale de son isolement et n'ont pas su se faire une base de la masse du peuple. Nos socialistes ne sont pas parvenus à ancrer le monde de la pensée et du désir social de la masse dans la volonté d'action de l'intelligentsia. Ils courent l'un à côté de l'autre. Or, le principe même du national-socialisme est d'unifier l'un et l'autre dans un seul corps. Selon Hitler, n'est en vérité pas nationaliste celui qui apprend aux travailleurs à chanter des mélodies patriotiques et à crier hourra, mais bien celui qui lui donne les armes dont il a besoin sur tous les plans dans le combat pour la vie, pour vivre en tant que peuple [...] Être socialiste, c'est la même chose. Celui qui veut être socialiste doit aider son peuple à s'affirmer dans la lutte brutale pour la vie que se livrent les peuples. Ce constat doit permettre de forger un nouveau concept de société, avec un seul chemin possible : la force sociale des masses doit aller de pair avec la pensée nationaliste de l'intelligentsia60

Dans le but d'arriver à un tel « socialisme », Hitler promet d'atteler «les masses» aux chars de l'« intelligentsia », de la classe dominante. Le journal était plein d'éloges : «On peut émettre des critiques sur les détails des déclarations de Hitler. Mais le fond de sa pensée est noble...»

Le journal du monde de l'industrie lourde fit un compte-rendu tout aussi complet de la prestation de Hitler devant les magnats de la Ruhr. Le 20 juin 1926, ce journal écrivit : « Un cercle d'économistes ouest-allemands avait demandé à Adolf Hitler de faire devant des patrons du secteur un exposé sur le thème "Politique économique et sociale en Allemagne". Le fait que cet exposé ait eu un tel succès de foule du côté des cercles de l'économie est la meilleure preuve de l'importance qu'avait déjà prise le mouvement national-socialiste sous la direction de Hitler. Il doit avoir d'autant plus attiré l'attention des masses qu'il s'adressait tout d'abord au travailleur et se battait pour faire ressortir son "âme allemande"61

Lorsque le journal revint plus tard sur l'événement, il expliqua que l'exposé de Hitler fut suivi par à peu près quarante industriels de la Ruhr62, parmi lesquels Kirdorf, qui entendit à cette occasion Hitler pour la première fois.63 Kirdorf s'est senti tellement concerné par ce que raconta Hitler que, comme il le raconta lui-même : «À la fin, je me suis automatiquement levé et je suis allé lui serrer la main64. » Derrière cette poignée de mains se trouvaient non pas des millions de partisans -pour cela il faudra attendre encore quelque temps- mais des millions de marks: les 263 millions du capital de la Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft (société minière), les 120 millions en d'actions de l'Union des aciéries détenues par la Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft ou les 7,5 millions du capital du cartel charbonnier de la région rhénane-westphalienne à qui revenaient en 1926 plus des trois quarts de l'ensemble des subventions accordées au secteur houiller en Allemagne. C'est Emil Kirdorf qui occupait la fonction de président d'honneur du conseil d'administration de la Gelsenberg (abréviation d'usage en bourse) et du cartel charbonnier, qu'il avait fondé en 1893.65

Turner, le premier de la classe des « experts » révisionnistes du capital monopolistique allemand, a noirci de nombreuses pages pour prouver que Kirdorf, 80 ans à l'époque, n'était qu'un cas isolé, sénile, qui n'aurait représenté que lui-même car il n'aurait plus eu aucun accès aux fonds politiques de l'industrie et des organisations qui y étaient affiliées. En outre, le soutien financier qu'il aurait pu personnellement apporter au parti nazi aurait été vraiment dérisoire car il n'aurait possédé qu'une fortune personnelle relativement modeste et aurait été connu pour être un grippe-sou.66

Outre le fait que Turner n'apporte aucune preuve de ce « peu d'influence » dont jouissait Kirdorf, outre le fait que Kirdorf raconte lui-même qu'il aurait servi pendant des années d'intermédiaire entre Hitler et l'industrie67, il suffit de jeter un coup d'oeil sur la composition de la direction et du conseil d'administration de la Gelsenberg et du cartel pour se rendre compte qu'il y avait encore là suffisamment de membres actifs avec l'aide desquels il aurait pu imposer sa volonté si cela avait été nécessaire. En effet, le président du comité directeur de la Gelsenberg était le directeur général Ernst Tengelmann, un homme auquel Kirdorf pouvait se fier. Lui et ses fils, Walter et Wilhelm, se tournèrent dès 1930 vers le NSDAP, sous l'influence de Kirdorf.68 Les fils Walter et Fritz Tengelmann étaient également membres de la direction de la Gelsenberg.69

Et comme si ce n'était pas encore assez, le gendre de Kirdorf, Hans Krüger, ancien officier de marine, était lui aussi membre de la direction de la Gelsenkirchener Bergwerks AG!70En outre, au conseil d'administration siégeaient deux autres protecteurs de la première heure de Hitler, Fritz Thyssen et Albert Vögler 71, dont les opinions politiques se différenciaient à peine de celles de Kirdorf.

Il n'en allait pas autrement du cartel charbonnier. Au sein du conseil d'administration, dont Kildorf était également président d'honneur, il pouvait au moins s'appuyer sur un deuxième gendre, Herbert Kauert, membre de la direction de l'Union des aciéries et sur Ernst Tegelmann72. Le caractère erroné des déclarations de Turner sur l'impuissance et la sénilité de Kirdorf est confirmé par le fait que Kirdorf eut encore un entretien avec Hitler en 1933 à l'Obersalzberg, alors qu'il avait 86 ans, et en profita pour lui faire savoir fermement quels étaient les souhaits du cartel houiller.73

Les apparitions de Hitler devant des industriels de la Ruhr dans les années 1926 et 1927, dont nous allons parler un peu plus loin, contredisent également les déclarations d'un autre révisionniste, Iring Fetscher, qui s'appropria cette constatation : « Ce n'est pas l'argent qui lui a ouvert la route du pouvoir, l'argent est bien plus venu par la suite, attiré par le pouvoir74

Le Rheinisch-Westfälische Zeitung reprit en son temps de manière concise ce que Hitler déclara le 18 juin 1926 à ces messieurs à propos de la politique économique et sociale allemande. Comme à son habitude, il ne s'aventura pas sur des questions concrètes mais donna à ses auditeurs un « large aperçu de sa pensée ». Selon Hitler, peu importe ce que l'on entreprend dans le système actuel, une constatation est inévitable : «dans sa tendance générale, l'évolution va vers le bas75

Hitler assura avec insistance ses auditeurs sur le fait qu'il agirait « pour le maintien de la propriété privée» et qu'il protégerait l'« économie de libre marché », qu'il considérait comme «l'ordre économique le plus adéquat, si pas le seul ordre économique possible ». Mais il ne pourrait y avoir d'économie forte que dans un État fort, et cet État ne pourrait être créé que dans un « conflit» avec le marxisme. C'était là, selon Hitler, le travail et la mission du mouvement national-socialiste.76 Comme à Hambourg quelques mois plus tôt, et comme il l'avait déjà fait au début des années 20, il leur proposait d'être avec son parti l'unité de choc idéologique et politique au service de leurs desseins.

On ne peut en aucun cas dire que Hitler a exercé d'une manière quelconque «un rayonnement démoniaque», irrésistible, sur ses auditeurs, ou qu'il les ait «charmés» (leurs défenseurs bourgeois utilisent généralement de telles expressions afin d'« expliquer » le choix fait par les monopolistes allemands de se tourner vers le NSDAP). Ils le jugèrent objectivement en fonction de son utilité et de sa fiabilité. On peut imaginer ce qu'il en ressortit en lisant la remarque suivante publiée dans le RWZ: «On peut juger de l'impression que fit l'exposé d'une heure et demie de Hitler par le haut degré d'attention avec lequel il fut écouté et par les applaudissements qui le saluèrent à la fin77

Il s'agit en fait d'une formulation fort prudente. On peut en déduire qu'il les avait convaincus de son utilité et de la fiabilité de sa personne, mais également qu'ils ne s'opposaient en rien à ses objectifs. Et même si le moment n'était pas encore vraiment venu en été 1926 d'utiliser et de mettre en place de telles personnes et un tel mouvement, le petit « cercle d'économistes ouest-allemands» à la base de l'événement pouvait être satisfait du succès remporté, une satisfaction que pouvait encore plus ressentir Hitler : il avait cessé d'être pour la plupart des personnes présentes une figure exotique du lointain pays de Bavière et elles avaient reconnu en lui un leader politique qui méritait leur attention. Peu de temps après la refondation du parti, il s'agissait donc d'un événement d'une grande importance grâce auquel le NSDAP s'était d'un coup distingué de tous les autres groupes et groupuscules populistes.

Cette prestation de Hitler devant les industriels de la Ruhr représente donc un tournant significatif dans l'histoire du NSDAP et dans le lien entretenu par la classe dominante avec ce parti et avec le fascisme en général. C'est ici qu'un lien fut noué, un lien qui concernerait année après année des cercles de plus en plus larges et ne cesserait de se renforcer. Ce lien ne sera pas linéaire et sans crises, mais se poursuivra jusqu'à ce que les monopolistes allemands les plus importants se mettent finalement d'accord pour donner à Hitler leur préférence sur tous les autres candidats pour se charger de la gestion des affaires de l'entreprise « Impérialisme allemand ».

