Kurt Gossweiler: Hitler et le capital
Les vrais millions derrière Hitler
Le NSDAP renaît le 27 février 1925, après que l'interdiction
du parti, consécutive au putsch de novembre 1923, a été
levée le 7 janvier en Prusse, le 16 février en Bavière,
et par la suite dans tous les autres länder.1
Cette nouvelle fondation n'attira que peu l'attention des masses
en Allemagne.
Toutefois, dès le début, le NSDAP « refondé »
jouit du soutien bienveillant de certains cercles de la bourgeoisie. Et seulement
un an après la refondation, Hitler était introduit dans les clubs
et salons où se rassemblaient des monopolistes d'envergure pour
proposer d'être avec son parti le Sauveur luttant contre le marxisme
et le bolchevisme.
Le 28 février 1926, Hitler eut l'occasion de parler devant le
Hamburger Nationalklub2 et, entre juin 1926 et décembre 1927,
ce n'est pas moins de cinq fois qu'il fut l'invité
des industriels de la Ruhr3.
Ces rencontres, les discours de Hitler et leur réception par ses auditeurs
sont extrêmement instructifs pour comprendre le lien qui unissait la bourgeoisie
monopoliste et le NSDAP. À propos de cette prestation du 28 février
à Hambourg, on peut lire dans un écrit officiel nazi de l'année
1939 : « Adolf Hitler avait [...] déjà parlé
une fois [...] à Hambourg. Toutefois, pas devant un large public
[...], mais dans le cercle extrêmement fermé d'un club
politique. Il s'agissait du Nationalklub von 1919, une association qui
comptait, comme l'on disait encore à cette époque, le gratin
de la société et du monde de l'économie4.»
Le fondateur du Nationalklub était le banquier Max von Schinckel, de
la très importante Norddeutsche Bank und Discontogesellschaft.5
L'ancien chancelier Cuno, directeur de l'HAPAG, était également
membre et avait même été un temps président du Nationalklub6.
Début 1926, le club comptait entre 400 et 450 membres.7
Le directeur de séance présenta Hitler aux armateurs hambourgeois,
aux constructeurs navals et aux grands marchands en des mots qui dépassaient
de loin la politesse avec laquelle il était convenu de recevoir ses hôtes
et qui équivalait déjà à une marque de sympathie
: « Messieurs, il n'est à vrai dire pas nécessaire
d'introduire par de longs discours l'invité que nous avons
l'honneur de recevoir ce soir. Il s'est en peu de temps forgé
un nom par son activité politique. Il est entré dans la vie publique
après la fin de la guerre. Son engagement énergique pour la défense
de ses convictions lui a valu dans les cercles les plus élevés
le respect, l'estime et l'admiration de tous. Nous sommes très
heureux qu'il soit parmi nous ce soir. C'est une joie partagée
par les membres du club, qui sont venus si nombreux ce soir [...] L'événement
organisé ce soir par le club a attiré les gens comme peut-être
aucun auparavant8.» Hitler commença sous des applaudissements
nourris un exposé qui dura plusieurs heures.9 Au centre de
son exposé, il mit la nécessité d'exterminer le marxisme
non pas par la simple violence, mais par une violence reposant comme le marxisme
sur une vision du monde.
Feignant la naïveté, Jochmann ne cesse de s'étonner
que des « hommes d'âge mûr avec une bonne expérience
de la nature humaine et ayant accompli de grands mérites professionnels
aient pu succomber à l'influence démagogique d'un
politicien novice10.» En fait, si l'on examine le discours
avec attention, il n'y a là pas lieu de s'étonner
: Hitler a tout simplement fait comprendre à ces messieurs, en toute
honnêteté et en toute clarté, que son programme était
leur programme. C'est pour cela qu'il fut à nouveau applaudi
de la manière qui accompagne généralement les déclarations
brutales. Il a par ailleurs cherché à convaincre son audience
qu'aucun des grands partis bourgeois dans lesquels ils avaient mis jusque-là
tous leurs espoirs n'était en mesure d'accomplir ce qu'ils
considéraient comme nécessaire. La majorité des hommes
présents ne prirent évidemment pas ces arguments au sérieux.
Pour eux, seuls des partis « sérieux » comme le Parti populaire
national allemand (DNVP) et le Parti populaire allemand (DVP) étaient
aptes à gouverner. Mais l'éloquent invité avait tout
à fait raison sur un point : on ne viendrait pas à bout de la
République abhorrée sans le soutien des masses. Et si Hitler se
proposait de rassembler les masses encore à gauche qui ne seraient jamais
touchées par le DNVP ou le DVP, il fallait saluer une telle entreprise
et y apporter un soutien adéquat.
Le discours hambourgeois de Hitler était un discours type. Tous les
discours prononcés plus tard par Hitler devant des monopolistes suivront
le même schéma de structure et d'argumentation, tout comme
ce premier discours suivait le schéma de son célèbre mémorandum
de 1922.11 Les extraits suivants mettent suffisamment en lumière
pourquoi et comment Hitler remporta l'adhésion enthousiaste des
monopolistes. Pour lui, il était clair que la bourgeoisie avait échoué
politiquement, mais il donnait à cet échec une explication tout
à fait flatteuse : «L'Allemagne n'est pas allée
à sa perte par intellectualité, ou devrais-je dire par manque
d'intellectualité. Ce qu'il nous a manqué, parce que
notre irrigation sanguine s'est bloquée, c'est la volonté,
la volonté brutale. Si nos partis bourgeois, basés uniquement
sur l'intellectualité, avaient eu ne fût-ce qu'une
fraction de cette force brutale et sans ménagement dont est pourvue le
communisme, jamais l'Allemagne ne serait tombée si bas12.»
Hitler et son «mouvement» étaient prêts à donner
à la bourgeoisie «la volonté brutale» nécessaire,
pour autant qu'on les porte « vers le haut ». Il expliqua
clairement que «le sang bourgeois» était pour lui le sang
le plus précieux : «Messieurs, le sang bourgeois, est-ce celui
qui sabote la lutte et poignarde le front dans le dos? Jamais! (Applaudissements
nourris) Le sang bourgeois a coulé pendant 4 ans 1/2, et en torrents
[...] Ça, c'était du sang bourgeois. Ceux qui se sont
révoltés contre leur propre patrie, ce n'était pas
la bourgeoisie, ce n'était pas des bourgeois, mais de la racaille,
de la racaille minable, de minables traîtres. (Bravo !) Si on avait fait
couler le sang de ces derniers au front, il aurait probablement plus facilement
coulé sur le sol que le sang de vies humaines précieuses13.»
Ces messieurs le comprirent très bien : Hitler leur reprochait de ne
pas avoir suffisamment défendu leur propre cause en 1918, de ne pas avoir
versé suffisamment de sang de travailleurs. Il leur faisait là
un faux procès, car ils avaient mis en oeuvre tout ce que leur pouvoir
leur permettait de faire à cet égard. Mais quelqu'un qui
était décidé à verser du sang sans égards
et brutalement, et à constituer pour cela un mouvement de masse méritait
qu'on ne le perde pas de vue et qu'on pense à lui quand l'occasion
se présenterait.
Quant au contenu des ses déclarations, ils ne pouvaient qu'acquiescer
étant donné que Hitler ne faisait que répéter ce
qui était devenu depuis la Révolution un lieu commun pour la droite,
surtout pour les pangermanistes et les nationalistes allemands. Il ne faisait
que tirer des conclusions encore plus radicales que le DNVP, qui était
entre-temps monté au gouvernement: «Nous devons envisager politiquement
une question fondamentale : qu'estce qui a causé le déclin
de l'Allemagne? La méconnaissance du danger marxiste [...]
Il est essentiel de savoir que, dans cet État, plus de la moitié
de tous les adultes, hommes et femmes, ont des idées consciemment anti-allemandes.
Il y a donc d'un côté le bloc des "Internationaux"
et de l'autre le bloc des "Nationalistes"14.»
«Si le communisme sort aujourd'hui vainqueur, deux millions de personnes
iront à l'échafaud. Par contre, si la droite sortait vainqueur
et que nous serrions fortement la vis, on entendrait aussitôt crier :
on ne peut pas agir aussi "cruellement", cela va trop loin!15»«La
question du relèvement de l'Allemagne passe par l'extermination
de l'idéologie marxiste en Allemagne.
Si cette idéologie n'est pas éradiquée, l'Allemagne
ne retrouvera jamais sa splendeur16. » «Il y a quinze
millions de personnes qui ont des idées consciemment et volontairement
antinationales, et aussi longtemps que ces quinze millions de personnes, qui
représentent la part la plus vivante et la plus forte de la société,
ne seront pas ramenées dans le giron du sentiment et de la sensibilité
nationaux communs, tout discours sur un essor et sur le relèvement de
l'Allemagne n'est que babillage sans la moindre signification17.
» «La destruction et l'extermination [de l'idéologie
marxiste], c'est tout autre chose que ce que projettent les partis bourgeois.
Le but auquel aspirent les partis bourgeois n'est pas l'extermination,
mais un succès électoral [...] Il en irait tout autrement
si l'on se décidait à vraiment lutter. L'un d'entre
nous restera à terre : soit le marxisme nous extermine, soit nous l'exterminons
jusqu'à la racine. Une telle formule conduirait naturellement à
ce qu'un jour une force dirige seule, comme c'est le cas aujourd'hui
en Italie. En Italie, une idéologie, une force dirige et écrase
et détruit l'autre sans égards et ne cache pas que le combat
ne sera fini que quand l'autre sera définitivement vaincue sans
qu'il n'en subsiste rien18.» «Lorsqu'on
a compris qu'il est vital de briser le marxisme, tous les moyens sont
bons pour arriver à notre fin. Premièrement, un mouvement qui
s'est fixé ce but doit s'adresser aux masses les plus larges
possibles, aux masses avec lesquelles le marxisme lutte luimême. La masse
est la source de toute force19.» «Car dans la masse seule
réside cette force primitive qu'est l'"unilatéralité"
20, ce simplisme, cette incapacité à comprendre l'autre
qui nous cause tant d'effroi, à nous qui nous situons dans de plus
hautes sphères [...] L'entendement confère à
l'intellectualité la solidité du granit, qui sera pour la
large masse un support vacillant [...] Ce qui est stable, c'est le
sentiment de haine, une passion humaine beaucoup moins facile à ébranler
qu'une opinion de moindre valeur basée sur un raisonnement scientifique.
Une estimation peut changer, la haine personnelle demeure 21.»
«Cette large masse, cette masse entichée du marxisme qui se bat
obstinément pour lui, est la seule arme pour le mouvement qui veut briser
le marxisme [...] Mais si un mouvement veut exhorter la large masse en sachant
qu'il ne peut y parvenir qu'avec son aide, et si la mission que
nous nous fixons a comme enjeu la survie de la Nation, nous avons alors le droit
supérieur de recourir à tous les moyens possibles afin d'atteindre
le but souhaité22.» «Si je parviens à ramener
la large masse dans le sein de la Nation, qui me fera des reproches sur les
moyens utilisés?23» «Si nous vainquons, le marxisme
sera exterminé jusqu'à la racine [...] Nous n'aurons
pas de repos tant qu'il restera un journal, une organisation, un établissement
scolaire ou culturel que nous n'aurons pas éradiqué, tant
que nous n'aurons pas ramené dans le droit chemin le dernier marxiste
ou que nous ne l'aurons pas exterminé. Il n'y a pas de demi-mesure24.»
À la fin de son discours, les patriciens hambourgeois, inflexibles et
dignes, firent à Hitler une «grande ovation» et se rallièrent
à lui en criant « Heil » avec jubilation.25 Comme le montrent
clairement les extraits repris, ce qui différenciait Hitler des autres
leaders de la droite nationaliste était la promesse de mener à
bien deux missions qui tenaient fort à coeur aux cercles réactionnaires
de la classe dirigeante depuis longtemps, et plus spécialement depuis
la Révolution d'octobre en Russie et la Révolution de novembre
en Allemagne : exterminer le mouvement ouvrier et «ramener dans le sein
de la Nation» les travailleurs jusque-là socialistes. C'est
précisément l'acharnement à remplir ces deux missions
qui a donné au fascisme allemand - comme cela avait déjà
été le cas avant en Italie - son caractère fasciste.
Il semble évident que Hitler épargna à ses auditeurs
millionnaires -comme ce fut aussi le cas dans ses discours devant les
magnats de la Ruhr - les tirades antisémites qui constituèrent
la base de ses discours de masse. Les «révisionnistes» bourgeois,
comme Jochmann ou Turner, ont voulu tout de suite mettre cela à la décharge
des monopolistes en y voyant une habile tentative de tromperie de la part de
Hitler. Selon Jochmann, Hitler aurait volontairement trompé les membres
du Nationalklub en leur cachant de nombreuses choses qu'ils n'auraient
jamais pu soupçonner. Quant à Turner, il pense que Hitler aurait
tempéré son antisémitisme devant Kirdorf car il avait constaté
que ce dernier ne le partageait pas.26 Ce ne sont là que de
grossières tentatives de réhabilitation. Les propos antisémites
des nazis ont été proférés jour après jour
devant tous sans qu'un seul de ces messieurs n'ait jugé nécessaire
d'en faire le reproche à Hitler.
Pourquoi? La droite politique allemande était déjà antisémite
bien avant qu'un Hitler en fasse son programme. Bien au contraire, Hitler
est devenu antisémite à force, entre autres, de fréquenter
les pangermanistes, dont le leader Class déclara dès octobre 1918,
lors d'une séance du comité directeur de l'association,
que tous les pangermanistes étaient alors antisémites. Kirdorf,
qui avait été auparavant ouvertement philosémite, «est
aujourd'hui d'un avis tout à fait contraire et est même
devenu violemment antisémite, comme tous les membres de l'industrie
lourde ». Il en allait de même dans l'armée et la noblesse
prussienne, qui l'étaient «avec véhémence»,
mais cela ne suffisait pas : « Le peuple tout entier devait en être
et participer ». Et il ajouta qu'il « ne reculerait devant
rien» pour atteindre son but.27
Hitler laissa l'antisémitisme de côté lorsqu'il
s'adressa aux monopolistes pour la simple et bonne raison qu'il
considérait que l'antisémitisme au même titre que
la fameuse idéologie nationale-socialiste étaient des moyens pour
manipuler les masses. À quoi cela lui aurait-il servi de présenter
tout ça à ces auditeurs-là ? Par contre, ce qui leur était
indispensable, et ce que Hitler s'efforça de leur expliquer, c'était
de transmettre aux masses et de leur inculquer avec force une « conception
du monde ».
«Ne pensez pas que quelqu'un puisse rallier les masses sans leur
donner le sentiment que ses convictions sont honnêtes et intègres
et qu'il oeuvre pour le bien d'une masse la plus large possible.
Sans cela, tout effort sera d'avance voué à l'échec
[...] La deuxième condition est la suivante : il faut proposer à
la masse une véritable profession de foi politique, un programme immuable,
une croyance politique inébranlable [...] L'homme veut des
croyances, et ce aussi dans le domaine politique, une vision du monde qui le
porte, sur laquelle il puisse construire, qui l'accompagne dans tous les
moments de sa vie et qui donne une direction à sa vie tout entière,
en peu de dogmes. Là aussi les congrès des partis de droite ne
remporteront aucun succès. Leurs programmes sont trop changeants, voilà
pourquoi on ne les croit pas et pourquoi, surtout, on ne les prend pas au sérieux.
Ce que veut la large masse, c'est une plateforme stable et durable sous
ses pieds. Voilà pourquoi, aussi stupide que soit le programme du marxisme,
sa stabilité et sa fermeté sont la cause de son succès.
On y croit !28»
Hitler ne pouvait pas exposer plus clairement le caractère démagogique
et la fonction manipulatrice de l'idéologie nazie. Ce discours
hambourgeois, comme les autres discours prononcés par Hitler devant des
monopolistes, démontrent clairement que Hitler proposa à ces hommes
puissants de les débarrasser une fois pour toutes de leur principal ennemi,
le mouvement ouvrier, et que ces hommes puissants ont accueilli cette offre
avec enthousiasme. Ce n'est pas pour rien que l'on se donna tant
de mal pour garder ces discours secrets. En effet, si on en avait pris largement
connaissance, il aurait été beaucoup plus facile au mouvement
ouvrier de révéler aux masses la véritable nature du NSDAP
et de le dénoncer comme une agence de la bourgeoisie monopoliste.
Un «parti des travailleurs » pour les entrepreneurs
Après sa refondation, la direction du parti resta à Munich. Les
nouveaux statuts conféraient non seulement à Hitler des pouvoirs
dictatoriaux, mais lui accordaient également la direction du groupe local
munichois, ce qui était déjà inscrit dans les statuts de
1922.29 Mais l'évolution la plus importante au sein
du parti s'est fait sentir dans le nord et le nord-ouest de l'Allemagne30,
où Hitler chargea Gregor Strasser d'installer le parti.31
Ce dernier, président du Gau de Bavière méridionale jusqu'à
l'interdiction du NSDAP, était déjà le leader effectif
du NSDAP en Allemagne du Nord avant qu'Hitler ne le charge de cette mission.
Après l'interdiction du NSDAP, quelques-uns de ses dirigeants,
Gregor Strasser en tête, avaient formé aux élections régionales
et municipales du début de l'année 1924 ainsi qu'aux
élections fédérales le «Bloc social-populaire»
(Völkisch-sozialer Block), une coalition avec d'autres partis populistes
parmi lesquels on distinguera surtout le Deutschvölkische Freiheitspartei.
Grâce à cette coalition, Gregor Strasser avait obtenu un mandat
de député. Peu après les élections, il fut tenté
de transformer cette alliance en un conglomérat durable, avec le but
de devenir le réceptacle des nombreux groupes populistes et nationauxsocialistes
éclatés et de former ainsi le parti de masse populiste et nationaliste.
En entrant dans la direction fédérale de cette coalition, Gregor
Strasser, représentant de Hitler, soutint cette tentative.33 Hitler
lui-même, de sa confortable prison de Landsberg, ne se déclara
ni pour ni contre cette fusion34, d'autant plus que Hermann Esser et
Julius Treicher, les leaders de la Grossdeutsche Volksgemeinschaft, l'organisation
qui avait succédé en Bavière au NSDAP, la combattirent.
Peu après sa libération « conditionnelle », après
neuf mois de détention, et la levée de l'interdiction qui
frappait le NSDAP, Hitler ne prit pas place dans la direction fédérale
du Nationalsozialistische Freiheitspartei mais s'employa à refonder
le NSDAP, ce qui entraîna une rupture avec Ludendorff et von Graefe. Graefe,
de son côté, remit sur pied le Deutschvölkische Freiheitspartei
(17.2.1925). Il dut naître alors entre ces deux partis une rivalité
très forte et une lutte acharnée, surtout en Allemagne du Nord,
où le DVFP avait une bonne longueur d'avance sur le NSDAP à
cause de l'interdiction de ce dernier depuis 1922 et de la fusion de la
plupart des groupes du NSDAP avec le DVFP.35 Voilà pourquoi,
lors de la nouvelle fondation du NSDAP, les leaders nazis voulurent annexer
le plus possible de groupes locaux du VF d'Allemagne du Nord. Personne
n'était mieux placé pour cette tâche que Gregor Strasser,
qui se mit directement à la disposition de Hitler dès que fut
prise la décision de refonder le parti.
Son activité au sein de la direction nationale du Nationalistische Freiheitspartei
donnait à Strasser un excellent aperçu des liens entre les organisations
des partis du Nord. Il y était connu et reconnu par tous et avait de
nombreux contacts personnels avec les leaders locaux. Par ailleurs, en tant
que membre du Reichstag, il avait la possibilité de voyager gratuitement
dans tout le pays grâce au billet des « représentants du
peuple », un avantage d'une valeur inestimable pour le développement
d'une organisation.36
Le développement du NSDAP dans la Ruhr était particulièrement
important. Il fut décidé de refonder le NSDAP en Rhénanie
et en Westphalie, à Hanovre et en Poméranie lors d'une réunion
des chefs de Gaus et de secteurs de l'ancien Nationalsozialistische Freiheitspartei
(aussi appelé Nationalsozialistische Freiheitspartei Grossdeutschland.)
qui eut lieu le 22 février 1925 à Hamm, sous la présidence
de Gregor Strasser.37 En mars 1926, les Gaus de la Ruhr du NSDAP38
furent rassemblés en un seul et unique Gau de la Ruhr39, qui
joua un rôle central pour le NSDAP d'Allemagne du Nord dans les
années qui suivirent. En effet, c'est surtout dans ce bastion du
mouvement ouvrier que le NSDAP dut prouver qu'il était capable
de respecter les promesses ambitieuses de Hitler, à savoir écraser
le marxisme et conquérir les travailleurs à la pensée nationale.
C'est également là-bas que le NSDAP trouva son premier et
son plus actif soutien moral, politique et financier dans les rangs des monopolistes
les plus puissants.
Le NSDAP était lié par des relations personnelles innombrables
aux cercles «nationalistes» de la bourgeoisie, aux fonctionnaires,
aux officiers de la Reichswehr et aux cercles de « l'économie
» de la Ruhr. L'association pangermaniste Alldeutscher Verband joua
un grand rôle. Il est vrai que le leader des pangermanistes, Class, avait
fermement condamné le putsch de novembre de Hitler et Ludendorff parce
que cette action avait entraîné l'écroulement de sa
propre conception de la dictature, mais dès octobre 1924, il avait violemment
protesté dans son journal contre une éventuelle expulsion de Hitler
(tout le monde savait qu'il était autrichien) et certifié
qu'il avait par son engagement volontaire pendant la guerre et sa lutte
«contre le marxisme et le communisme », « prouvé son
appartenance au peuple allemand et son dévouement à la cause patriotique
dans une mesure difficile à dépasser». L' «exclusion
» d'un tel homme de la «communauté allemande»
en l'empêchant par là de « servir son peuple »
serait une «monstruosité».40 La prise de position
du leader des pangermanistes confirma ce qu'avait déjà très
clairement montré le procès contre Hitler et ses complices, à
savoir que les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie allemande
étaient décidés à garder l'atout Hitler, ce
démagogue extraordinairement doué, pour le cas où ils en
auraient besoin. L'attitude de ces cercles à l'égard
du NSDAP était aussi déterminée par cette position de base.
De plus, de nombreux groupes locaux du NSDAP dans la Ruhr étaient issus
d'une filiale de l'association pangermaniste, le Deutschvölkischer
Schutz- und Trutzbund (l'«Alliance défensive et offensive
populaire allemande»), dont les membres avaient rejoint en nombre le NSDAP
sur le conseil de la direction de l'Alliance après l'interdiction
de celle-ci en été 1922 (suite au meurtre de Walther Rathenau).
41 Ces étroites relations entre les pangermanistes et le NSDAP
au début des années vingt ne doivent pas avoir été
sans influer sur l'attitude du plus important pangermaniste de la Ruhr,
Emil Kirdorf.
De la même manière, sa relation au début des années
vingt avec le Deutschvölkische Freiheitspartei, et surtout avec le général
Ludendorff, avait joué en faveur du NSDAP dans les cercles de la bourgeoisie.
En effet, Ludendorff avait été pendant la Première Guerre
mondiale un grand représentant des intérêts de l'industrie
lourde de la Ruhr42 et c'est précisément par
l'intermédiaire de Ludendorff qu'Hugo Stinnes (via Minoux)
et Fritz Thyssen étaient entrés en contact avec le NSDAP en 1923
et l'avaient déjà dès cette époque soutenu,
même financièrement.
Emil Kirdorf aussi s'intéressait au parti nazi à l'époque.
Il raconte lui-même : « Ma première tentative afin d'entrer
en contact avec ce mouvement remonte à l'année 1923, à
l'époque de l'occupation de la Ruhr. » Lors d'une
visite chez son frère à Munich, continue à raconter Kirdorf,
« je pris part à une assemblée national-socialiste avec
l'espoir de voir Adolf Hitler et de l'entendre parler.» Malheureusement,
ce ne fut pas Hitler qui parla, mais un autre intervenant. Malgré tout,
«la forte impression que cette assemblée fit sur moi augmenta l'intérêt
que je portais au mouvement qui, peu après, précisément
le 9 novembre 1923, disparut à l'arrière-plan après
sa tentative de prendre le pouvoir43.»
Comme le montrent les premiers voyages de Hitler dans la Ruhr dès 1926,
on avait gardé dans les cercles industriels de la Ruhr une grande sympathie
pour lui et pour son «mouvement». Le fait qu'une grande partie
des membres du corps franc qui s'était livré pendant l'occupation
de la Ruhr par les Français à une résistance active, à
des actes de sabotage par exemple, étaient soit déjà à
l'époque membres du NSDAP, soit le devinrent plus tard, doit y
avoir contribué. La lutte illégale active contre la force d'occupation
avait reçu le soutien secret d'à peu près tous les
cercles de la bourgeoisie ainsi que des autorités allemandes.44 Sa direction
était entre les mains de la Reichswehr, qui rejetait toutefois toute
relation avec les actes de sabotage et les organismes qui les perpétraient.