À partir de ce moment, Hitler fut un hôte régulier du «domaine de la Ruhr». Il fit son exposé suivant devant des industriels de la Ruhr le 1er décembre 1926 à Königswinter, et seulement deux jours plus tard, le 3 décembre, il parla à nouveau devant un public choisi d'entrepreneurs, une fois de plus à Essen. Le Essener Anzeiger78fit un compte rendu circonstancié de cet événement. Le cercle convié ne doit guère avoir été plus important qu'en juin, car l'événement eut lieu dans la salle de musique de chambre de la ville, mais le journal mentionna seulement «un public important». Cette fois-ci, Hitler demanda à ses auditeurs deux heures trois quarts d'attention et l'accueil fut à peu près le même qu'en juin : « L'assemblée accueillit la première partie de son discours avec réserve et attendit la suite, puis l'interrompit à plusieurs reprises pour marquer son accord, qui s'exprima à la fin par de longs applaudissements79. » L'exposé s'intitulait : « Assainissement du peuple sur une base nationale80». Si on lit le contenu du discours dans l'Essener Anzeiger, on devine aisément ce que l'assistance a accueilli avec des applaudissements. Immédiatement en introduction, Hitler livra une définition stupéfiante qui laissait entendre qu'il considérait la réalisation des buts expansionnistes de l'impérialisme allemand comme la mission centrale de la politique : « La manière originelle et la plus noble de faire de la politique est l'établissement d'un rapport raisonnable entre la superficie et la population, autrement dit : l'accroissement de la population donne un droit naturel à un accroissement du territoire. » Toujours selon le journal, Hitler « ne voit qu'un moyen, à savoir l'acquisition de terres et de sol, pour offrir de nouveaux débouchés à l'industrie allemande. Cette voie requiert cependant [...] un pouvoir fort81

Ce but ne pourrait être atteint, continua Hitler, par le «principe de la majorité », un argument qui allait totalement dans la direction de ses auditeurs car l'abandon de ce principe « réglerait en définitive les problèmes majeurs de gens qui ne comprenaient rien à rien et qui n'étaient pénétrés que par la bêtise et la lâcheté. » «Pour voir combien le principe de la majorité était caduc et impropre, il suffisait de le sortir du parlement et de l'appliquer ne fût-ce qu'une fois à l'administration, à l'armée ou à l'économie: laisserait-on un régiment décider s'il fallait lancer une attaque ou non ».

Pour ses auditeurs, le fascisme italien était l'exemple à suivre et, loin de mériter des critiques, il méritait au contraire des applaudissements : « Le fascisme a en fait accompli le miracle de faire d'un peuple pourri une nation fière et consciente de sa propre valeur. Si nous voulons atteindre ce but, nous devons prendre en considération le fait que l'économie nourrit bien l'homme mais ne l'encourage pas à mourir82

Dans son discours aux magnats de la Ruhr, Hitler expliqua avec toute la clarté souhaitée qu'il considérait comme sa mission d'encourager la masse du peuple allemand à mourir dans une guerre pour conquérir de l'espace et de nouveaux marchés, et qu'il se sentait capable de l'en convaincre.

Il serait inutile de reprendre aussi complètement les discours de Hitler s'il ne se trouvait pas des hordes d'historiens bourgeois pour déclarer à l'unisson que les patrons et les généraux qui choisirent Hitler en 1933 comme chancelier l'auraient fait sans rien savoir de ses intentions en politique intérieure et extérieure. La vérité historique -c'est précisément ce que prouvent ces premiers discours de Hitler devant les patrons - est tout à fait différente : pour eux, Hitler n'entra en considération comme candidat à la chancellerie que parce qu'ils savaient bien et depuis longtemps qu'il ferait siens ces objectifs, leurs objectifs.

Le 27 avril 1927, Hitler faisait déjà son quatrième discours devant des « patrons » (cette fois dans la grande salle de Essen) sur le thème « Dirigeant(s) et masse ». Ils étaient maintenant deux cents à avoir répondu à l'invitation - un signe que l'intérêt des puissants de la Ruhr pour le parti nazi avait déjà grandi à cette époque. 83

Cet événement fut suivi quelques semaines plus tard, le 4 juillet 1927, par le premier entretien entre Hitler et le patriarche des magnats de la Ruhr, Emil Kirdorf, dans la maison de l'éditeur munichois Hugo Bruckmann. Kirdorf décrivit plus tard, en 1935, la genèse de cet entretien : « Je ne pouvais plus oublier Hitler (après qu'il l'eut entendu lors de l'assemblée à Essen -n.d.a.) et je me sentais lié à lui. Je considérai alors comme providentielle la lettre que je reçus de Madame Hugo Bruckmann, une dame que je ne connaissais pas encore. Elle m'apprit qu'elle était une partisane enthousiaste d'Adolf Hitler et qu'elle cherchait un moyen de mettre le leader du mouvement national-socialiste en contact avec des hommes du monde de l'économie et d'introduire ses idées. Elle se serait d'abord tournée vers le prince Karl von Loewenstein85 qui lui aurait écrit que le seul homme qui pouvait être utile à Adolf Hitler dans le monde de l'industrie était Emil Kirdorf. Madame Bruckmann vint donc à Gastein, où je me trouvais à l'époque avec ma femme, et il fut décidé que nous passerions par Munich sur le chemin du retour et aurions là un entretien avec Adolf Hitler. »

Pour vraiment faire la lumière sur cet événement, il faut ajouter -et Turner le passe prudemment sous silence- que Karl zu Löwenstein était directeur du Berliner Nationalklub, ce même club qui avait déjà invité Hitler en 1922 à venir faire un exposé à Berlin et qui comptait parmi les membres de sa direction le pangermaniste Paul Bang et dans son conseil consultatif Alfred Hugenberg, Emil Kirdorf, Albert Vögler et de nombreux autres industriels, Junkers et hommes politiques extrêmement hostiles à la République. 87En outre, un autre membre de la famille Löwenstein, Hans von Löwenstein, était en tant que présidentde l'Union minière depuis 1906 un intime de Kirdorf.88

Kirdorf poursuit sa description de la rencontre : «L'entretien dura quatre heures et demie. Adolf Hitler m'a présenté en détails son programme, que je connaissais déjà dans les grandes lignes par la lecture de son livre Mein Kampf. Quand il eut fini, je ne pus que me déclarer en total accord avec tout ce qu'il venait de dire [...] Nous convînmes que le Führer résumerait dans un petit écrit toutes les idées qu'il m'avait présentées. Je lui promis de propager cet écrit en mon propre nom. Il fut par ailleurs décidé qu'Adolf Hitler viendrait dans la région (la Ruhr) et que j'y inviterais quelques personnalités dirigeantes du monde de l'industrie afin qu'il puisse également leur présenter ses idées oralement. Cette assemblée eut également lieu et une série de personnes y prirent part.»

Si le premier exposé de Hitler devant des industriels était déjà un événement hautement significatif pour l'avenir du NSDAP, cette rencontre personnelle entre Hitler et Kirdorf l'était d'autant plus. Peu après -le 1er août 1927- Kirdorf entra au NSDAP, ce qu'il ne tint absolument pas secret. Au contraire, il le fit savoir à ses camarades du monde de l'économie par son activité particulièrement intense de diffusion pour le compte du parti nazi.

Comme semblent ridicules face à tous ces éléments les numéros d'équilibriste de Turner, qui essaie de tordre le cou à ce qui sont pour lui des « légendes » sur le soutien des monopolistes à l'ascension du NSDAP. Il écrit notamment à propos de Kirdorf : «À la fin de notre analyse (!), il ressort que l'importance de Kirdorf dans l'ascension de Hitler ne tint pas principalement (!) à sa qualité particulière d'industriel. En somme, et c'est là un fait plus important, il fut une de ces personnalités importantes et auréolées qui contribuèrent à rendre le futur dictateur décent aux yeux de millions d'Allemands au fil de son ascension90.» Quelle manipulation sans scrupules. Pour faire sortir du raisonnement les millionnaires qui permirent tout d'abord l'ascension de Hitler, on pousse à l'avantplan les « millions d'Allemands » qui ne se laissèrent pas «embrigader» par les nazis, par Kirdorf ou par quelque autre personnalité « importante », ni à cette époque ni même aux élections de 1928 !

De même, les tentatives de faire passer le parcours de Kirdorf pour un cas isolé ne résistent pas à l'épreuve des faits. En effet, le rapprochement de Kirdorf avec le NSDAP n'est qu'un symptôme particulièrement évident d'un processus sociétal, à savoir les efforts que firent dès les années 1927-1928 les éléments les plus réactionnaires du capital monopolistique pour mobiliser à nouveau leurs forces en vue de l'assaut contre la République de Weimar. Il suffit de se rappeler une fois encore la genèse et les suites de cette fameuse rencontre entre Kirdorf et Hitler pour le constater. Après que Hitler eut déjà fait devant des industriels de la Ruhr trois prestations couronnées de succès, des cercles de la bourgeoisie foncière munichoise, déjà acquis depuis longtemps à la cause du mouvement nazi, prirent l'initiative de consolider et d'inscrire dans la durée les relations entre le NSDAP et l'industrie de la Ruhr. Ils s'adressèrent à l'avant-garde des monopolistes et des Junkers d'extrême droite, le Berliner Nationalklub. Son président ne rit pas de ces «provinciaux» et de leurs exigences, mais fut au contraire tellement en accord avec leur projet que lorsqu'il mentionna le nom de Kirdorf, ce ne fut pas en tant qu'homme qui soutenait en son seul nom le NSDAP, mais en tant que l'homme qui pourrait comme nul autre être « utile à Hitler dans le monde de l'industrie ».