45
Bien entendu, une grande partie des relations qui se nouèrent au cours
des mois de ce qu'on connaît comme «le combat de la Ruhr »
entre d'une part les membres des groupes illégaux et d'autre
part des officiers de la Reichswehr, des fonctionnaires et des industriels,
se poursuivirent par la suite. Il est bien connu qu'une grande partie
des fonctionnaires nazis du territoire Rhin-Ruhr prirent part à la «
résistance active»46.
Karl Kaufmann, fils d'entrepreneur, premier Gauleiter du Gau de Rhénanie
du Nord en 1925, premier Gauleiter du Gau de Ruhr-Westphalie en 1926 et de ce
qui deviendra le Gau de la Ruhr, fut d'abord membre d'une brigade
de mauvaise réputation, la Brigade Erhart, et ensuite du pas plus reluisant
corps franc de Killinger. Membre du NSDAP dès 1921, il était un
des leaders des commandos de sabotage de la Ruhr.
Josef Grohé, employé de commerce, administrateur du Gau de Rhénanie
du Sud (Cologne - Aix, Coblence - Trêves) depuis la nouvelle
fondation du NSDAP, devint en 1921 membre de l'« Alliance défensive
et offensive populaire allemande » et participa après son interdiction
à la fondation du groupe local de Cologne du NSDAP. Pendant l'occupation
de la Ruhr, il appartint à un groupe terroriste qui faisait exploser
les voies de chemin de fer.
Friedrich Karl Florian, fonctionnaire minier à Buer, fondateur du groupe
local de Buer du NSDAP et, plus tard (1930), président du Gau de Düsseldorf,
fut membre de l'« Alliance défensive et offensive populaire
allemande» et participa à la « résistance active ».
Erich Koch, fonctionnaire des chemins de fer, fils d'un chef d'atelier
d'Elberfeld, membre du NSDAP de la Ruhr depuis 1922, chef de secteur du
NSDAP à Essen en 1927, plus tard Gauleiter suppléant du Gaude
la Ruhr, était en 1921, comme Kaufmann, membre du corps franc de Killinger
et participa à la «résistance active» dans l'entourage
d'Albert Leo Schlageter, condamné à mort pour sabotage par
les Français. Schlageter était par ailleurs lui-même membre
du «Grossdeutsche Arbeiterpartei», une des organisations fondée
par le chef des corps francs Gerhard Rossbach, remplaçant le NSDAP à
l'époque de son interdiction.47 Il était un national-socialiste
notoire et était extrêmement militant dans les cercles nationalistes
pour le NSDAP.
Le terrain était déjà bien préparé pour
que la bourgeoisie nationaliste de la Ruhr accueille avec bienveillance le NSDAP.
En 1926-1927 vinrent s'ajouter au paysage de nouveaux éléments
qui incitèrent certains cercles industriels de la Ruhr à accorder
au NSDAP une attention et un soutien accrus.
Premièrement, l'échec du putsch « légal»
programmé et préparé par Heinrich Class début 1926.
48 Après l'élection de Hindenburg à la présidence
du Reich, Class et d'autres pangermanistes de premier plan, parmi lesquels
Hugenberg et Kirdorf, crurent pouvoir réaliser un coup d'État
légal avec son aide. Les préparatifs étaient tellement
bien avancés qu'on avait déjà établi une liste
gouvernementale et rédigé le texte d'un décret-loi
qui devait être adopté directement après le changement de
gouvernement et qui devait abroger la Constitution, dissoudre tous les parlements,
suspendre l'ensemble des droits fondamentaux et punir par la mort toute
forme de résistance contre les commanditaires du putsch.49 Le gouvernement
prussien, mis au courant de ces manoeuvres, ordonna le 11 mai 1926 une perquisition
chez une série de personnes impliquées, parmi lesquels les gros
industriels Emil Kirdorf et Albert Vögler.50 Toute la presse de droite
s'empara de ces perquisitions pour entamer une violente campagne contre
les « actions policières contre des bourgeois irréprochables
». Elle mit fortement en avance le fait que les autorités mêmes
avaient tout intérêt à étouffer les faits constatés,
Hindenburg en personne étant mêlé à cette affaire.
L'échec de cette tentative de putsch a sans aucun doute convaincu
Class, Hugenberg et Kirdorf qu'il n'était pas possible de
modifier les rapports de cette manière, mais qu'il fallait s'efforcer
de créer une base parmi les masses afin de renverser la république
parlementaire de l'intérieur. Ils n'en accordèrent
que plus d'importance au « harangueur » qu'était
Hitler, qui avait déjà une fois prouvé qu'il était
capable avec son parti de mettre en place un mouvement de masse «national
». Kirdorf tout particulièrement, de moins en moins satisfait par
la ligne qu'imprimait Westarp au DNVP, nourrit un fort intérêt
pour le NSDAP.
Suite à l'élection de Hindenburg à la présidence,
le Parti populaire national allemand avait entamé depuis 1925 un changement
progressif de ligne politique et estimait que la défense des intérêts
des cercles agricoles et industriels qui le soutenaient ne pouvait se faire
qu'au sein du gouvernement, et non dans l'opposition, ligne bien
définie par l'expression Hinein in den Staat! («À
l'intérieur de l'État!»)
En janvier 1925, le DNVP avait pour la première fois pris part à
un gouvernement de la République de Weimar, mais avait profité
de la conclusion du Pacte de Locarno pour sortir de la coalition gouvernementale
en octobre 1925.51 Lorsqu'un nouveau gouvernement fut formé
en janvier 1927, avec d'importantes décisions à prendre
dans le domaine de l'économie et de la politique sociale, le DNVP
fut à nouveau soumis à de fortes pressions de la part d'une
grande partie des industriels qui se tenaient en coulisse et de l'«Union
agricole du Reich» (Reichslandbund) pour entrer dans le cabinet. Leur
entrée ne leur fut concédée par les membres de la coalition
qu'au prix de lourdes concessions politiques : les ministres nationalistes
allemands durent reconnaître la constitution de Weimar, qu'ils avaient
tant critiquée jusque-là, et le ministre de l'Intérieur
nationaliste allemand Walter von Keudell dut officiellement déclarer
qu'il garantirait le respect de cette constitution.52 Et comme
si cela ne suffisait pas, ils durent aussi accepter le Pacte de Locarno, dont
l'adoption leur avait servi de prétexte pour quitter le gouvernement.
Enfin, ils durent même consentir à une reconduction de la «
Loi pour la protection de la République », contre laquelle le DNVP
avait mené en son temps une campagne incendiaire et acharnée.
La ligne nouvelle et plus réaliste de la direction du DNVP correspondait
sans aucun doute à l'état d'esprit d'un grand
nombre d'électeurs du DNVP, mais pour certains militants du DNVP
radicalement nationalistes et réactionnaires, elle était synonyme
d'une trahison impardonnable des principes fondateurs « nationalistes
».
Lorsque l'Union pangermaniste appela à manifester pour «
l'opposition nationale » contre le gouvernement, et donc également
contre la direction de l'époque du DNVP et ses ministres, elle
ne se faisait que l'écho d'une ambiance largement répandue
d'opposition aux membres «versatiles » de la direction du
DNVP.53 Ils furent nombreux ceux qui partirent à la recherche
d'une nouvelle patrie politique où seraient mieux préservés
les anciens fondements du Parti national allemand, leur rejet inconditionnel
de la république de Weimar et leur hostilité à toute forme
de parlementarisme et de démocratie bourgeoise. Parmi eux, Emil Kirdorf,
qui quitta le DNVP en janvier 1927 et devint membre du NSDAP.
L'attitude et la victoire de Hitler au sein du parti aidèrent
Kirdorf à franchir le pas. En effet, dans l'« affaire de
la campagne d'expropriation des princes » (Angelegenheit der Fürstenenteignungskampagne),
c'est la position de Hitler qui l'avait emporté. Alors qu'une
partie de la direction du parti, emmenée par Gregor et Otto Strasser,
était prête à soutenir cette campagne, Hitler était
parvenu à imposer que le NSDAP se démarque avec force de cette
action qui avait été initiée par le Parti communiste, rejointe
par le SPD sous la pression de ses membres et traitée par un comité
apolitique sous la présidence de l'économiste Robert Kuczynski.
La situation était donc assez propice dans la Ruhr, au moment où
Hitler se préparait à lancer une campagne de propagande et de
promotion du NSDAP. Les leaders nazis de la Ruhr l'avaient déjà
invité plusieurs fois, mais malgré le fait qu'il avait accepté,
il leur avait toujours fait faux bond, craignant ouvertement d'essuyer
un échec en raison de la force du mouvement ouvrier dans le territoire
de la Ruhr et de la détermination des travailleurs de la Ruhr à
opposer un refus cinglant au petit chef des fascistes.
Ainsi, après beaucoup d'insistance, Hitler avait finalement consenti
à parler les 24 et 25 octobre devant des cercles fermés de membres
(il lui était alors interdit de s'exprimer en public54).
Le Gauleiter de Westphalie de l'époque, Franz Pfeffer von Salomon,
était venu le chercher à Munich mais Hitler conduisit si lentement
qu'ils manquèrent le train. Hitler, y voyant un présage,
refusa de prendre un autre train. Les organisateurs expliquèrent son
absence aux membres qui l'attendaient en vain par un mensonge selon lequel
Hitler n'aurait pas pu venir parce qu'il avait été
arrêté par la police.55
Ce n'est qu'en 1926 que Hitler osa s'aventurer dans la Ruhr,
territoire des rouges. Outre le plus grand ancrage dont le NSDAP bénéficiait
désormais dans la région, la perspective d'un contact direct
avec les puissants de la Ruhr et de la Région rhénane a dû
être décisive dans la planification de ce voyage.
Le 15 juin, Hitler parla à Hattingen, la commune où se trouvait
le groupe local du parti nazi le plus puissant de toute la Ruhr. Le lendemain,
il parla à Bochum et le surlendemain à Essen56, dans
la grande salle de la maison de l'organisation qui n'était
qu'à moitié remplie.57C'est le 18 juin
qu'eut lieu l'événement le plus important de sa visite
: la première apparition de Hitler devant de très importants magnats
de la Ruhr. Le Reinisch-Westfälische Zeitung, un des relais de l'industrie
minière de la Ruhr, relata les deux apparitions de Hitler à Essen
en détail et dans un style enthousiaste proche de celui que l'on
retrouvera plus tard dans les journaux nazis.58Le 18 juin 1926, ce
journal fit un battage publicitaire pour les nazis avec le compte rendu du discours
de Hitler devant ses partisans à Essen : « C'est un secret
de Polichinelle que le national-socialisme compte dans les villes industrielles
de la Ruhr un grand nombre de partisans, des membres dont le nombre causerait
l'étonnement si on le révélait. En effet, le grand
public connaît peu le travail extraordinaire des leaders nationaux-socialistes.
Dans la Ruhr, le mouvement hitlérien ne s'adresse presque qu'aux
travailleurs, voilà pourquoi le public bourgeois, qui ne connaît
en général rien des conditions des travailleurs, n'est que
peu enclin à prendre part au mouvement nazi, par désintérêt
ou parce qu'il le rejette par principe59.»
Après avoir persiflé Severing, le ministre de l'Intérieur
social-démocrate prussien, à propos de l'interdiction de
s'exprimer en public prononcée à l'encontre de Hitler,
le journal poursuit : « Comment parle Hitler et que dit-il ? [...]
Aucun de ses mots n'est dangereux pour l'État ou nocif pour
le peuple, mais ils tentent de toucher l'âme et de l'attirer
à lui [...] Ce que prêche Hitler, ce n'est pas la lutte
des classes [...] Nos dirigeants nationaux ne sont pas parvenus à
sortir la pensée nationale de son isolement et n'ont pas su se
faire une base de la masse du peuple. Nos socialistes ne sont pas parvenus à
ancrer le monde de la pensée et du désir social de la masse dans
la volonté d'action de l'intelligentsia. Ils courent l'un
à côté de l'autre. Or, le principe même du national-socialisme
est d'unifier l'un et l'autre dans un seul corps. Selon Hitler,
n'est en vérité pas nationaliste celui qui apprend aux travailleurs
à chanter des mélodies patriotiques et à crier hourra,
mais bien celui qui lui donne les armes dont il a besoin sur tous les plans
dans le combat pour la vie, pour vivre en tant que peuple [...] Être
socialiste, c'est la même chose. Celui qui veut être socialiste
doit aider son peuple à s'affirmer dans la lutte brutale pour la
vie que se livrent les peuples. Ce constat doit permettre de forger un nouveau
concept de société, avec un seul chemin possible : la force sociale
des masses doit aller de pair avec la pensée nationaliste de l'intelligentsia60.»
Dans le but d'arriver à un tel « socialisme », Hitler
promet d'atteler «les masses» aux chars de l'«
intelligentsia », de la classe dominante. Le journal était plein
d'éloges : «On peut émettre des critiques sur les
détails des déclarations de Hitler. Mais le fond de sa pensée
est noble...»
Le journal du monde de l'industrie lourde fit un compte-rendu tout aussi
complet de la prestation de Hitler devant les magnats de la Ruhr. Le 20 juin
1926, ce journal écrivit : « Un cercle d'économistes
ouest-allemands avait demandé à Adolf Hitler de faire devant des
patrons du secteur un exposé sur le thème "Politique économique
et sociale en Allemagne". Le fait que cet exposé ait eu un tel
succès de foule du côté des cercles de l'économie
est la meilleure preuve de l'importance qu'avait déjà
prise le mouvement national-socialiste sous la direction de Hitler. Il doit
avoir d'autant plus attiré l'attention des masses qu'il
s'adressait tout d'abord au travailleur et se battait pour faire
ressortir son "âme allemande"61.»
Lorsque le journal revint plus tard sur l'événement, il
expliqua que l'exposé de Hitler fut suivi par à peu près
quarante industriels de la Ruhr62, parmi lesquels Kirdorf, qui entendit
à cette occasion Hitler pour la première fois.63 Kirdorf
s'est senti tellement concerné par ce que raconta Hitler que, comme
il le raconta lui-même : «À la fin, je me suis automatiquement
levé et je suis allé lui serrer la main64. »
Derrière cette poignée de mains se trouvaient non pas des millions
de partisans -pour cela il faudra attendre encore quelque temps-
mais des millions de marks: les 263 millions du capital de la Gelsenkirchener
Bergwerksgesellschaft (société minière), les 120 millions
en d'actions de l'Union des aciéries détenues par
la Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft ou les 7,5 millions du capital du cartel
charbonnier de la région rhénane-westphalienne à qui revenaient
en 1926 plus des trois quarts de l'ensemble des subventions accordées
au secteur houiller en Allemagne. C'est Emil Kirdorf qui occupait la fonction
de président d'honneur du conseil d'administration de la
Gelsenberg (abréviation d'usage en bourse) et du cartel charbonnier,
qu'il avait fondé en 1893.65
Turner, le premier de la classe des « experts » révisionnistes
du capital monopolistique allemand, a noirci de nombreuses pages pour prouver
que Kirdorf, 80 ans à l'époque, n'était qu'un
cas isolé, sénile, qui n'aurait représenté
que lui-même car il n'aurait plus eu aucun accès aux fonds
politiques de l'industrie et des organisations qui y étaient affiliées.
En outre, le soutien financier qu'il aurait pu personnellement apporter
au parti nazi aurait été vraiment dérisoire car il n'aurait
possédé qu'une fortune personnelle relativement modeste
et aurait été connu pour être un grippe-sou.66
Outre le fait que Turner n'apporte aucune preuve de ce « peu d'influence
» dont jouissait Kirdorf, outre le fait que Kirdorf raconte lui-même
qu'il aurait servi pendant des années d'intermédiaire
entre Hitler et l'industrie67, il suffit de jeter un coup d'oeil
sur la composition de la direction et du conseil d'administration de la
Gelsenberg et du cartel pour se rendre compte qu'il y avait encore là
suffisamment de membres actifs avec l'aide desquels il aurait pu imposer
sa volonté si cela avait été nécessaire. En effet,
le président du comité directeur de la Gelsenberg était
le directeur général Ernst Tengelmann, un homme auquel Kirdorf
pouvait se fier. Lui et ses fils, Walter et Wilhelm, se tournèrent dès
1930 vers le NSDAP, sous l'influence de Kirdorf.68 Les fils
Walter et Fritz Tengelmann étaient également membres de la direction
de la Gelsenberg.69
Et comme si ce n'était pas encore assez, le gendre de Kirdorf,
Hans Krüger, ancien officier de marine, était lui aussi membre de
la direction de la Gelsenkirchener Bergwerks AG!70En outre, au conseil d'administration
siégeaient deux autres protecteurs de la première heure de Hitler,
Fritz Thyssen et Albert Vögler 71, dont les opinions politiques se différenciaient
à peine de celles de Kirdorf.
Il n'en allait pas autrement du cartel charbonnier. Au sein du conseil
d'administration, dont Kildorf était également président
d'honneur, il pouvait au moins s'appuyer sur un deuxième
gendre, Herbert Kauert, membre de la direction de l'Union des aciéries
et sur Ernst Tegelmann72. Le caractère erroné des déclarations
de Turner sur l'impuissance et la sénilité de Kirdorf est
confirmé par le fait que Kirdorf eut encore un entretien avec Hitler
en 1933 à l'Obersalzberg, alors qu'il avait 86 ans, et en
profita pour lui faire savoir fermement quels étaient les souhaits du
cartel houiller.73
Les apparitions de Hitler devant des industriels de la Ruhr dans les années
1926 et 1927, dont nous allons parler un peu plus loin, contredisent également
les déclarations d'un autre révisionniste, Iring Fetscher,
qui s'appropria cette constatation : « Ce n'est pas l'argent
qui lui a ouvert la route du pouvoir, l'argent est bien plus venu par
la suite, attiré par le pouvoir74.»
Le Rheinisch-Westfälische Zeitung reprit en son temps de manière
concise ce que Hitler déclara le 18 juin 1926 à ces messieurs
à propos de la politique économique et sociale allemande. Comme
à son habitude, il ne s'aventura pas sur des questions concrètes
mais donna à ses auditeurs un « large aperçu de sa pensée
». Selon Hitler, peu importe ce que l'on entreprend dans le système
actuel, une constatation est inévitable : «dans sa tendance générale,
l'évolution va vers le bas75.»
Hitler assura avec insistance ses auditeurs sur le fait qu'il agirait
« pour le maintien de la propriété privée»
et qu'il protégerait l'« économie de libre marché
», qu'il considérait comme «l'ordre économique
le plus adéquat, si pas le seul ordre économique possible ».
Mais il ne pourrait y avoir d'économie forte que dans un État
fort, et cet État ne pourrait être créé que dans
un « conflit» avec le marxisme. C'était là,
selon Hitler, le travail et la mission du mouvement national-socialiste.76
Comme à Hambourg quelques mois plus tôt, et comme il l'avait
déjà fait au début des années 20, il leur proposait
d'être avec son parti l'unité de choc idéologique
et politique au service de leurs desseins.
On ne peut en aucun cas dire que Hitler a exercé d'une manière
quelconque «un rayonnement démoniaque», irrésistible,
sur ses auditeurs, ou qu'il les ait «charmés» (leurs
défenseurs bourgeois utilisent généralement de telles expressions
afin d'« expliquer » le choix fait par les monopolistes allemands
de se tourner vers le NSDAP). Ils le jugèrent objectivement en fonction
de son utilité et de sa fiabilité. On peut imaginer ce qu'il
en ressortit en lisant la remarque suivante publiée dans le RWZ: «On
peut juger de l'impression que fit l'exposé d'une heure
et demie de Hitler par le haut degré d'attention avec lequel il
fut écouté et par les applaudissements qui le saluèrent
à la fin77.»
Il s'agit en fait d'une formulation fort prudente. On peut en déduire
qu'il les avait convaincus de son utilité et de la fiabilité
de sa personne, mais également qu'ils ne s'opposaient en
rien à ses objectifs. Et même si le moment n'était
pas encore vraiment venu en été 1926 d'utiliser et de mettre
en place de telles personnes et un tel mouvement, le petit « cercle d'économistes
ouest-allemands» à la base de l'événement pouvait
être satisfait du succès remporté, une satisfaction que
pouvait encore plus ressentir Hitler : il avait cessé d'être
pour la plupart des personnes présentes une figure exotique du lointain
pays de Bavière et elles avaient reconnu en lui un leader politique qui
méritait leur attention. Peu de temps après la refondation du
parti, il s'agissait donc d'un événement d'une
grande importance grâce auquel le NSDAP s'était d'un
coup distingué de tous les autres groupes et groupuscules populistes.
Cette prestation de Hitler devant les industriels de la Ruhr représente
donc un tournant significatif dans l'histoire du NSDAP et dans le lien
entretenu par la classe dominante avec ce parti et avec le fascisme en général.
C'est ici qu'un lien fut noué, un lien qui concernerait année
après année des cercles de plus en plus larges et ne cesserait
de se renforcer. Ce lien ne sera pas linéaire et sans crises, mais se
poursuivra jusqu'à ce que les monopolistes allemands les plus importants
se mettent finalement d'accord pour donner à Hitler leur préférence
sur tous les autres candidats pour se charger de la gestion des affaires de
l'entreprise « Impérialisme allemand ».
À partir de ce moment, Hitler fut un hôte régulier du «domaine
de la Ruhr». Il fit son exposé suivant devant des industriels de
la Ruhr le 1er décembre 1926 à Königswinter, et seulement
deux jours plus tard, le 3 décembre, il parla à nouveau devant
un public choisi d'entrepreneurs, une fois de plus à Essen. Le
Essener Anzeiger78fit un compte rendu circonstancié de cet
événement. Le cercle convié ne doit guère avoir
été plus important qu'en juin, car l'événement
eut lieu dans la salle de musique de chambre de la ville, mais le journal mentionna
seulement «un public important». Cette fois-ci, Hitler demanda à
ses auditeurs deux heures trois quarts d'attention et l'accueil
fut à peu près le même qu'en juin : « L'assemblée
accueillit la première partie de son discours avec réserve et
attendit la suite, puis l'interrompit à plusieurs reprises pour
marquer son accord, qui s'exprima à la fin par de longs applaudissements79.
» L'exposé s'intitulait : « Assainissement du
peuple sur une base nationale80». Si on lit le contenu du discours
dans l'Essener Anzeiger, on devine aisément ce que l'assistance
a accueilli avec des applaudissements. Immédiatement en introduction,
Hitler livra une définition stupéfiante qui laissait entendre
qu'il considérait la réalisation des buts expansionnistes
de l'impérialisme allemand comme la mission centrale de la politique
: « La manière originelle et la plus noble de faire de la politique
est l'établissement d'un rapport raisonnable entre la superficie
et la population, autrement dit : l'accroissement de la population donne
un droit naturel à un accroissement du territoire. » Toujours selon
le journal, Hitler « ne voit qu'un moyen, à savoir l'acquisition
de terres et de sol, pour offrir de nouveaux débouchés à
l'industrie allemande. Cette voie requiert cependant [...] un pouvoir
fort81.»
Ce but ne pourrait être atteint, continua Hitler, par le «principe
de la majorité », un argument qui allait totalement dans la direction
de ses auditeurs car l'abandon de ce principe « réglerait
en définitive les problèmes majeurs de gens qui ne comprenaient
rien à rien et qui n'étaient pénétrés
que par la bêtise et la lâcheté. » «Pour voir
combien le principe de la majorité était caduc et impropre, il
suffisait de le sortir du parlement et de l'appliquer ne fût-ce
qu'une fois à l'administration, à l'armée
ou à l'économie: laisserait-on un régiment décider
s'il fallait lancer une attaque ou non ».
Pour ses auditeurs, le fascisme italien était l'exemple à
suivre et, loin de mériter des critiques, il méritait au contraire
des applaudissements : « Le fascisme a en fait accompli le miracle de
faire d'un peuple pourri une nation fière et consciente de sa propre
valeur. Si nous voulons atteindre ce but, nous devons prendre en considération
le fait que l'économie nourrit bien l'homme mais ne l'encourage
pas à mourir82.»
Dans son discours aux magnats de la Ruhr, Hitler expliqua avec toute la clarté
souhaitée qu'il considérait comme sa mission d'encourager
la masse du peuple allemand à mourir dans une guerre pour conquérir
de l'espace et de nouveaux marchés, et qu'il se sentait capable
de l'en convaincre.
Il serait inutile de reprendre aussi complètement les discours de Hitler
s'il ne se trouvait pas des hordes d'historiens bourgeois pour déclarer
à l'unisson que les patrons et les généraux qui choisirent
Hitler en 1933 comme chancelier l'auraient fait sans rien savoir de ses
intentions en politique intérieure et extérieure. La vérité
historique -c'est précisément ce que prouvent ces
premiers discours de Hitler devant les patrons - est tout à fait
différente : pour eux, Hitler n'entra en considération comme
candidat à la chancellerie que parce qu'ils savaient bien et depuis
longtemps qu'il ferait siens ces objectifs, leurs objectifs.