Encore une fois, ce que Hitler disait à Kirdorf n'était pas de nature à toucher personnellement le seul Kirdorf, mais correspondait tellement aux conceptions de ses amis industriels que Kirdorf était certain qu'ils approuveraient les déclarations de Hitler. Il s'était ainsi luimême chargé de l'impression et de la diffusion du discours de Hitler.

Hitler adaptait ses déclarations à la personnalité de Kirdorf lorsqu'il s'en prenait non seulement aux « optimistes » qui parlaient d'un assainissement de l'économie, mais également à ceux qui « voyaient tout en noir » et aux «pessimistes sans le moindre espoir ». Kirdorf faisait en effet partie de ces derniers depuis 1918. Admirateur de Bismarck, il n'avait pas pardonné à Guillaume II de l'avoir limogé et, comme la plupart des pangermanistes, il avait suivi la politique de l'empereur avec une méfiance et une gêne croissantes. L'effondrement de l'Empire signifia pour Kirdorf, alors âgé de 71 ans, une faillite personnelle temporaire. Kirdorf répondit le 23 juillet 1919 aux constantes invitations de Heinrich Class à continuer à collaborer avec lui au sein de la direction de l'Union pangermaniste par une lettre de refus pleine d'une profonde amertume qui fut, comme il l'écrit lui-même, renforcée par une opération des intestins. « Je ne sais pas, écrit Kirdorf à Class, si je dois admirer ou regretter que vous vouliez continuer de vous battre, car je suis convaincu que vous allez encore essuyer les pires déceptions, que moi j'ai surmontées. C'est la raison pour laquelle je laisse maintenant ma vie gésir devant moi sans le moindre espoir, je l'espère pour plus trop longtemps encore. » La raison de ce désespoir, le fiasco de l'impérialisme allemand et la crainte de voir arriver la fin de son propre empire industriel, ainsi que la peur de la Révolution et des travailleurs allemands, apparaît clairement dans la plainte de Kirdorf au sujet de la Gelsenkirchener Gesellschaft, «une de mes sociétés qui se trouvera peut-être encore cette année au bord de la faillite [...] Et si nous parvenons à sauver maintenant nos ouvrages industriels de la ruine, ne seront-ils pas enlevés à leurs propriétaires ? Je crains déjà pour cet hiver que nous plongions dans l'anarchie totale, que se produise un effondrement définitif, car la terrible pénurie de charbon va faire mourir le peuple de faim et de froid. Alors, la bête allemande, le peuple, montrera toute l'ampleur de sa dépravation91

La perte momentanée de tout espoir que l'impérialisme allemand puisse se relever et retrouver « sa grandeur passée » avait chez Kirdorf une sorte de base idéologique. Il partageait avec Ludendorff l'opinion selon laquelle la responsabilité du déclin et de l'effondrement de l'impérialisme allemand était « l'absence régnante de germanité» (Undeutschtum)92. Pour lui, cet Undeutschtum n'était pas incarné que par les Juifs, mais aussi par le centre catholique, et a fortiori par la chrétienté. 93Il était de ceux qui, en privé, poussaient la pensée « nationale » (völkisch) à l'extrême, dans un retour aux croyances mythologiques germaniques, raison pour laquelle Hallgarten l'appelle le « vieux Teuton barbu » ou encore le «Wotan de l'industrie lourde allemande94».

Le pessimisme de Kirdorf était connu de nombreuses personnes, dont Hitler, et ce dernier se servit donc de toute son éloquence pour prouver que ce pessimisme désespéré n'avait aucune raison d'être. La «démonstration» fut aussi grossière qu'on peut se l'imaginer, pour ne pas dire idiote, mais menée avec une énorme emphase, un appel vigoureux à la résurgence de l'esprit prussien et une forte confiance en la victoire. Il n'y avait de raison de désespérer que s'il manquait au peuple allemand la valeur raciale. Et cette valeur, bien que menacée, n'avait pas encore disparu. Il fallait seulement revoir de fond en comble l'éducation et l'art de conduire le peuple afin de « l'aider à retrouver sa valeur, également en tant qu'État95». L'obligation suprême était alors « de ne pas capituler face aux manifestations de la déchéance, mais de leur faire face avec héroïsme. Il ne faut pas se laisser abattre mais bien relever la tête et serrer les dents pour clamer cette conviction suprême et vivante que tout ce qui a été créé par les hommes dans ce monde peut être détruit par des hommes et qu'il n'y a pas une oeuvre du Malin que ne peut briser une volonté sacrée. C'est là ma conviction96. »

Kirdorf fit imprimer et propager les déclarations de Hitler, ce qui prouve que Hitler sut mieux que Class, du moins temporairement, réveiller chez le vieux Kirdorf l'espoir d'un renversement de la République et de l'éradication du mouvement ouvrier. Huit ans plus tard, en 1935, l'homme âgé de 88 ans écrivit avec le recul : «À une certaine époque, on a pu perdre foi dans l'unité interne de la patrie, on avait presque perdu l'espoir de vaincre en Allemagne l'Hödhr aveugle de la division. Cet homme (Hitler) y est parvenu [...] aujourd'hui, je suis optimiste97.» Il était à nouveau optimiste parce que l'« unité interne» avait été restaurée -au moyen des camps de concentration et de la terreur des SS - et que le réarmement suivait son cours, plein de promesses.

Par ailleurs, la brochure diffusée par Kirdorf contenait tous les stéréotypes que nous avons appris à connaître et qui sont des leitmotivs du discours de Hitler : il développe la thèse « des deux camps qui s'opposent en ennemis mortels», il assure que le national-socialisme exterminera le marxisme ; il annonce que « le gain d'espace » pour répondre à la croissance de la population sera le but de sa politique; il exprime son mépris des masses et explique que la démocratie est la domination de la faiblesse et de la bêtise ; il déclare la guerre à la République de Weimar (le NSDAP n'est « pas une organisation défensive pour la protection de l'État actuel, mais une organisation de combat destinée à provoquer sa chute98») ; il assure par ailleurs que le national-socialisme protégera l'économie existante (« Le mouvement [...] considère une économie nationale indépendante comme une nécessité, [...] seul un État nationaliste fort peut garantir à une telle économie une protection et une liberté d'action et de développement99.
») ; il promet «l'intégration complète de la "quatrième classe" dans la communauté100».

C'était là une définition du « socialisme» national qui ne faisait absolument pas craindre aux entrepreneurs que les nazis appliquent un véritable socialisme (« Le mouvement national-socialiste [...] construit un nouveau terme à partir de deux termes dont l'interprétation était jusque-là équivoque et en opposition : "nationalisme" et "socialisme". Il constate en effet que le socialisme le plus noble correspond à l'amour le plus noble du peuple et de la patrie et que les deux dépeignent l'exécution responsable d'un seul et même devoir national101. ») Par ailleurs, Hitler promet de préparer une nouvelle guerre («Le mouvement national-socialiste ne s'attend pas à ce que l'on puisse régler la question de l'avenir de la nation allemande par la voie d'une décision prise à la majorité [...] L'organisation des forces de défense d'un peuple [...] est toujours en étroite relation avec l'apprentissage de la valeur de la personnalité, de la lutte et de l'amour de la patrie102.»)

Kirdorf était donc convaincu que ses amis industriels approuveraient également tous ces points. Une fois la brochure imprimée, il les invita chez lui, au Streithof, pour avoir l'occasion d'entendre Hitler en personne. Cet exposé de Hitler devant un petit cercle de 14 «patrons» de la Ruhr eut lieu le 26 octobre 1927 et fut pour Hitler un énorme succès.103Peu après, le 5 décembre 1927, Hitler parla de nouveau devant un public choisi, dans un plus grand cadre qu'auparavant. Le Rheinisch-Westfälische Zeitung raconte à ce propos : « Il y a deux ans, le premier exposé (de Hitler) dans une arrière-salle avait rassemblé au maximum quarante personnes, mais hier, lundi, pour un exposé devant un public choisi, la salle Krupp était pleine à craquer. Ils étaient plus ou moins six cents, venus d'Essen, Bochum, Gelsenkirchen, Duisburg et de toute la région industrielle104.» L'entrée de Kirdorf au parti nazi et la diffusion de la brochure de Hitler qu'il avait entreprise avaient eu très clairement un effet important. Cet accroissement rapide de l'intérêt des magnats de la Ruhr pour Hitler et son parti dépassa de loin l'augmentation rapide du nombre de voix remportées par le NSDAP au cours des années qui suivirent.

Le journal parla avec approbation du contenu du discours de Hitler devant cette assemblée massive d'industriels et expliqua que Hitler ne s'était « jamais écarté des principes fondamentaux de sa pensée». «Une pensée reste au centre de ses considérations : il dit qu'il faut se battre pour que le peuple allemand retrouve la puissance d'un État et se base pour cela sur les thèses du rejet de l'internationalisme et du retour vers un égoïsme national sain et sacré, du rejet de la domination des masses par le biais de l'élection démocratique des dirigeants et du retour à un vrai dirigeant choisi pour sa pure valeur personnelle. D'année en année, ces thèses sont approfondies du point de vue idéologique et d'année en année, elles sont présentées sous de nouvelles formes et assorties de nouveaux arguments105

Rudolf Hess, à l'époque « secrétaire» de Hitler comme il se désignait lui-même, présente les résultats des discours du point de vue des nazis dans deux lettres adressées à Walter Hewel, qui participa au putsch de Hitler le 9 novembre 1923 dans les rangs du Bund Oberland.