Le 27 avril 1927, Hitler faisait déjà son quatrième discours
devant des « patrons » (cette fois dans la grande salle de Essen)
sur le thème « Dirigeant(s) et masse ». Ils étaient
maintenant deux cents à avoir répondu à l'invitation
- un signe que l'intérêt des puissants de la Ruhr pour
le parti nazi avait déjà grandi à cette époque.
83
Cet événement fut suivi quelques semaines plus tard, le 4 juillet
1927, par le premier entretien entre Hitler et le patriarche des magnats de
la Ruhr, Emil Kirdorf, dans la maison de l'éditeur munichois Hugo
Bruckmann. Kirdorf décrivit plus tard, en 1935, la genèse de cet
entretien : « Je ne pouvais plus oublier Hitler (après qu'il
l'eut entendu lors de l'assemblée à Essen -n.d.a.)
et je me sentais lié à lui. Je considérai alors comme providentielle
la lettre que je reçus de Madame Hugo Bruckmann, une dame que je ne connaissais
pas encore. Elle m'apprit qu'elle était une partisane enthousiaste
d'Adolf Hitler et qu'elle cherchait un moyen de mettre le leader
du mouvement national-socialiste en contact avec des hommes du monde de l'économie
et d'introduire ses idées. Elle se serait d'abord tournée
vers le prince Karl von Loewenstein85 qui lui aurait écrit
que le seul homme qui pouvait être utile à Adolf Hitler dans le
monde de l'industrie était Emil Kirdorf. Madame Bruckmann vint
donc à Gastein, où je me trouvais à l'époque
avec ma femme, et il fut décidé que nous passerions par Munich
sur le chemin du retour et aurions là un entretien avec Adolf Hitler.
»
Pour vraiment faire la lumière sur cet événement, il faut
ajouter -et Turner le passe prudemment sous silence- que Karl zu
Löwenstein était directeur du Berliner Nationalklub, ce même
club qui avait déjà invité Hitler en 1922 à venir
faire un exposé à Berlin et qui comptait parmi les membres de
sa direction le pangermaniste Paul Bang et dans son conseil consultatif Alfred
Hugenberg, Emil Kirdorf, Albert Vögler et de nombreux autres industriels,
Junkers et hommes politiques extrêmement hostiles à la République.
87En outre, un autre membre de la famille Löwenstein, Hans von
Löwenstein, était en tant que présidentde l'Union minière
depuis 1906 un intime de Kirdorf.88
Kirdorf poursuit sa description de la rencontre : «L'entretien
dura quatre heures et demie. Adolf Hitler m'a présenté en
détails son programme, que je connaissais déjà dans les
grandes lignes par la lecture de son livre Mein Kampf. Quand il eut fini, je
ne pus que me déclarer en total accord avec tout ce qu'il venait
de dire [...] Nous convînmes que le Führer résumerait
dans un petit écrit toutes les idées qu'il m'avait
présentées. Je lui promis de propager cet écrit en mon
propre nom. Il fut par ailleurs décidé qu'Adolf Hitler viendrait
dans la région (la Ruhr) et que j'y inviterais quelques personnalités
dirigeantes du monde de l'industrie afin qu'il puisse également
leur présenter ses idées oralement. Cette assemblée eut
également lieu et une série de personnes y prirent part.»
Si le premier exposé de Hitler devant des industriels était déjà
un événement hautement significatif pour l'avenir du NSDAP,
cette rencontre personnelle entre Hitler et Kirdorf l'était d'autant
plus. Peu après -le 1er août 1927- Kirdorf entra au
NSDAP, ce qu'il ne tint absolument pas secret. Au contraire, il le fit
savoir à ses camarades du monde de l'économie par son activité
particulièrement intense de diffusion pour le compte du parti nazi.
Comme semblent ridicules face à tous ces éléments les
numéros d'équilibriste de Turner, qui essaie de tordre le
cou à ce qui sont pour lui des « légendes » sur le
soutien des monopolistes à l'ascension du NSDAP. Il écrit
notamment à propos de Kirdorf : «À la fin de notre analyse
(!), il ressort que l'importance de Kirdorf dans l'ascension de
Hitler ne tint pas principalement (!) à sa qualité particulière
d'industriel. En somme, et c'est là un fait plus important,
il fut une de ces personnalités importantes et auréolées
qui contribuèrent à rendre le futur dictateur décent aux
yeux de millions d'Allemands au fil de son ascension90.»
Quelle manipulation sans scrupules. Pour faire sortir du raisonnement les millionnaires
qui permirent tout d'abord l'ascension de Hitler, on pousse à
l'avantplan les « millions d'Allemands » qui ne se laissèrent
pas «embrigader» par les nazis, par Kirdorf ou par quelque autre
personnalité « importante », ni à cette époque
ni même aux élections de 1928 !
De même, les tentatives de faire passer le parcours de Kirdorf pour un
cas isolé ne résistent pas à l'épreuve des
faits. En effet, le rapprochement de Kirdorf avec le NSDAP n'est qu'un
symptôme particulièrement évident d'un processus sociétal,
à savoir les efforts que firent dès les années 1927-1928
les éléments les plus réactionnaires du capital monopolistique
pour mobiliser à nouveau leurs forces en vue de l'assaut contre
la République de Weimar. Il suffit de se rappeler une fois encore la
genèse et les suites de cette fameuse rencontre entre Kirdorf et Hitler
pour le constater. Après que Hitler eut déjà fait devant
des industriels de la Ruhr trois prestations couronnées de succès,
des cercles de la bourgeoisie foncière munichoise, déjà
acquis depuis longtemps à la cause du mouvement nazi, prirent l'initiative
de consolider et d'inscrire dans la durée les relations entre le
NSDAP et l'industrie de la Ruhr. Ils s'adressèrent à
l'avant-garde des monopolistes et des Junkers d'extrême droite,
le Berliner Nationalklub. Son président ne rit pas de ces «provinciaux»
et de leurs exigences, mais fut au contraire tellement en accord avec leur projet
que lorsqu'il mentionna le nom de Kirdorf, ce ne fut pas en tant qu'homme
qui soutenait en son seul nom le NSDAP, mais en tant que l'homme qui pourrait
comme nul autre être « utile à Hitler dans le monde de l'industrie
».
Encore une fois, ce que Hitler disait à Kirdorf n'était
pas de nature à toucher personnellement le seul Kirdorf, mais correspondait
tellement aux conceptions de ses amis industriels que Kirdorf était certain
qu'ils approuveraient les déclarations de Hitler. Il s'était
ainsi luimême chargé de l'impression et de la diffusion du
discours de Hitler.
Hitler adaptait ses déclarations à la personnalité de
Kirdorf lorsqu'il s'en prenait non seulement aux « optimistes
» qui parlaient d'un assainissement de l'économie,
mais également à ceux qui « voyaient tout en noir »
et aux «pessimistes sans le moindre espoir ». Kirdorf faisait en
effet partie de ces derniers depuis 1918. Admirateur de Bismarck, il n'avait
pas pardonné à Guillaume II de l'avoir limogé et,
comme la plupart des pangermanistes, il avait suivi la politique de l'empereur
avec une méfiance et une gêne croissantes. L'effondrement
de l'Empire signifia pour Kirdorf, alors âgé de 71 ans, une
faillite personnelle temporaire. Kirdorf répondit le 23 juillet 1919
aux constantes invitations de Heinrich Class à continuer à collaborer
avec lui au sein de la direction de l'Union pangermaniste par une lettre
de refus pleine d'une profonde amertume qui fut, comme il l'écrit
lui-même, renforcée par une opération des intestins. «
Je ne sais pas, écrit Kirdorf à Class, si je dois admirer ou regretter
que vous vouliez continuer de vous battre, car je suis convaincu que vous allez
encore essuyer les pires déceptions, que moi j'ai surmontées.
C'est la raison pour laquelle je laisse maintenant ma vie gésir
devant moi sans le moindre espoir, je l'espère pour plus trop longtemps
encore. » La raison de ce désespoir, le fiasco de l'impérialisme
allemand et la crainte de voir arriver la fin de son propre empire industriel,
ainsi que la peur de la Révolution et des travailleurs allemands, apparaît
clairement dans la plainte de Kirdorf au sujet de la Gelsenkirchener Gesellschaft,
«une de mes sociétés qui se trouvera peut-être encore
cette année au bord de la faillite [...] Et si nous parvenons à
sauver maintenant nos ouvrages industriels de la ruine, ne seront-ils pas enlevés
à leurs propriétaires ? Je crains déjà pour cet
hiver que nous plongions dans l'anarchie totale, que se produise un effondrement
définitif, car la terrible pénurie de charbon va faire mourir
le peuple de faim et de froid. Alors, la bête allemande, le peuple, montrera
toute l'ampleur de sa dépravation91.»
La perte momentanée de tout espoir que l'impérialisme allemand
puisse se relever et retrouver « sa grandeur passée » avait
chez Kirdorf une sorte de base idéologique. Il partageait avec Ludendorff
l'opinion selon laquelle la responsabilité du déclin et
de l'effondrement de l'impérialisme allemand était
« l'absence régnante de germanité» (Undeutschtum)92.
Pour lui, cet Undeutschtum n'était pas incarné que par les
Juifs, mais aussi par le centre catholique, et a fortiori par la chrétienté.
93Il était de ceux qui, en privé, poussaient la pensée
« nationale » (völkisch) à l'extrême, dans
un retour aux croyances mythologiques germaniques, raison pour laquelle Hallgarten
l'appelle le « vieux Teuton barbu » ou encore le «Wotan
de l'industrie lourde allemande94».
Le pessimisme de Kirdorf était connu de nombreuses personnes, dont Hitler,
et ce dernier se servit donc de toute son éloquence pour prouver que
ce pessimisme désespéré n'avait aucune raison d'être.
La «démonstration» fut aussi grossière qu'on
peut se l'imaginer, pour ne pas dire idiote, mais menée avec une
énorme emphase, un appel vigoureux à la résurgence de l'esprit
prussien et une forte confiance en la victoire. Il n'y avait de raison
de désespérer que s'il manquait au peuple allemand la valeur
raciale. Et cette valeur, bien que menacée, n'avait pas encore
disparu. Il fallait seulement revoir de fond en comble l'éducation
et l'art de conduire le peuple afin de « l'aider à
retrouver sa valeur, également en tant qu'État95».
L'obligation suprême était alors « de ne pas capituler
face aux manifestations de la déchéance, mais de leur faire face
avec héroïsme. Il ne faut pas se laisser abattre mais bien relever
la tête et serrer les dents pour clamer cette conviction suprême
et vivante que tout ce qui a été créé par les hommes
dans ce monde peut être détruit par des hommes et qu'il n'y
a pas une oeuvre du Malin que ne peut briser une volonté sacrée.
C'est là ma conviction96. »
Kirdorf fit imprimer et propager les déclarations de Hitler, ce qui
prouve que Hitler sut mieux que Class, du moins temporairement, réveiller
chez le vieux Kirdorf l'espoir d'un renversement de la République
et de l'éradication du mouvement ouvrier. Huit ans plus tard, en
1935, l'homme âgé de 88 ans écrivit avec le recul
: «À une certaine époque, on a pu perdre foi dans l'unité
interne de la patrie, on avait presque perdu l'espoir de vaincre en Allemagne
l'Hödhr aveugle de la division. Cet homme (Hitler) y est parvenu
[...] aujourd'hui, je suis optimiste97.» Il était
à nouveau optimiste parce que l'« unité interne»
avait été restaurée -au moyen des camps de concentration
et de la terreur des SS - et que le réarmement suivait son cours,
plein de promesses.
Par ailleurs, la brochure diffusée par Kirdorf contenait tous les stéréotypes
que nous avons appris à connaître et qui sont des leitmotivs du
discours de Hitler : il développe la thèse « des deux camps
qui s'opposent en ennemis mortels», il assure que le national-socialisme
exterminera le marxisme ; il annonce que « le gain d'espace »
pour répondre à la croissance de la population sera le but de
sa politique; il exprime son mépris des masses et explique que la démocratie
est la domination de la faiblesse et de la bêtise ; il déclare
la guerre à la République de Weimar (le NSDAP n'est «
pas une organisation défensive pour la protection de l'État
actuel, mais une organisation de combat destinée à provoquer sa
chute98») ; il assure par ailleurs que le national-socialisme
protégera l'économie existante (« Le mouvement [...]
considère une économie nationale indépendante comme une
nécessité, [...] seul un État nationaliste fort peut
garantir à une telle économie une protection et une liberté
d'action et de développement99.