Dans la première lettre, datée du 30 mars 1927, Hess fait la description suivante : « Vous serez surtout intéressé d'apprendre qu'il (Hitler) a parlé trois fois au cours de l'année passée devant un public choisi d'industriels de la région Rhin-Westphalie, deux fois à Essen, une fois à Königswinter. Il a à chaque fois remporté un succès semblable à celui qu'il avait connu en son temps à l'Atlantic Hotel de Hambourg. Il avait pour chaque discours devant lui un public relativement homogène et a donc pu garder une ligne continue. Comme à Hambourg, ici aussi, l'ambiance fut dans un premier temps assez froide et défavorable, une partie des gens assis face au tribun du peuple avec sur le visage un sourire moqueur. Je pus observer avec une grande joie le changement d'attitude progressif de ces messieurs, bien qu'ils aient lutté intérieurement. À la fin, ils ont applaudi comme ils applaudissent rarement. Cela eut un effet direct : lors de la deuxième assemblée d'industriels à Essen, à peu près cinq cents personnes avaient déjà répondu à l'invitation. Le 27 avril, Hitler parlera probablement une troisième fois à Essen ; il est prévu d'y convier aussi les dames qui, une fois conquises, se révèlent souvent plus importantes que les hommes. Il ne faut par ailleurs pas sous-estimer l'influence qu'elles exercent sur leurs maris106

Dans une deuxième lettre à Hewel datant du 8 décembre 1928, Hess revient sur ces événements : «À chaque fois, entre autres à Essen, il (Hitler) a parlé devant un cercle choisi d'économistes, de scientifiques, [...] dans le style qui leur convenait. On a chaque fois dû organiser les rassemblements dans de plus grandes salles. À la fin, le gratin de l'économie y prenait part, par exemple Kirdorf107. Il rencontra toujours une totale approbation et des applaudissements comme on n'est pas habitué à en entendre dans ces cercles là108

Même si on considère naturellement que les exposés de Hitler n'ont pas fait de tous les monopolistes et de tous les entrepreneurs qui l'ont écouté des amis et des promoteurs du parti nazi, on peut tout de même tirer une conclusion, ne fût-ce qu'en observant l'organisation au cours des années 1926-1927 de cinq événements de ce type auxquels assista un public toujours croissant : à la fin de l'année 1927, juste deux ans après sa refondation, le NSDAP avait fait ses plus importantes conquêtes non pas parmi les masses, mais bien parmi les entrepreneurs de la Ruhr. C'est un fait historique que ne pourront effacer tous les révisionnistes. Et il est évident que de telles conquêtes ont eu des répercussions sous la forme d'aides financières même si nous n'avons pas conservé les factures.109

Tout ceci ne signifie néanmoins pas que Kirdorf et les autres mécènes du NSDAP parmi les magnats de la Ruhr aient vu dans le NSDAP le futur parti au pouvoir et en Hitler le futur dictateur. Le rôle qu'ils avaient attribué à Hitler dans leurs conjectures était beaucoup plus modeste: ils voyaient surtout en lui le démagogue capable d'agir sur les masses, l'agitateur. Le NSDAP pouvait et devait -selon leurs plans - jouer par rapport à la droite conservatrice le rôle que jouait le SPD par rapport au centre : le rôle de partenaire de coalition qui permettrait d'ancrer la domination bourgeoise jusque dans la classe des travailleurs et lui garantir une base aussi large que possible dans les masses sans qu'il n'ait une seule fois été question d'établir une dictature - du moins en Allemagne. En ce qui concerne Kirdorf, il dut voir par ailleurs dans son adhésion au NSDAP un moyen de pression pour faire abandonner au DNVP la ligne de Westarp, selon lui pernicieuse, et le ramener sur le «droit» chemin dont le garant lui semblait être, après la mort de Helfferisch, son ami pangermaniste et compagnon de lutte, Alfred Hugenberg. Quand Hugenberg parvint en octobre 1928 à prendre la tête du DNVP - les fortes pressions exercées par Kirdorf et l'industrie houillère sur la direction du DNVP n'y furent certainement pas pour rie110 - Kirdorf quitta en tout cas le NSDAP pour retourner au DNVP.

Cette étape ne marqua en aucun cas une rupture avec le NSDAP car Kirdorf ne fit pas beaucoup de bruit autour de son nouveau changement de parti et laissa encore longtemps croire au grand public qu'il était toujours membre du NSDAP. Ainsi, le Völkischer Beobachter put reproduire le 27 août 1929 une lettre de remerciement de Kirdorf à Hitler pour son invitation au Congrès du parti, ce qui fit une grande publicité au NSDAP : «Quiconque a eu le plaisir de participer à cette réunion ne peut, même s'il considère certains points du programme de votre parti avec méfiance ou une ferme désapprobation, que reconnaître l'importance de votre mouvement pour l'assainissement de notre patrie et lui souhaiter beaucoup de succès111.» Kirdorf conclut sa lettre ainsi: «Nous vous faisons ma femme et moimême un salut allemand, mes amitiés, votre dévoué Kirdorf.»

Bien que l'organe central du KPD, le «Drapeau rouge» (Die Rote Fahne) publiât le 28 août 1929 des extraits de cette lettre sous le titre « Kirdorf le capitaliste et Hitler. Un lien d'amitié indéfectible112», Kirdorf ne jugea pas nécessaire de faire savoir publiquement qu'il n'était plus membre du NSDAP depuis un an déjà. Lorsqu'au plus fort de la campagne pour les élections fédérales de 1930, la presse communiste publia à nouveau des articles sur le soutien apporté par Kirdorf et la Gelsenkirchener Bergwerks- AG au NSDAP, il fut toutefois finalement contraint de déclarer publiquement dans le Berliner Lokal-Anzeiger de Hugenberg qu'il avait rejoint en 1927 le NSDAP « à une époque où le Parti populaire national allemand (DNVP) faisait selon moi fausse route sous l'impulsion de la direction de l'époque », mais que désormais « il soutiendrait fidèlement le Parti populaire national allemand aussi longtemps qu'il aurait une direction consciente des buts à atteindre, comme l'est celle de monsieur Hugenberg ». Il ajouta qu'il soutenait exclusivement ce parti.113La dernière phrase n'était même pas mensongère puisque les aides de Kirdorf au NSDAP transitaient par Hugenberg.114

Depuis que Hugenberg avait pris la direction du DNVP, Kirdorf mettait toute son énergie à créer une alliance solide entre les nationaux allemands et le parti nazi, et entre Hugenberg et Hitler naturellement, vu le rôle directeur joué par Hugenberg au sein du DNVP. Au cours des années suivantes, lorsqu'une telle alliance sembla être mûre, Kirdorf balaya sa vision pessimiste du futur et adopta un optimisme plein d'espoirs. Mais lorsque le NSDAP cessa de tolérer le gouvernement Papen et se mit à le combattre en 1932, Kirdorf plongea à nouveau dans un pessimisme abyssal, dont ses voeux de nouvel an 1933 étaient encore imprégnés. 115

Outre l'industrie minière, l'industrie du fer et de l'acier tissa également des liens avec le NSDAP dès 1926, comme nous l'apprend le journal de Joseph Goebbels116 Goebbels était à l'époque directeur du Gau du NSDAP de Rhénanie du Nord, aux côtés du Gauleiter Karl Kaufmann. On trouve dans son journal des notes qui précisent qu'il a très souvent rencontré un «directeur Arnold» qui soutenait financièrement le NSDAP. On peut ainsi lire à la date du 13 janvier 1926 : « Corrections de l'ABC.117La seconde édition paraît. 11-20 000. Une grande quantité. Demain, je vais à Hattingen chercher de l'argent. Le directeur Arnold va avancer l'argent pour l'impression118. » Le 21 mars 1926: « Demain, nous allons recevoir de l'argent. 1500 marks d'Arnold. Je dois pour cela me rendre à Hattingen119.» Le 27 mars: «Cet après-midi, j'étais à nouveau à Hattingen [...] A. m'a donné 800 marks120. heiber»

Comme le suppose Heiber,** le directeur Arnold cité par Goebbels était Robert Karl Arnhold, directeur de l'Institut technique allemand de formation au travail (Dinta), vivant à Hattingen.121Richard Lewinsohn nous renseigne sur cet homme et sur son institut : « Il y a une chose que l'art de la propagande de Hugenberg n'est pas parvenu à faire : il n'a pas su amener les masses des travailleurs vers la droite, aux côtés des partis des entrepreneurs.
Pour pallier ce manque, l'industrie lourde a mis en place et financé une seconde organisation de propagande qui s'adresse directement au travailleur, doit le prendre en charge intellectuellement, le former et le transformer selon les désirs de l'employeur. Cette organisation porte le nom mystérieux de Dinta. Un de ses fondateurs est Oswald Spengler, un de ses promoteurs les plus dynamiques dans le monde de l'industrie est le directeur général Vögler, de l'Union des aciéries, mais son organisateur de facto est un ancien officier, l'ingénieur C.R. Arnhold, de la Gelsenkirchener Bergwergsgesellschaft122. » Vu les objectifs de la Dinta, il était presque inévitable que son directeur s'intéresse à un parti dont le but était également de ramener les masses de travailleurs vers la «droite » et de les former ou transformer « selon les désirs des employeurs», et qu'il soutienne les efforts de ce parti.123

Le journal social-démocrate, le Vorwärts, décrivit la Dinta et son directeur en ces mots : « un "institut de recherche" hautement réactionnaire sur le plan social qui coûte beaucoup d'argent aux grands entrepreneurs allemands. Sa mission principale est de travailler au démantèlement de l'esprit syndical et à l'établissement d'un personnel d'usine toujours fortement différencié.» À la tête de la Dinta se trouvait le conseiller privé Arnhold, dont le Vorwärts cite la déclaration suivante : « En définitive, l'éducation du personnel dans notre industrie doit remplacer la vieille génération. Le travailleur doit apprendre que dans le processus de production, on doit plus donner que gagner en retour124.» Après une telle déclaration, tout doute peut être écarté sur les inspirateurs de la future loi de réglementation du travail fasciste édictée en 1934.

Un autre industriel que Goebbels désignait comme un ami et un promoteur du NSDAP dans la Ruhr était Fritz von Bruck. Bruck était un nationaliste allemand influent et une des figures dirigeantes du groupe Hoesch.125Goebbels écrit à son propos dans son journal à la date du 3 février 1926 : « Je passe l'après-midi de lundi avec Monsieur von Bruck, un industriel important de la région rhénane. Enfin un patron. Avec cet homme, une collaboration est possible126.» Bruck avait octroyé un prêt de 4000 marks pour la fondation du Kampfverlag (édition).127 On ne sait pas si ce « prêt » fut un jour remboursé étant donné que des subventions au NSDAP furent souvent camouflées derrière des « prêts ».

Un autre entrepreneur nazi mentionné par Goebbels est Paul Hoffmann, propriétaire d'une usine de marchandises en caoutchouc et en amiante à Essen.128

Le capital d'attention et de bienveillance que Hitler et le NSDAP s'étaient constitués parmi les magnats de la Ruhr allait certes être d'une importance capitale pour l'évolution postérieure du NSDAP, mais ce « parti des travailleurs » entretenait également des relations « utiles» avec d'autres cercles d'entrepreneurs. Le cercle des premiers promoteurs du NSDAP connut, à partir d'un petit cercle puis d'un cercle moyen d'entrepreneurs, un élargissement constant dès 1926-1927 grâce à l'arrivée de nouvelles personnes, dont certaines occuperont des fonctions importantes dans le futur. Leur nombre est certainement beaucoup plus important que celui rapporté officiellement car beaucoup préférèrent durant ces années-là soutenir secrètement le NSDAP sans y adhérer. Une organisation fut même créée pour de tels sympathisants, qui s'appelait dans la Ruhr le Deutscher Freiheitsbund et qui, selon des rapports de police, rassemblait principalement des commerçants et des fabricants129

En 1927, Albert Pietzsch entra au NSDAP, qu'il soutenait déjà depuis 1923130Il faisait partie du cercle de connaissances de Rudolf Hess, le représentant du Führer, qui fit de lui en automne 1933 son conseiller économique. Avec Pietzsch, c'est un entrepreneur du secteur électrochimique du capital monopolistique allemand qui entra au NSDAP, un secteur avec lequel le parti entretenait aussi des relations depuis 1922, notamment par l'intermédiaire du directeur de Siemens Burhenne 131. Ces liens étaient toutefois moins frappants et surtout moins connus que ceux que le parti entretenait avec le monde de l'industrie lourde. Pietzsch, ingénieur, était directeur des usines électrochimiques de Munich. Il fait partie de ceux qui firent une carrière fulgurante après 1933 en raison de leur qualité de « vieux combattant ».

Cependant, la plupart des monopolistes et des Junkers qui entretinrent des relations avec le NSDAP avant 1933 et lui apportèrent une certaine aide accordaient généralement une grande importance au secret de ces relations. On pourrait établir une longue liste de grands industriels, de banquiers et de Junkers que l'on pensait jusque 1933 être des ennemis des nazis ou, en tout, cas dont on ne savait pas qu'ils avaient soutenu les nazis. Il fallut attendre 1945 et les procès de Nuremberg ou même la découverte plus tardive de certains document pour connaître la vérité. Cela concerne presque tous les membres du «cercle Keppler» et presque tous les signataires de la tristement célèbre requête à Hindenburg de novembre 1932, mais également d'autres industriels comme Paul Silverberg et Otto Wolff, que la littérature bourgeoise présente encore aujourd'hui comme des ennemis de Hitler. Il était nécessaire de tenir tout cela secret, ne fût-ce que pour ne pas faire apparaître trop clairement le parti nazi comme étant par nature un parti du capital monopolistique. Une autre raison pour garder le secret était d'éviter les tracasseries avec d'autres partis qui recevaient un soutien semblable. Mais surtout, il s'agissait de ne pas révéler au rival ses propres plans dans le combat de fauves que se livraient les groupes monopolistiques.

C'est toutefois en vain qu'on cherchera des noms de représentants directs de la plus puissante entreprise monopolistique allemande, IG-Farben, parmi les membres du « cercle Keppler » ou parmi les signataires de la requête à Hindenburg. Est-ce parce que, comme le pense Richard Sasuly, le trust chimique ne « s'est pas précipité pour soutenir les nazis132» (Sasuly date le début de ce soutien à 1931 au plus tôt) ou est-ce parce que IG-Farben sut encore mieux que les autres cacher ses relations avec le NSDAP?

Un examen plus approfondi confirme la seconde hypothèse. Dissimuler ses relations avec le NSDAP était encore plus nécessaire pour le groupe IG-Farben que pour toutes les autres entreprises monopolistiques. Le groupe était en effet parvenu mieux que tout autre à acquérir une influence décisive sur les gouvernements et l'appareil étatique de la République de Weimar.133Il a donc veillé à sauvegarder son «image» de loyauté envers la République de Weimar et sa constitution. Il y parvint surtout grâce au « journal maison », le Frankfurter Zeitung, qui avait non sans raison la réputation d'être le quotidien allemand bourgeois le plus sérieux et qui afficha jusqu'après le 30 janvier 1933 une ligne politique libérale et critique à l'égard des nazis. C'était par ailleurs l'attitude la plus profitable aux relations économiques et commerciales internationales de la firme.

Mais la ligne représentée dans le Frankfurter Zeitung n'était en aucun cas la seule ligne présente au sein d'IGFarben. Conformément au principe de base de l'homme le plus en vue à l'époque, le président de son conseil d'administration Carl Duisberg (également président de l'Union nationale de l'industrie allemande depuis 1925), il fallait être présent dans tous les partis pour avoir de l'influence et pouvoir exercer des pressions partout135. IG-Farben a ainsi su parler de plusieurs voix, l'une d'entre elles étant conservatrice et pro-fasciste. Le relais de cette voix était la «Revue européenne» (Europäische Revue), dont nous parlerons plus en détail par la suite. Le rôle que jouera plus tard IG-Farben dans l'Allemagne fasciste nous permet d'en déduire que la véritable voix d'IG-Farben n'émanait pas du Frankfurter Zeitung mais bien de l'Europäische Revue.

Si on cherche des connexions entre l'industrie chimique et le NSDAP, il faut naturellement tout d'abord penser à Gregor Strasser. Non pas uniquement parce qu'il était pharmacien et que les pharmaciens étaient pour Kurt Tucholsky les « prêtres de village de IG-Farben136», mais bien plus parce qu'après sa défaite au duel qui l'opposait à Göring et son éviction de la direction du parti, il devint directeur du groupe Schering137 Et surtout parce que la ligne politique qu'il représentait avait beaucoup de points communs avec celle de l'industrie chimique en général, et plus particulièrement avec celle privilégiée par IG-Farben.

Par ailleurs, son frère Otto Strasser gravitait lui aussi dans le giron de l'industrie chimique, où il trouva le capital de départ pour la fondation du Kampfverlag, qui fut pendant quelques années une arme politique importante et assura en même temps une position de poids pour les frères Strasser au sein du parti nazi.

Robert Ley est un autre lien qui unit le parti nazi à IGFarben. L'art et la manière par laquelle ce lien fut établi et dissimulé sont un exemple typique de la tactique de camouflage pratiquée par IG-Farben.

Ley, chimiste dans le domaine alimentaire, travaillait depuis 1921 dans une usine chimique qui fera plus tard partie du groupe IG-Farben à Leverkusen. En 1924, il rejoint le «Mouvement national-socialiste pour la liberté» (Nationalsozialistische Freiheitsbewegung) de Cologne. Après la refondation du NSDAP, il est nommé en 1925, avec l'accord de Hitler, Gauleiter de Rhénanie du Sud.138Malgré cette fonction publique comme dirigeant nazi, il conserva son poste chez IG-Farben. Ce n'est que lorsque Ley se présenta comme candidat NSDAP aux élections régionales de Prusse le 20 mai 1928 que son contrat de travail prit fin. Au sein du parti, on raconta qu'il avait été renvoyé « en raison de son activité politique139», ce qui correspondait à la réalité car il était en effet difficilement conciliable pour IG-Farben de protéger son «image» et d'employer à un poste à responsabilités un député régional du NSDAP. Il fut donc bien licencié mais, d'après le témoignage d'un ancien nazi140, IG-Farben lui signa un contrat stipulant qu'il toucherait encore pendant trois ans un salaire mensuel de 850 marks auxquels viendraient s'ajouter chaque semestre une prime additionnelle de 1800 à 2000 marks. Cet arrangement explique d'où vient en partie l'argent de la publication d'un journal personnel diffusé à l'échelle du Gau, le Westdeutsche Beobachter141

En 1927, un autre homme du secteur chimique entra au NSDAP: Wilhelm Keppler, que l'on connaîtra plus tard comme le conseiller économique de triste réputation de Hitler et le fondateur du « cercle d'amis ».142Avant la Première Guerre mondiale, Wilhelm Keppler était chef d'équipe dans une usine chimique appartenant à des parents et dont il prit la tête en 1919143 En 1922, il fonda avec la firme américaine Eastman Kodak une usine pour la fabrication de photogélatine, les usines chimiques Odin GmbH à Eberbach-sur-Neckar144 L'Eastman Kodak possédait 50 % des parts de la société, Keppler et ses proches 25 % chacun. Par des transactions commerciales dont nous ignorons jusqu'ici les détails et la réelle importance, Keppler entra étroitement en contact avec Ley et le banquier de Cologne Kurt von Schröder. La source d'où nous tenons la description de ces événements est une évaluation de Keppler interne au parti, qui fut probablement rédigée par Ley lui-même.145D'après ce document, Keppler aurait éprouvé au sein de ces deux entreprises des difficultés dues à ses opinions nationales-socialistes, raison pour laquelle il aurait tenté de les acquérir. Il fut dans cette démarche ouvertement conseillé par Ley, qui le mit en contact avec Schröder pour le financement de la transaction. Keppler ne put cependant atteindre son but, principalement en raison de la résistance de l'actionnaire principal, la société Kodak.146On ne peut émettre que des suppositions sur ce qui se passa en réalité.