») ; il promet «l'intégration complète de la
"quatrième classe" dans la communauté100».
C'était là une définition du « socialisme»
national qui ne faisait absolument pas craindre aux entrepreneurs que les nazis
appliquent un véritable socialisme (« Le mouvement national-socialiste
[...] construit un nouveau terme à partir de deux termes dont l'interprétation
était jusque-là équivoque et en opposition : "nationalisme"
et "socialisme". Il constate en effet que le socialisme le plus
noble correspond à l'amour le plus noble du peuple et de la patrie
et que les deux dépeignent l'exécution responsable d'un
seul et même devoir national101. ») Par ailleurs, Hitler
promet de préparer une nouvelle guerre («Le mouvement national-socialiste
ne s'attend pas à ce que l'on puisse régler la question
de l'avenir de la nation allemande par la voie d'une décision
prise à la majorité [...] L'organisation des forces
de défense d'un peuple [...] est toujours en étroite
relation avec l'apprentissage de la valeur de la personnalité,
de la lutte et de l'amour de la patrie102.»)
Kirdorf était donc convaincu que ses amis industriels approuveraient
également tous ces points. Une fois la brochure imprimée, il les
invita chez lui, au Streithof, pour avoir l'occasion d'entendre
Hitler en personne. Cet exposé de Hitler devant un petit cercle de 14
«patrons» de la Ruhr eut lieu le 26 octobre 1927 et fut pour Hitler
un énorme succès.103Peu après, le 5 décembre
1927, Hitler parla de nouveau devant un public choisi, dans un plus grand cadre
qu'auparavant. Le Rheinisch-Westfälische Zeitung raconte à
ce propos : « Il y a deux ans, le premier exposé (de Hitler) dans
une arrière-salle avait rassemblé au maximum quarante personnes,
mais hier, lundi, pour un exposé devant un public choisi, la salle Krupp
était pleine à craquer. Ils étaient plus ou moins six cents,
venus d'Essen, Bochum, Gelsenkirchen, Duisburg et de toute la région
industrielle104.» L'entrée de Kirdorf au parti
nazi et la diffusion de la brochure de Hitler qu'il avait entreprise avaient
eu très clairement un effet important. Cet accroissement rapide de l'intérêt
des magnats de la Ruhr pour Hitler et son parti dépassa de loin l'augmentation
rapide du nombre de voix remportées par le NSDAP au cours des années
qui suivirent.
Le journal parla avec approbation du contenu du discours de Hitler devant cette
assemblée massive d'industriels et expliqua que Hitler ne s'était
« jamais écarté des principes fondamentaux de sa pensée».
«Une pensée reste au centre de ses considérations : il dit
qu'il faut se battre pour que le peuple allemand retrouve la puissance
d'un État et se base pour cela sur les thèses du rejet de
l'internationalisme et du retour vers un égoïsme national
sain et sacré, du rejet de la domination des masses par le biais de l'élection
démocratique des dirigeants et du retour à un vrai dirigeant choisi
pour sa pure valeur personnelle. D'année en année, ces thèses
sont approfondies du point de vue idéologique et d'année
en année, elles sont présentées sous de nouvelles formes
et assorties de nouveaux arguments105.»
Rudolf Hess, à l'époque « secrétaire»
de Hitler comme il se désignait lui-même, présente les résultats
des discours du point de vue des nazis dans deux lettres adressées à
Walter Hewel, qui participa au putsch de Hitler le 9 novembre 1923 dans les
rangs du Bund Oberland.
Dans la première lettre, datée du 30 mars 1927, Hess fait la
description suivante : « Vous serez surtout intéressé d'apprendre
qu'il (Hitler) a parlé trois fois au cours de l'année
passée devant un public choisi d'industriels de la région
Rhin-Westphalie, deux fois à Essen, une fois à Königswinter.
Il a à chaque fois remporté un succès semblable à
celui qu'il avait connu en son temps à l'Atlantic Hotel de
Hambourg. Il avait pour chaque discours devant lui un public relativement homogène
et a donc pu garder une ligne continue. Comme à Hambourg, ici aussi,
l'ambiance fut dans un premier temps assez froide et défavorable,
une partie des gens assis face au tribun du peuple avec sur le visage un sourire
moqueur. Je pus observer avec une grande joie le changement d'attitude
progressif de ces messieurs, bien qu'ils aient lutté intérieurement.
À la fin, ils ont applaudi comme ils applaudissent rarement. Cela eut
un effet direct : lors de la deuxième assemblée d'industriels
à Essen, à peu près cinq cents personnes avaient déjà
répondu à l'invitation. Le 27 avril, Hitler parlera probablement
une troisième fois à Essen ; il est prévu d'y convier
aussi les dames qui, une fois conquises, se révèlent souvent plus
importantes que les hommes. Il ne faut par ailleurs pas sous-estimer l'influence
qu'elles exercent sur leurs maris106.»
Dans une deuxième lettre à Hewel datant du 8 décembre
1928, Hess revient sur ces événements : «À chaque
fois, entre autres à Essen, il (Hitler) a parlé devant un cercle
choisi d'économistes, de scientifiques, [...] dans le style
qui leur convenait. On a chaque fois dû organiser les rassemblements dans
de plus grandes salles. À la fin, le gratin de l'économie
y prenait part, par exemple Kirdorf107. Il rencontra toujours une
totale approbation et des applaudissements comme on n'est pas habitué
à en entendre dans ces cercles là108.»
Même si on considère naturellement que les exposés de Hitler
n'ont pas fait de tous les monopolistes et de tous les entrepreneurs qui
l'ont écouté des amis et des promoteurs du parti nazi, on
peut tout de même tirer une conclusion, ne fût-ce qu'en observant
l'organisation au cours des années 1926-1927 de cinq événements
de ce type auxquels assista un public toujours croissant : à la fin de
l'année 1927, juste deux ans après sa refondation, le NSDAP
avait fait ses plus importantes conquêtes non pas parmi les masses, mais
bien parmi les entrepreneurs de la Ruhr. C'est un fait historique que
ne pourront effacer tous les révisionnistes. Et il est évident
que de telles conquêtes ont eu des répercussions sous la forme
d'aides financières même si nous n'avons pas conservé
les factures.109
Tout ceci ne signifie néanmoins pas que Kirdorf et les autres mécènes
du NSDAP parmi les magnats de la Ruhr aient vu dans le NSDAP le futur parti
au pouvoir et en Hitler le futur dictateur. Le rôle qu'ils avaient
attribué à Hitler dans leurs conjectures était beaucoup
plus modeste: ils voyaient surtout en lui le démagogue capable d'agir
sur les masses, l'agitateur. Le NSDAP pouvait et devait -selon leurs
plans - jouer par rapport à la droite conservatrice le rôle
que jouait le SPD par rapport au centre : le rôle de partenaire de coalition
qui permettrait d'ancrer la domination bourgeoise jusque dans la classe
des travailleurs et lui garantir une base aussi large que possible dans les
masses sans qu'il n'ait une seule fois été question
d'établir une dictature - du moins en Allemagne. En ce qui
concerne Kirdorf, il dut voir par ailleurs dans son adhésion au NSDAP
un moyen de pression pour faire abandonner au DNVP la ligne de Westarp, selon
lui pernicieuse, et le ramener sur le «droit» chemin dont le garant
lui semblait être, après la mort de Helfferisch, son ami pangermaniste
et compagnon de lutte, Alfred Hugenberg. Quand Hugenberg parvint en octobre
1928 à prendre la tête du DNVP - les fortes pressions exercées
par Kirdorf et l'industrie houillère sur la direction du DNVP n'y
furent certainement pas pour rie110 - Kirdorf quitta en tout cas le NSDAP
pour retourner au DNVP.
Cette étape ne marqua en aucun cas une rupture avec le NSDAP car Kirdorf
ne fit pas beaucoup de bruit autour de son nouveau changement de parti et laissa
encore longtemps croire au grand public qu'il était toujours membre
du NSDAP. Ainsi, le Völkischer Beobachter put reproduire le 27 août
1929 une lettre de remerciement de Kirdorf à Hitler pour son invitation
au Congrès du parti, ce qui fit une grande publicité au NSDAP
: «Quiconque a eu le plaisir de participer à cette réunion
ne peut, même s'il considère certains points du programme
de votre parti avec méfiance ou une ferme désapprobation, que
reconnaître l'importance de votre mouvement pour l'assainissement
de notre patrie et lui souhaiter beaucoup de succès111.»
Kirdorf conclut sa lettre ainsi: «Nous vous faisons ma femme et moimême
un salut allemand, mes amitiés, votre dévoué Kirdorf.»
Bien que l'organe central du KPD, le «Drapeau rouge» (Die
Rote Fahne) publiât le 28 août 1929 des extraits de cette lettre
sous le titre « Kirdorf le capitaliste et Hitler. Un lien d'amitié
indéfectible112», Kirdorf ne jugea pas nécessaire
de faire savoir publiquement qu'il n'était plus membre du
NSDAP depuis un an déjà. Lorsqu'au plus fort de la campagne
pour les élections fédérales de 1930, la presse communiste
publia à nouveau des articles sur le soutien apporté par Kirdorf
et la Gelsenkirchener Bergwerks- AG au NSDAP, il fut toutefois finalement contraint
de déclarer publiquement dans le Berliner Lokal-Anzeiger de Hugenberg
qu'il avait rejoint en 1927 le NSDAP « à une époque
où le Parti populaire national allemand (DNVP) faisait selon moi fausse
route sous l'impulsion de la direction de l'époque »,
mais que désormais « il soutiendrait fidèlement le Parti
populaire national allemand aussi longtemps qu'il aurait une direction
consciente des buts à atteindre, comme l'est celle de monsieur
Hugenberg ». Il ajouta qu'il soutenait exclusivement ce parti.113La
dernière phrase n'était même pas mensongère
puisque les aides de Kirdorf au NSDAP transitaient par Hugenberg.114
Depuis que Hugenberg avait pris la direction du DNVP, Kirdorf mettait toute
son énergie à créer une alliance solide entre les nationaux
allemands et le parti nazi, et entre Hugenberg et Hitler naturellement, vu le
rôle directeur joué par Hugenberg au sein du DNVP. Au cours des
années suivantes, lorsqu'une telle alliance sembla être mûre,
Kirdorf balaya sa vision pessimiste du futur et adopta un optimisme plein d'espoirs.
Mais lorsque le NSDAP cessa de tolérer le gouvernement Papen et se mit
à le combattre en 1932, Kirdorf plongea à nouveau dans un pessimisme
abyssal, dont ses voeux de nouvel an 1933 étaient encore imprégnés.
115
Outre l'industrie minière, l'industrie du fer et de l'acier
tissa également des liens avec le NSDAP dès 1926, comme nous l'apprend
le journal de Joseph Goebbels116 Goebbels était à l'époque
directeur du Gau du NSDAP de Rhénanie du Nord, aux côtés
du Gauleiter Karl Kaufmann. On trouve dans son journal des notes qui précisent
qu'il a très souvent rencontré un «directeur Arnold»
qui soutenait financièrement le NSDAP. On peut ainsi lire à la
date du 13 janvier 1926 : « Corrections de l'ABC.117La
seconde édition paraît. 11-20 000. Une grande quantité.
Demain, je vais à Hattingen chercher de l'argent. Le directeur
Arnold va avancer l'argent pour l'impression118. »
Le 21 mars 1926: « Demain, nous allons recevoir de l'argent. 1500
marks d'Arnold. Je dois pour cela me rendre à Hattingen119.»
Le 27 mars: «Cet après-midi, j'étais à nouveau
à Hattingen [...] A. m'a donné 800 marks120.
heiber»
Comme le suppose Heiber,** le directeur Arnold cité par Goebbels était
Robert Karl Arnhold, directeur de l'Institut technique allemand de formation
au travail (Dinta), vivant à Hattingen.121Richard Lewinsohn nous renseigne
sur cet homme et sur son institut : « Il y a une chose que l'art
de la propagande de Hugenberg n'est pas parvenu à faire : il n'a
pas su amener les masses des travailleurs vers la droite, aux côtés
des partis des entrepreneurs.