Voici l'hypothèse la plus probable : un des concurrents de Kodak aurait voulu avec l'aide de Keppler absorber les usines Odin, dont la production principale occupait une position clé qui les faisait ainsi sortir de la sphère d'influence de Kodak. Parmi les entreprises qu'une telle transaction aurait pu intéresser, on trouve aussi bien la Schering-Kahlbaum AG, qui avait déjà absorbé la Voigtländer-AG, que le groupe IG-Farben, dont l'un des fondateurs était Agfa. L'implication active de la banque Stein de Cologne par l'intermédiaire de son associé Kurt von Schröder indique que c'était plutôt IG-Farben, et non la Schering-Kahlbaum, qui se cachait derrière les efforts de Keppler. En effet, Kurt von Schröder était le gendre de Richard von Schnitzler, qui était à son tour membre du conseil d'administration de IG-Farben et associé de la banque Stein.147Par son mariage avec Edith von Schnitzler, Schröder était entré dans la banque Stein et s'était par là même étroitement lié tant sur le plan personnel que sur celui des affaires aux intérêts de IG-Farben. Cela appuie la thèse selon laquelle Keppler servit d'intermédiaire dans cette tentative d'achat en vue de l'extension de la sphère d'influence de IG-Farben.

Comme le montre notamment l'évaluation interne, des relations étroites accompagnées d'un appui important continuèrent à lier le petit entrepreneur Keppler et le banquier, des relations qui ne pouvaient évidemment reposer sur un principe d'égalité.

L'évaluation de Schröder nous montre par ailleurs que Ley et Keppler furent profondément impressionnés par «l'implication active et les convictions nationales-socialistes de Schröder » lorsqu'ils le fréquentèrent plus assidûment. 148De l'aveu même de Schröder, le début de sa relation avec Keppler remontait déjà à 1928 ou 1929.149Nous avons donc dans la personne de Schröder un sympathisant du NSDAP de la première heure issu du capital financier et d'IG-Farben. Il est évident que suite aux négociations autour des usines Odin, Keppler devint le principal intermédiaire entre Schröder et le NSDAP. Grâce à sa promotion au rang de conseiller financier de Hitler, le couple Schröder-Keppler garantit à IG-Farben une connexion directe et lui donna la possibilité d'influencer Hitler, contacts qui furent d'autant plus efficaces qu'une deuxième connexion via le représentant de Hitler, Hess, vint les renforcer.

C'est Heinrich Gattineau qui fut à la base de cette deuxième connexion. Il entra au service de IG-Farben, en 1928, dans les usines Bayer de Leverkusen, où il gravit rapidement les échelons pour occuper une position dirigeante. Duisberg fit rapidement de ce jeune homme maniable le chef de son secrétariat et lui confia par la suite la direction de la section centrale pour les questions économiques des usines Bayer. 150En 1931, Carl Bosch, le dirigeant de IG-Farben qui restait le plus dans les coulisses -ce qui le rendait d'autant plus puissant- le fit venir à Berlin pour travailler au service de presse du groupe. Gattineau y fut responsable de la « politique extérieure» de IG-Farben et était en fait chargé de soigner les relations de l'entreprise avec les divers partis et groupements. Par ce choix, Bosch montra qu'il avait une idée très claire de la direction que devaient prendre les relations de IG-Farben. En effet, Gattineau connaissait et était personnellement en relation avec certains leaders nazis. Après la Première Guerre mondiale, il avait appartenu au Bund Oberland, un des prédécesseurs de la SA fasciste qui avait pris part au putsch de Hitler. Il avait à cette époque connu personnellement Ernst Röhm et le général von Epp. Il avait entre autres étudié à Munich avec le professeur Haushofer, un ami de Rudolf Hess, qui était pour lui «comme un père ». Gattineau connaissait d'ailleurs également Hess personnellement. Il était la personne idéale pour établir sans attirer l'attention des contacts discrets entre le groupe et le parti nazi.

IG- Farben avait un autre appui au sein du parti nazi en la personne de l'ingénieur chimiste Werner Daitz, de Lübeck, un homme qui s'était essayé à de nombreuses disciplines. Non seulement il avait été, déjà avant la Première Guerre mondiale, le directeur de différentes entreprises, mais il avait par ailleurs pendant la guerre inventé des ersatz, par exemple un ersatz du caoutchouc151 et rédigeait aussi depuis 1909 « des publications philosophiques et politiques sur l'avènement d'une nouvelle vision du monde152». C'est sur ces écrits qu'il fonda son exigence d'être reconnu comme l'un des pionniers du national-socialisme. Cette exigence fut soutenue énergiquement après 1933 par IG-Farben, qui fit rééditer et diffusa ses écrits.153Dans un de ses écrits de l'année 1916, il développe des idées qui présentent de grandes similitudes avec les idées énoncées à peu près à la même époque par Walter Rathenau et qui donnaient à peu près ceci : «Un nouveau type de socialisme d'État va voir le jour. Il sera totalement différent de tout ce que chacun d'entre nous a pu rêver ou imaginer. Il ne paralysera, dans le domaine économique, ni l'initiative privée ni le capitalisme privé, mais les organisera en fonction de ses intérêts. Le capital sera concentré dans l'économie populaire et dirigé en entier vers l'extérieur [...] Cette transformation du capitalisme [...] donnera naissance à un socialisme national.154» Après la fondation de IG-Farben AG, Daitz devint directeur d'entreprise d'IG. Il entra au NSDAP bien avant 1933 : en 1931, il devint membre de la direction nationale du NSDAP dans le Bureau de politique extérieure d'Alfred Rosenberg.

IG-Farben se créa des appuis au sein du NSDAP en la personne de Ley, Keppler, Daitz et sûrement d'autres encore parce que l'entreprise voyait déjà en celui-ci un parti à qui on pourrait un jour confier l'exercice du pouvoir. Mais les hommes du royaume de la chimie étaient habitués à expérimenter tous les éléments et à tester leur malléabilité. Ils avaient par ailleurs acquis l'expérience que même les matières apparemment les plus anodines et les plus inutiles pouvaient sous certaines conditions et en réaction avec d'autres éléments posséder des propriétés inattendues et étonnantes. Voilà pourquoi, dans la politique aussi, ils avaient pour principe de ne pas délaisser les éléments à peine connus et non éprouvés au profit des éléments connus et éprouvés - les grands partis représentés au Reichstag et au gouvernement - et de vérifier leur malléabilité, d'autant plus s'il s'agissait d'un parti dont les slogans politiques étaient largement en accord avec la conviction de Duisberg, à savoir que l'Allemagne avait besoin d'un homme fort qui saurait agir sans égards pour l'humeur des masses et enfin rassembler tous les Allemands sous sa coupe.

Par ailleurs, il fallait contrebalancer au sein du parti l'intérêt vivace que portait au NSDAP l'adversaire de l'IG en matière de politique économique : l'industrie minière de la Ruhr.

IG-Farben avait cependant réussi : dès 1927-1928, son influence sur le parti nazi était déjà à peine plus faible que celle de l'industrie lourde et ses connexions avec le parti étaient même encore plus nombreuses, bien que moins évidentes. Elles tenaient en effet plus du domaine de la « conspiration ».

***

* Paru dans Blätter für deutsche und internationale Politik, Cologne, cahiers 7 et 8/1978, p. 842-860 et 993-1009.

** D'après Turner (Turner, Henry A., Die Grossunternehmer et l'ascension de Hitler, Berlin (Ouest) 1985, p. 111, 450, Rem. 7), la supposition de Heiber est erronée.
L'Arnold cité par Goebbels serait plutôt un cadre de l'Heinrichshütte vivant à Hattingen qui aurait perdu son poste à responsabilités dans le cadre de la reprise de l'Heinrichshütte par l'Union des aciéries. La version de Turner tendrait à être confirmée par le fait que le Arnold, directeur de la Dinta, cité par Heiber ne vivait pas à Hattingen mais à Düsseldorf. Toutefois, le rôle joué par ce dernier explique comment Heiber en est arrivé à cette supposition.


Notes

1. Die bürgerlichen Parteien in Deutschland. Handbuch der Geschichte der bürgerlichen Parteien und anderer bürgerlicher Interessenorganisationen vom Vormärz bis zum Jahre 1945, vol. II, Leipzig 1970, p. 397 ; Tyrell, Albrecht, Führer befiehl... Selbstzeugnisse aus der " Kampfzeit " der NSDAP. Dokumentation und Analyse, Düsseldorf 1969, p. 95 ; Hüttenberger, Peter, Die Gauleiter. Studie zum Wandel des Machtgefüges in der NSDAP, Stuttgart 1969, p. 10

2. À propos des clubs nationaux (Nationalklubs), voir Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. II, pp. 341 et sq. Hitler avait déjà pu se présenter devant le Berliner Nationalklub en mai 1922.

3. Tyrell, p. 107

4. Adolf Hitler in Hamburg, Hambourg 1939, p. 8

5. Stegmann, Dirk, Von Verhältnis von Grossindustrie und Nationalsozialismus 1930-1933. Ein Beitrag zur Geschichte der sog. Machtergreifung, in : Archiv für Sozialgeschichte, édité par la Friedrich-Ebert-Stiftung, vol. XIII, 1973, p. 411

6. Jochmann, Werner, Im Kampf um die Macht. Hitlers Rede vor dem Hamburger Nationalklub von 1919, Francfort-sur-le-Main 1960, p. 33.

7. Ibidem, p. 32

8. Ibidem, p. 69

9. La retranscription de son discours fait plus de cinquante pages dactylographiées.

10. Jochmann, pp.67 et sq.

11. Tyrell, pp. 47 et sq. (aussi intégralement repris dans : Gossweiler, Kurt, Kapital, Reichswehr und NSDAP 1919 - 1924, Berlin 1982, pp. 560 et sq.)

12. Jochmann, pp. 95 et sq.

13. Ibidem, p. 82

14. Ibidem, p. 92, 94

15. Ibidem, p. 98

16. Ibidem, p. 101

17. Ibidem, p. 102

18. Ibidem, p. 103

19. Ibidem, p. 104

20. Chez Jochmann : Einsichtigkeit (Erroné)

21. Ibidem, pp. 104 et sq.

22. Ibidem, p. 106

23. Ibidem, p. 116

24. Ibidem, p. 114

25. Ibidem, p. 121

26. Ibidem, p. 61 Turner, Henry Ashby, Faschismus und Kapitalismus in Deutschland, Studien zum Verhältnis zwischen Nationalsozialismus und Wirtschaft, Göttingen 1972, p. 69

27. ZstAP, Alldeutscher Verband (ADV), n° 121, f. 44

28. Jochmann, pp. 109 et sq.
29. Hüttenberger, p. 12

30. Ibidem p.15 ; voir aussi : Pridham, Geoffrey, Hitlers Rise to Power. The Nazi Movement in Bavaria, 1923-1933, Londres 1973, pp. 45 et sq.

31. Hüttenberger, p. 11

33. Ibidem, p. 10

34. Ibidem, p. 9 ; Tyrell, p. 78

35. ZstAP, ADV, n° 228, f. 42 ; ibidem, Reichskommissar für Überwachung der öffentlichen Ordnung (RKO), n°287

36. Hüttenberger, p. 20

37. Tyrell, p. 104 ; Hüttenberger, p. 15 ; Böhnke, Wilfried, Die NSDAP im Ruhrgebiet 1920-1933, Bonn-Bad Godesberg 1974, p. 95

38. Les Gaus de Rhénanie du Nord et le Gau de Westphalie avec les Gauleiters Axel Ripke et -à partir de septembre 1925 - Karl Kaufmann, qui siège à Elberfeld, et Franz Pfeffer von Salomon, qui siège à Münster (voir Böhnke, p. 101)

39. Ibidem, p. 106

40. ZstAP, Reichsjustizministerium (RjuM), n° 5053/29, f. 20, Deutsche Zeitung, n° 470, 19 octobre 1924.

41. Böhnke, pp. 32 et sq.

42. Weber, Hellmuth, Ludendorff und die Monopole, Berlin 1966

43. Rheinisch-Westfälische Zeitung (RWZ), 28.7.1935, in : ZstAP, ADV, n° 211/1, f. 84.

44. Pabst, Klaus, Der Ruhrkampf, in: Walter Först (Ed.), Zwischen Ruhrkampf und Wiederaufbau, Cologne -Berlin (Ouest) 1972, pp. 24 et sq.

45. Hortzschansky, Günter, Der nationale Verrat der deutschen Monopolherren während des Ruhrkampfes 1923, Berlin 1961, pp. 106 et sq. ; Rabenau, Friedrich von, Seeckt. Aus seinem Leben 1918-1936, Leipzig 1940, p. 324.

46. Voir les biographies résumées des Gauleiters nazis dans : Hüttenberger, S., pp. 213 et sq.

47. Böhnke, p. 54

48. Pour une explication en détail de ce putsch manqué, voir : Ruge, Wolfgang, Hindenburg, Porträt eines Militaristen, Berlin 1974, pp. 287 et sq.

49. FZ, 13.5.1926 et les jours suivants

50. Egelhaafs Historisch-politische Jahresübersicht für 1926, édité par Hermann Haug, Stuttgart 1927, pp. 120 et sq. -Turner prend étonnamment parti pour les conjurés anti-républicains (Turner, pp. 65 et sq.)

51. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. I, Leipzig 1968, pp. 736 et sq.

52. Horkenbach, Cuno (Ed.), Das deutsche Reich von 1918 bis Heute, Berlin 1930, pp. 234 et sq.

53. Ibidem, p. 236 ; voir aussi : Egelhaaf, 1927, pp. 112 et sq. Il y est reproché au DNVP d'avoir acheté son entrée au gouvernement en reniant tous les points les plus essentiels de la ligne de base du parti.

54. La Bavière fut le premier land à prononcer une interdiction de discours à l'encontre de Hitler, interdiction qui fut levée le 5 mars 1927 ; la Prusse édicta une interdiction de discours le 25.9.1925 qui fut levée le 29.9.1928 par le gouvernement du ministre-président social-démocrate Otto Braun. De telles interdictions furent prononcées dans tous les länder à l'exception du Brunswick, du Mecklembourg-Schwerin, de Thuringe et du Württemberg, (Tyrell, pp. 107 et sq.)

55. Böhnke, pp. 104 et sq.

56. Ibidem, pp. 111 et sq.

57. Adolf Hitler und seine Bewegung im Lichte neutraler Beobachter und objektiver Gegner, 2e édition, Munich 1928, p. 39 (tous les rapports de presse suivants sur les assemblées hitlériennes dans la Ruhr sont cités d'après cette revue nazie, si rien d'autre n'est indiqué.)

58. L'éditeur du RWZ était Theodor Reismann-Grone, autrefois pangermaniste de premier rang, évincé de la direction de l'Union à la suite d'un différend personnel avec Class. (Pour en savoir plus sur R.-G., voir aussi : Hallgarten, George W. F., Hitler, Reichswehr und Industrie. Zur Geschichte der Jahre 1918-1933, 2e édition, Francfort-sur-le-Main, 1955, p.96 ; Heiden, Konrad, Hitler, Zurich 1936, pp. 259 et sq.)

59. Adolf Hitler und seine Bewegung, pp. 11 et sq.

60. Ibidem

61. Ibidem, p. 13

62. Ibidem, p. 39

63. Ce fut peut-être aussi au cours d'une des autres assemblées de l'année 1926 ; Kirdorf lui-même ne se souvenait plus très bien (voir : RWZ du 28.7.1935). En fait, cela importe assez peu de savoir si Kirdorf a entendu Hitler pour la première fois en juin, en septembre ou en décembre 1926 ; ce qui est par contre décisif, c'est sa réaction à ce discours.

64. RWZ du 28.7.1935

65. Handbuch der Deutschen Aktiengesellschaft, Berlin-Leipzig, 1932/IV, p. 5403, 5406, 5410, 5412.

66. Turner, pp. 16 et sq., 60-86, part. pp. 79 et sq.

67. Berliner Lokal-Anzeiger du 28.10.1936.

68. Stegmann, p. 417

69. Handbuch der Aktiengesellschaften, p. 5408

70. Ibidem

71. Ibidem

72. Ibidem, p. 5413

73. RWZ du 28.7.1935

74. Fetscher, Iring, Fascismus und Nationalsozialismus. Zur Kritik des sowjetmarxistischen Faschismusbegriffes, in : Politische Vierteljahresschrift, 1/1962, p. 54

75. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 14

76. Ibidem, pp. 15 et sq.

77. Ibidem, pp. 13 et sq.

78. Le journal appartenait également à Reismann-Grone

79. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 19

80. Ibidem

81. Ibidem, p. 20

82. Ibidem, p. 21. Un rapport de police sur cette assemblée reprend encore ce passage du discours où Hitler explique que, selon lui, un État puissant ne peut être atteint qu'en venant à bout de la fracture entre les classes ; qu'on ne peut venir à bout de la fracture entre les classes par des compromis ; qu'il faut pour cela combattre durement le marxisme « conformément à la devise qui dit que la victoire réside toujours dans l'attaque. » (Böhnke, p. 112)

83. Tyrell, p. 107 ; Böhnke, p. 113

85. Erroné, en fait : Prince Karl zu Löwenstein-Wertheim-Freudenberg. D'autres récits désignent Reismann Grone et son gendre Otto Dietrich comme intermédiaires de la rencontre entre Kirdorf et Hitler. (Hallgarten, p. 97)

87. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. II, pp. 341 et sq.

88. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft. Das Handbuch der Persönlichkeiten in Wort und Bild, deuxième volume. Hans Louis Ferdinand von Loewenstein zu Loewenstein, son nom complet, devint aussi membre de la Société pour l'étude du Fascisme fondée en 1931.