Pour pallier ce manque, l'industrie lourde a mis en place et financé
une seconde organisation de propagande qui s'adresse directement au travailleur,
doit le prendre en charge intellectuellement, le former et le transformer selon
les désirs de l'employeur. Cette organisation porte le nom mystérieux
de Dinta. Un de ses fondateurs est Oswald Spengler, un de ses promoteurs les
plus dynamiques dans le monde de l'industrie est le directeur général
Vögler, de l'Union des aciéries, mais son organisateur de
facto est un ancien officier, l'ingénieur C.R. Arnhold, de la Gelsenkirchener
Bergwergsgesellschaft122. » Vu les objectifs de la Dinta, il
était presque inévitable que son directeur s'intéresse
à un parti dont le but était également de ramener les masses
de travailleurs vers la «droite » et de les former ou transformer
« selon les désirs des employeurs», et qu'il soutienne
les efforts de ce parti.123
Le journal social-démocrate, le Vorwärts, décrivit la Dinta
et son directeur en ces mots : « un "institut de recherche"
hautement réactionnaire sur le plan social qui coûte beaucoup d'argent
aux grands entrepreneurs allemands. Sa mission principale est de travailler
au démantèlement de l'esprit syndical et à l'établissement
d'un personnel d'usine toujours fortement différencié.»
À la tête de la Dinta se trouvait le conseiller privé Arnhold,
dont le Vorwärts cite la déclaration suivante : « En définitive,
l'éducation du personnel dans notre industrie doit remplacer la
vieille génération. Le travailleur doit apprendre que dans le
processus de production, on doit plus donner que gagner en retour124.»
Après une telle déclaration, tout doute peut être écarté
sur les inspirateurs de la future loi de réglementation du travail fasciste
édictée en 1934.
Un autre industriel que Goebbels désignait comme un ami et un promoteur
du NSDAP dans la Ruhr était Fritz von Bruck. Bruck était un nationaliste
allemand influent et une des figures dirigeantes du groupe Hoesch.125Goebbels
écrit à son propos dans son journal à la date du 3 février
1926 : « Je passe l'après-midi de lundi avec Monsieur von
Bruck, un industriel important de la région rhénane. Enfin un
patron. Avec cet homme, une collaboration est possible126.»
Bruck avait octroyé un prêt de 4000 marks pour la fondation du
Kampfverlag (édition).127 On ne sait pas si ce « prêt
» fut un jour remboursé étant donné que des subventions
au NSDAP furent souvent camouflées derrière des « prêts
».
Un autre entrepreneur nazi mentionné par Goebbels est Paul Hoffmann,
propriétaire d'une usine de marchandises en caoutchouc et en amiante
à Essen.128
Le capital d'attention et de bienveillance que Hitler et le NSDAP s'étaient
constitués parmi les magnats de la Ruhr allait certes être d'une
importance capitale pour l'évolution postérieure du NSDAP,
mais ce « parti des travailleurs » entretenait également
des relations « utiles» avec d'autres cercles d'entrepreneurs.
Le cercle des premiers promoteurs du NSDAP connut, à partir d'un
petit cercle puis d'un cercle moyen d'entrepreneurs, un élargissement
constant dès 1926-1927 grâce à l'arrivée de
nouvelles personnes, dont certaines occuperont des fonctions importantes dans
le futur. Leur nombre est certainement beaucoup plus important que celui rapporté
officiellement car beaucoup préférèrent durant ces années-là
soutenir secrètement le NSDAP sans y adhérer. Une organisation
fut même créée pour de tels sympathisants, qui s'appelait
dans la Ruhr le Deutscher Freiheitsbund et qui, selon des rapports de police,
rassemblait principalement des commerçants et des fabricants129
En 1927, Albert Pietzsch entra au NSDAP, qu'il soutenait déjà
depuis 1923130Il faisait partie du cercle de connaissances de Rudolf
Hess, le représentant du Führer, qui fit de lui en automne 1933
son conseiller économique. Avec Pietzsch, c'est un entrepreneur
du secteur électrochimique du capital monopolistique allemand qui entra
au NSDAP, un secteur avec lequel le parti entretenait aussi des relations depuis
1922, notamment par l'intermédiaire du directeur de Siemens Burhenne
131. Ces liens étaient toutefois moins frappants et surtout
moins connus que ceux que le parti entretenait avec le monde de l'industrie
lourde. Pietzsch, ingénieur, était directeur des usines électrochimiques
de Munich. Il fait partie de ceux qui firent une carrière fulgurante
après 1933 en raison de leur qualité de « vieux combattant
».
Cependant, la plupart des monopolistes et des Junkers qui entretinrent des
relations avec le NSDAP avant 1933 et lui apportèrent une certaine aide
accordaient généralement une grande importance au secret de ces
relations. On pourrait établir une longue liste de grands industriels,
de banquiers et de Junkers que l'on pensait jusque 1933 être des
ennemis des nazis ou, en tout, cas dont on ne savait pas qu'ils avaient
soutenu les nazis. Il fallut attendre 1945 et les procès de Nuremberg
ou même la découverte plus tardive de certains document pour connaître
la vérité. Cela concerne presque tous les membres du «cercle
Keppler» et presque tous les signataires de la tristement célèbre
requête à Hindenburg de novembre 1932, mais également d'autres
industriels comme Paul Silverberg et Otto Wolff, que la littérature bourgeoise
présente encore aujourd'hui comme des ennemis de Hitler. Il était
nécessaire de tenir tout cela secret, ne fût-ce que pour ne pas
faire apparaître trop clairement le parti nazi comme étant par
nature un parti du capital monopolistique. Une autre raison pour garder le secret
était d'éviter les tracasseries avec d'autres partis
qui recevaient un soutien semblable. Mais surtout, il s'agissait de ne
pas révéler au rival ses propres plans dans le combat de fauves
que se livraient les groupes monopolistiques.
C'est toutefois en vain qu'on cherchera des noms de représentants
directs de la plus puissante entreprise monopolistique allemande, IG-Farben,
parmi les membres du « cercle Keppler » ou parmi les signataires
de la requête à Hindenburg. Est-ce parce que, comme le pense Richard
Sasuly, le trust chimique ne « s'est pas précipité
pour soutenir les nazis132» (Sasuly date le début de
ce soutien à 1931 au plus tôt) ou est-ce parce que IG-Farben sut
encore mieux que les autres cacher ses relations avec le NSDAP?
Un examen plus approfondi confirme la seconde hypothèse. Dissimuler
ses relations avec le NSDAP était encore plus nécessaire pour
le groupe IG-Farben que pour toutes les autres entreprises monopolistiques.
Le groupe était en effet parvenu mieux que tout autre à acquérir
une influence décisive sur les gouvernements et l'appareil étatique
de la République de Weimar.133Il a donc veillé à sauvegarder
son «image» de loyauté envers la République de Weimar
et sa constitution. Il y parvint surtout grâce au « journal maison
», le Frankfurter Zeitung, qui avait non sans raison la réputation
d'être le quotidien allemand bourgeois le plus sérieux et
qui afficha jusqu'après le 30 janvier 1933 une ligne politique
libérale et critique à l'égard des nazis. C'était
par ailleurs l'attitude la plus profitable aux relations économiques
et commerciales internationales de la firme.
Mais la ligne représentée dans le Frankfurter Zeitung n'était
en aucun cas la seule ligne présente au sein d'IGFarben. Conformément
au principe de base de l'homme le plus en vue à l'époque,
le président de son conseil d'administration Carl Duisberg (également
président de l'Union nationale de l'industrie allemande depuis
1925), il fallait être présent dans tous les partis pour avoir
de l'influence et pouvoir exercer des pressions partout135.
IG-Farben a ainsi su parler de plusieurs voix, l'une d'entre elles
étant conservatrice et pro-fasciste. Le relais de cette voix était
la «Revue européenne» (Europäische Revue), dont nous
parlerons plus en détail par la suite. Le rôle que jouera plus
tard IG-Farben dans l'Allemagne fasciste nous permet d'en déduire
que la véritable voix d'IG-Farben n'émanait pas du
Frankfurter Zeitung mais bien de l'Europäische Revue.
Si on cherche des connexions entre l'industrie chimique et le NSDAP,
il faut naturellement tout d'abord penser à Gregor Strasser. Non
pas uniquement parce qu'il était pharmacien et que les pharmaciens
étaient pour Kurt Tucholsky les « prêtres de village de IG-Farben136»,
mais bien plus parce qu'après sa défaite au duel qui l'opposait
à Göring et son éviction de la direction du parti, il devint
directeur du groupe Schering137 Et surtout parce que la ligne politique
qu'il représentait avait beaucoup de points communs avec celle
de l'industrie chimique en général, et plus particulièrement
avec celle privilégiée par IG-Farben.
Par ailleurs, son frère Otto Strasser gravitait lui aussi dans le giron
de l'industrie chimique, où il trouva le capital de départ
pour la fondation du Kampfverlag, qui fut pendant quelques années une
arme politique importante et assura en même temps une position de poids
pour les frères Strasser au sein du parti nazi.
Robert Ley est un autre lien qui unit le parti nazi à IGFarben. L'art
et la manière par laquelle ce lien fut établi et dissimulé
sont un exemple typique de la tactique de camouflage pratiquée par IG-Farben.
Ley, chimiste dans le domaine alimentaire, travaillait depuis 1921 dans une
usine chimique qui fera plus tard partie du groupe IG-Farben à Leverkusen.
En 1924, il rejoint le «Mouvement national-socialiste pour la liberté»
(Nationalsozialistische Freiheitsbewegung) de Cologne. Après la refondation
du NSDAP, il est nommé en 1925, avec l'accord de Hitler, Gauleiter
de Rhénanie du Sud.138Malgré cette fonction publique
comme dirigeant nazi, il conserva son poste chez IG-Farben. Ce n'est que
lorsque Ley se présenta comme candidat NSDAP aux élections régionales
de Prusse le 20 mai 1928 que son contrat de travail prit fin. Au sein du parti,
on raconta qu'il avait été renvoyé « en raison
de son activité politique139», ce qui correspondait
à la réalité car il était en effet difficilement
conciliable pour IG-Farben de protéger son «image» et d'employer
à un poste à responsabilités un député régional
du NSDAP. Il fut donc bien licencié mais, d'après le témoignage
d'un ancien nazi140, IG-Farben lui signa un contrat stipulant
qu'il toucherait encore pendant trois ans un salaire mensuel de 850 marks
auxquels viendraient s'ajouter chaque semestre une prime additionnelle
de 1800 à 2000 marks. Cet arrangement explique d'où vient
en partie l'argent de la publication d'un journal personnel diffusé
à l'échelle du Gau, le Westdeutsche Beobachter141
En 1927, un autre homme du secteur chimique entra au NSDAP: Wilhelm Keppler,
que l'on connaîtra plus tard comme le conseiller économique
de triste réputation de Hitler et le fondateur du « cercle d'amis
».142Avant la Première Guerre mondiale, Wilhelm Keppler était
chef d'équipe dans une usine chimique appartenant à des
parents et dont il prit la tête en 1919143 En 1922, il fonda avec la
firme américaine Eastman Kodak une usine pour la fabrication de photogélatine,
les usines chimiques Odin GmbH à Eberbach-sur-Neckar144 L'Eastman
Kodak possédait 50 % des parts de la société, Keppler et
ses proches 25 % chacun. Par des transactions commerciales dont nous ignorons
jusqu'ici les détails et la réelle importance, Keppler entra
étroitement en contact avec Ley et le banquier de Cologne Kurt von Schröder.
La source d'où nous tenons la description de ces événements
est une évaluation de Keppler interne au parti, qui fut probablement
rédigée par Ley lui-même.145D'après ce document,
Keppler aurait éprouvé au sein de ces deux entreprises des difficultés
dues à ses opinions nationales-socialistes, raison pour laquelle il aurait
tenté de les acquérir. Il fut dans cette démarche ouvertement
conseillé par Ley, qui le mit en contact avec Schröder pour le financement
de la transaction. Keppler ne put cependant atteindre son but, principalement
en raison de la résistance de l'actionnaire principal, la société
Kodak.146On ne peut émettre que des suppositions sur ce qui se passa
en réalité.