90. Ibidem, p. 86

91. ZstAP, ADV, n° 211/1, ff. 61 et sq.

92. Ibidem

93. Kirdorf n'avait, cela confirme ce qui a été dit plus haut, qu'une objection à faire aux déclarations de Hitler : il n'avait jamais mentionné l'Église catholique et le centre, voilà pourquoi « j'attirai l'attention de Hitler sur le danger que représentait à mon avis le centre, un danger au moins aussi grand que celui du marxisme.» (RWZ, 28.7.1935)

94. Hallgarten, p. 97

95. Adolf Hitler, Der Weg zum Wiederaufstieg, Munich 1927, repris dans : Turner, p. 41 - 59; pour la présente citation, voir : p. 54

96. Ibidem, pp. 54 et sq.

97. RWZ du 28.7.1935

98. Turner, p. 58

99. Ibidem, p. 56. De telles opinions sur le lien entre l'État et l'économie n'étaient pas du tout le monopole de Hitler et des nazis, nous en avons la preuve dans une déclaration du rival de Hitler lors des jours d'automne de 1923, le leader de la Reichsflagge, le capitaine à la retraite Adolf Heiss, datant du 7 janvier 1927 et portant sur Hinein in den Staat («À l'intérieur de l'Etat »), la devise de la Stahlhelm : « Je ne comprends pas ces gens qui disent "À l'intérieur de l'État", car cet 'État' n'est pas un État, il peut et doit tout au plus être un État avec lequel nous devons en finir [...] On dit constamment que l'économie a besoin de calme ! Au risque d'être impopulaire, je m'oppose à cette conception qui dissimule derrière le mot "calme" le laisser-aller, la résignation, le renoncement et la faiblesse. Il faut derrière un peuple qui veut prendre un essor économique, un pouvoir, un État qui dispose de ses propres revenus et qui jouit de considération et d'un certain prestige dans le monde. Cela doit être aussi le but de l'économie. " (ZstAP, RKO, n° 214, f. 222.)

100. Turner, p. 57

101. Ibidem

102. Ibidem, p. 59

103. Ibidem, p. 70

104. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 39

105. Ibidem

106. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 13 et sq., Doc. 3753-PS.

107. Erroné dans la lettre originale.

108. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 35 et sq., Doc. 3753-PS.

109. cf. Böhnke, p. 225, passim ; Turner ose même mettre en doute les déclarations d'August Heinrichsbauer (qui, en tant que fonctionnaire actif dans l'industrie minière de la Ruhr, devait quand même mieux le savoir que Turner) lorsqu'il affirme que Kirdorf aurait donné à Hitler lors de leur première rencontre 100000 marks. (Turner, p. 82). Cet excès de zèle apologétique de Turner et d'autres a déjà été dénoncé par Dirk Stegmann dans son travail sur le lien entre la grande industrie et le national-socialisme.

110. On sait en tout cas par Fritz Thyssen qu'il suspendit en automne 1927 les paiements qu'il faisait à la direction du DNVP : Stegmann, Dirk, Kapitalismus und Faschismus in Deutschland 1929-1934. Thesen und Materialen zur Restituierung des Primats der Grossindustrie zwischen Weltwirtschaftskrise und beginnender Rüstungskonjunktur, in : Gesellschaft, Beiträge zur Marx'schen Theorie 6, Francfortsur- le-Main 1976, p. 28

111. Stegmann, Zum Verhältnis, p. 414

112. Die Rote Fahne, n° 164, 28.8.1929

113. Berliner Lokal Anzeiger, n° 397, 23.8.1930. La déclaration de Kirdorf commençait par ces mots : « Un hebdomadaire très à gauche diffuse des déclarations fausses et insensées sur mon engagement et mon action politique ainsi que sur celle de mon gendre, du capitaine de frégate à la retraite Krüger et du directeur général, le docteur Huber. Par ailleurs, il implique également dans ses déclarations sans fondement la Gelsenkirchener Bergwerk-Akt. Ges.»

114. Thyssen, Fritz, I paid Hitler, Londres 1941 : « Au cours de l'année qui précéda la prise du pouvoir par les nazis, les corporations de la grande industrie commencèrent à apporter une aide financière. Mais ils ne la donnaient pas directement à Hitler mais au Dr Alfred Hugenberg qui mettait à la disposition du NSDAP un cinquième des sommes offertes. «Turner prétend que ces subsides transmis par l'industrie à Hitler par le biais de Hugenberg sont "une légende" répandue par des païens (Turner, p. 14). Seulement voilà, dans sa tentative de réfuter cette "légende", il s'empêtre dans les contradictions ». (cf. p. 107, 14)

115. Turner, pp. 75 et sq.

116. Heiber, Helmut (Ed.), Le Journal de Joseph Goebbels 1925/1926, Stuttgart, 2e édition, 1961

117. Il s'agit d'une revue de propagande nazie rédigée par Goebbels.

118. Heiber, p. 53

119. Ibidem, p. 66

120. Ibidem, p. 67

121. Ibidem, p. 22, Fn. 3

122. Lewinsohn (Morus), Richard, Das Geld in der Politik, Berlin 1930, p. 197

123. Ibidem

124. Vorwärts du 1.8.1932 (Edition du soir)

125. Heiber, p. 57, Fn. 3. D'après Heiber, on n'en trouvait trace chez Hoesch qu'après 1933.

126. Ibidem, p. 57

127. Ibidem, p. 133, 136

128. Ibidem, p. 65, 67, 96

129. Böhnke, p. 147

130. Das deutsche Führerlexikon 1934/1935, Berlin 1934, p. 355 ; pour plus de renseignements sur Pietzsch, voir le VB du 29.6.1934

131. Franz-Willing, Georg, Die Hitlerbewegung, Hambourg -Berlin (Ouest), 1962, p. 185.

132. Sasuly, Richard, IG-Farben, Berlin 1952, p. 87

133. Wickel, Helmut, IG-Deutschland, Ein Staat im Staate, Berlin 1932

135. À propos du «système Duisberg», voir : Lewinsohn, pp. 82 et sq. ; Sasuly, pp. 86 et sq.

136. Tucholsky, Kurt, Grund nach vorn. Eine Auswahl aus seinen Schriften und Gedichten, éd. par Erich Kästner, Berlin -Hambourg-Stuttgart-Baden-Baden 1948, p. 78

137. Adressbuch der Direktoren und Aufsichtsräte der Aktiengesellschaft für das Jahr 1933, II, Berlin, p. 1113

138. Schildt, Gerhard, Die Arbeitsgemeinschaft Nord-West. Untersuchungen zur Geschichte der NSDAP 1925/26, Phil. Diss. Fribourg 1964, p. 39

139. Führerlexikon, p. 278

140. Il s'agit de l'ancien porte-parole national du NSDAP qui s'était tourné vers l'opposition aux nazis et qui fit un portrait de Ley dans son journal dont le Sozialdemokratische Pressendienst du 23.12.1932 publia des extraits.

141. À ce sujet, voir : Ulbricht, Walter, Der faschistische deutsche Imperialismus (1933- 1945), Berlin 1952, p. 25 (Il y est avancé - quoique sans preuve - que Ley aurait reçu 10000 marks de IG-Farben pour la fondation du Westdeutsche Beobachter.)

142. Le « cercle d'amis » (Freundeskreis) était un cercle d'industriels, de banquiers et de grands propriétaires fonciers, créé au début de l'année 1932 pour soutenir le NSDAP, et qui deviendra plus tard le Freundeskreis Himmler.

143. ZstAP, Cas XI, vol. 615, pp. 15 et sq. Czichon, Eberhard, Wer verhalf Hitler zur Macht? Zum Anteil der deutschen Industrie an der Zerstörung der Weimarer Republik, Cologne 1967, pp. 28 et sq.

144. D'après Czichon, ce fut la seule usine de photogélatine en Allemagne. S'il faut prendre cette déclaration avec prudence, il est tout de même être exact que les usines Odin furent un fournisseur très important pour l'industrie de la pellicule photographique. Cela explique les luttes pour posséder l'entreprise.

145. Bracher, Karl Dietrich, Die Auflösung der Weimarer Republik, Eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie, II, édition révisée et augmentée, Stuttgart-Düsseldorf 1957, p. 689 et sq.

146. Czichon, (Wer verhalf, p. 28) prétend au contraire, en se référant à Bracher, que le dit achat aurait échoué parce que Keppler ne serait pas parvenu à racheter les parts de ses proches. On ne trouve toutefois chez Bracher rien qui vienne étayer cette thèse.

147. Gossweiler, Kurt, Grossbanken, Industriemonopole, Staat. Ökonomiez und Politik des staatsmonopolistischen Kapitalismus in Deutschland 1914 - 1932, Berlin 1971, p. 339

148. Bracher, p. 689 et sq.

149. Ibidem, p. 689, Fn. 12

150. Nürnberger Nachfolgeprozesse, Fall 6 (IG-Farbenindustrie AG), Anklagedokumentenbuch XI, Dok. NI 9757 (Affidavit Heinrich Gattineaus vom 12.6.1947)

151. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft, vol. I, Berlin 1931, p. 293. Daitz y est présenté comme le propriétaire de l'usine Daitz & Co., à Lubeck, une firme qui était un holding avec des participations importantes dans des entreprises connues de l'industrie métallurgique, de la construction mécanique et du bâtiment, et était par ailleurs détentrice d'un grand nombre d'importants brevets et licences concernant la grosse industrie chimique et pharmaceutique, l'industrie pétrolière et la construction. Selon la même source, il était membre du conseil d'administration de deux usines de construction mécanique de Lubeck et membre du comité de gestion du club Übersee à Hambourg et de Deutschen Kolonial-liga à Munich.

152. Führerlexikon I, p. 89 153. Sasuly, p. 74 154. Ibidem