Voici l'hypothèse la plus probable : un des concurrents de Kodak
aurait voulu avec l'aide de Keppler absorber les usines Odin, dont la
production principale occupait une position clé qui les faisait ainsi
sortir de la sphère d'influence de Kodak. Parmi les entreprises
qu'une telle transaction aurait pu intéresser, on trouve aussi
bien la Schering-Kahlbaum AG, qui avait déjà absorbé la
Voigtländer-AG, que le groupe IG-Farben, dont l'un des fondateurs
était Agfa. L'implication active de la banque Stein de Cologne
par l'intermédiaire de son associé Kurt von Schröder
indique que c'était plutôt IG-Farben, et non la Schering-Kahlbaum,
qui se cachait derrière les efforts de Keppler. En effet, Kurt von Schröder
était le gendre de Richard von Schnitzler, qui était à
son tour membre du conseil d'administration de IG-Farben et associé
de la banque Stein.147Par son mariage avec Edith von Schnitzler,
Schröder était entré dans la banque Stein et s'était
par là même étroitement lié tant sur le plan personnel
que sur celui des affaires aux intérêts de IG-Farben. Cela appuie
la thèse selon laquelle Keppler servit d'intermédiaire dans
cette tentative d'achat en vue de l'extension de la sphère
d'influence de IG-Farben.
Comme le montre notamment l'évaluation interne, des relations
étroites accompagnées d'un appui important continuèrent
à lier le petit entrepreneur Keppler et le banquier, des relations qui
ne pouvaient évidemment reposer sur un principe d'égalité.
L'évaluation de Schröder nous montre par ailleurs que Ley
et Keppler furent profondément impressionnés par «l'implication
active et les convictions nationales-socialistes de Schröder » lorsqu'ils
le fréquentèrent plus assidûment. 148De l'aveu
même de Schröder, le début de sa relation avec Keppler remontait
déjà à 1928 ou 1929.149Nous avons donc dans
la personne de Schröder un sympathisant du NSDAP de la première
heure issu du capital financier et d'IG-Farben. Il est évident
que suite aux négociations autour des usines Odin, Keppler devint le
principal intermédiaire entre Schröder et le NSDAP. Grâce
à sa promotion au rang de conseiller financier de Hitler, le couple Schröder-Keppler
garantit à IG-Farben une connexion directe et lui donna la possibilité
d'influencer Hitler, contacts qui furent d'autant plus efficaces
qu'une deuxième connexion via le représentant de Hitler,
Hess, vint les renforcer.
C'est Heinrich Gattineau qui fut à la base de cette deuxième
connexion. Il entra au service de IG-Farben, en 1928, dans les usines Bayer
de Leverkusen, où il gravit rapidement les échelons pour occuper
une position dirigeante. Duisberg fit rapidement de ce jeune homme maniable
le chef de son secrétariat et lui confia par la suite la direction de
la section centrale pour les questions économiques des usines Bayer.
150En 1931, Carl Bosch, le dirigeant de IG-Farben qui restait le
plus dans les coulisses -ce qui le rendait d'autant plus puissant-
le fit venir à Berlin pour travailler au service de presse du groupe.
Gattineau y fut responsable de la « politique extérieure»
de IG-Farben et était en fait chargé de soigner les relations
de l'entreprise avec les divers partis et groupements. Par ce choix, Bosch
montra qu'il avait une idée très claire de la direction
que devaient prendre les relations de IG-Farben. En effet, Gattineau connaissait
et était personnellement en relation avec certains leaders nazis. Après
la Première Guerre mondiale, il avait appartenu au Bund Oberland, un
des prédécesseurs de la SA fasciste qui avait pris part au putsch
de Hitler. Il avait à cette époque connu personnellement Ernst
Röhm et le général von Epp. Il avait entre autres étudié
à Munich avec le professeur Haushofer, un ami de Rudolf Hess, qui était
pour lui «comme un père ». Gattineau connaissait d'ailleurs
également Hess personnellement. Il était la personne idéale
pour établir sans attirer l'attention des contacts discrets entre
le groupe et le parti nazi.
IG- Farben avait un autre appui au sein du parti nazi en la personne de l'ingénieur
chimiste Werner Daitz, de Lübeck, un homme qui s'était essayé
à de nombreuses disciplines. Non seulement il avait été,
déjà avant la Première Guerre mondiale, le directeur de
différentes entreprises, mais il avait par ailleurs pendant la guerre
inventé des ersatz, par exemple un ersatz du caoutchouc151
et rédigeait aussi depuis 1909 « des publications philosophiques
et politiques sur l'avènement d'une nouvelle vision du monde152».
C'est sur ces écrits qu'il fonda son exigence d'être
reconnu comme l'un des pionniers du national-socialisme. Cette exigence
fut soutenue énergiquement après 1933 par IG-Farben, qui fit rééditer
et diffusa ses écrits.153Dans un de ses écrits de l'année
1916, il développe des idées qui présentent de grandes
similitudes avec les idées énoncées à peu près
à la même époque par Walter Rathenau et qui donnaient à
peu près ceci : «Un nouveau type de socialisme d'État
va voir le jour. Il sera totalement différent de tout ce que chacun d'entre
nous a pu rêver ou imaginer. Il ne paralysera, dans le domaine économique,
ni l'initiative privée ni le capitalisme privé, mais les
organisera en fonction de ses intérêts. Le capital sera concentré
dans l'économie populaire et dirigé en entier vers l'extérieur
[...] Cette transformation du capitalisme [...] donnera naissance à
un socialisme national.154» Après la fondation de IG-Farben
AG, Daitz devint directeur d'entreprise d'IG. Il entra au NSDAP
bien avant 1933 : en 1931, il devint membre de la direction nationale du NSDAP
dans le Bureau de politique extérieure d'Alfred Rosenberg.
IG-Farben se créa des appuis au sein du NSDAP en la personne de Ley,
Keppler, Daitz et sûrement d'autres encore parce que l'entreprise
voyait déjà en celui-ci un parti à qui on pourrait un jour
confier l'exercice du pouvoir. Mais les hommes du royaume de la chimie
étaient habitués à expérimenter tous les éléments
et à tester leur malléabilité. Ils avaient par ailleurs
acquis l'expérience que même les matières apparemment
les plus anodines et les plus inutiles pouvaient sous certaines conditions et
en réaction avec d'autres éléments posséder
des propriétés inattendues et étonnantes. Voilà
pourquoi, dans la politique aussi, ils avaient pour principe de ne pas délaisser
les éléments à peine connus et non éprouvés
au profit des éléments connus et éprouvés -
les grands partis représentés au Reichstag et au gouvernement
- et de vérifier leur malléabilité, d'autant
plus s'il s'agissait d'un parti dont les slogans politiques
étaient largement en accord avec la conviction de Duisberg, à
savoir que l'Allemagne avait besoin d'un homme fort qui saurait
agir sans égards pour l'humeur des masses et enfin rassembler tous
les Allemands sous sa coupe.
Par ailleurs, il fallait contrebalancer au sein du parti l'intérêt
vivace que portait au NSDAP l'adversaire de l'IG en matière
de politique économique : l'industrie minière de la Ruhr.
IG-Farben avait cependant réussi : dès 1927-1928, son influence
sur le parti nazi était déjà à peine plus faible
que celle de l'industrie lourde et ses connexions avec le parti étaient
même encore plus nombreuses, bien que moins évidentes. Elles tenaient
en effet plus du domaine de la « conspiration ».
***
* Paru dans Blätter für deutsche und internationale Politik, Cologne,
cahiers 7 et 8/1978, p. 842-860 et 993-1009.
** D'après Turner (Turner, Henry A., Die Grossunternehmer et l'ascension
de Hitler, Berlin (Ouest) 1985, p. 111, 450, Rem. 7), la supposition de Heiber
est erronée.
L'Arnold cité par Goebbels serait plutôt un cadre de l'Heinrichshütte
vivant à Hattingen qui aurait perdu son poste à responsabilités
dans le cadre de la reprise de l'Heinrichshütte par l'Union
des aciéries. La version de Turner tendrait à être confirmée
par le fait que le Arnold, directeur de la Dinta, cité par Heiber ne
vivait pas à Hattingen mais à Düsseldorf. Toutefois, le rôle
joué par ce dernier explique comment Heiber en est arrivé à
cette supposition.
Notes
1. Die bürgerlichen Parteien in Deutschland. Handbuch der Geschichte
der bürgerlichen Parteien und anderer bürgerlicher Interessenorganisationen
vom Vormärz bis zum Jahre 1945, vol. II, Leipzig 1970, p. 397 ; Tyrell,
Albrecht, Führer befiehl... Selbstzeugnisse aus der " Kampfzeit
" der NSDAP. Dokumentation und Analyse, Düsseldorf 1969, p. 95 ; Hüttenberger,
Peter, Die Gauleiter. Studie zum Wandel des Machtgefüges in der NSDAP,
Stuttgart 1969, p. 10
2. À propos des clubs nationaux (Nationalklubs), voir Handbuch der bürgerlichen
Parteien, vol. II, pp. 341 et sq. Hitler avait déjà pu se présenter
devant le Berliner Nationalklub en mai 1922.
3. Tyrell, p. 107
4. Adolf Hitler in Hamburg, Hambourg 1939, p. 8
5. Stegmann, Dirk, Von Verhältnis von Grossindustrie und Nationalsozialismus
1930-1933. Ein Beitrag zur Geschichte der sog. Machtergreifung, in : Archiv
für Sozialgeschichte, édité par la Friedrich-Ebert-Stiftung,
vol. XIII, 1973, p. 411
6. Jochmann, Werner, Im Kampf um die Macht. Hitlers Rede vor dem Hamburger
Nationalklub von 1919, Francfort-sur-le-Main 1960, p. 33.
7. Ibidem, p. 32
8. Ibidem, p. 69
9. La retranscription de son discours fait plus de cinquante pages dactylographiées.
10. Jochmann, pp.67 et sq.
11. Tyrell, pp. 47 et sq. (aussi intégralement repris dans : Gossweiler,
Kurt, Kapital, Reichswehr und NSDAP 1919 - 1924, Berlin 1982, pp. 560
et sq.)
12. Jochmann, pp. 95 et sq.
13. Ibidem, p. 82
14. Ibidem, p. 92, 94
15. Ibidem, p. 98
16. Ibidem, p. 101
17. Ibidem, p. 102
18. Ibidem, p. 103
19. Ibidem, p. 104
20. Chez Jochmann : Einsichtigkeit (Erroné)
21. Ibidem, pp. 104 et sq.
22. Ibidem, p. 106
23. Ibidem, p. 116
24. Ibidem, p. 114
25. Ibidem, p. 121
26. Ibidem, p. 61 Turner, Henry Ashby, Faschismus und Kapitalismus in Deutschland,
Studien zum Verhältnis zwischen Nationalsozialismus und Wirtschaft, Göttingen
1972, p. 69
27. ZstAP, Alldeutscher Verband (ADV), n° 121, f. 44
28. Jochmann, pp. 109 et sq.
29. Hüttenberger, p. 12
30. Ibidem p.15 ; voir aussi : Pridham, Geoffrey, Hitlers Rise to Power. The
Nazi Movement in Bavaria, 1923-1933, Londres 1973, pp. 45 et sq.
31. Hüttenberger, p. 11
33. Ibidem, p. 10
34. Ibidem, p. 9 ; Tyrell, p. 78
35. ZstAP, ADV, n° 228, f. 42 ; ibidem, Reichskommissar für Überwachung
der öffentlichen Ordnung (RKO), n°287
36. Hüttenberger, p. 20
37. Tyrell, p. 104 ; Hüttenberger, p. 15 ; Böhnke, Wilfried, Die
NSDAP im Ruhrgebiet 1920-1933, Bonn-Bad Godesberg 1974, p. 95
38. Les Gaus de Rhénanie du Nord et le Gau de Westphalie avec les Gauleiters
Axel Ripke et -à partir de septembre 1925 - Karl Kaufmann,
qui siège à Elberfeld, et Franz Pfeffer von Salomon, qui siège
à Münster (voir Böhnke, p. 101)
39. Ibidem, p. 106
40. ZstAP, Reichsjustizministerium (RjuM), n° 5053/29, f. 20, Deutsche
Zeitung, n° 470, 19 octobre 1924.
41. Böhnke, pp. 32 et sq.
42. Weber, Hellmuth, Ludendorff und die Monopole, Berlin 1966
43. Rheinisch-Westfälische Zeitung (RWZ), 28.7.1935, in : ZstAP, ADV,
n° 211/1, f. 84.
44. Pabst, Klaus, Der Ruhrkampf, in: Walter Först (Ed.), Zwischen Ruhrkampf
und Wiederaufbau, Cologne -Berlin (Ouest) 1972, pp. 24 et sq.
45. Hortzschansky, Günter, Der nationale Verrat der deutschen Monopolherren
während des Ruhrkampfes 1923, Berlin 1961, pp. 106 et sq. ; Rabenau, Friedrich
von, Seeckt. Aus seinem Leben 1918-1936, Leipzig 1940, p. 324.
46. Voir les biographies résumées des Gauleiters nazis dans :
Hüttenberger, S., pp. 213 et sq.
47. Böhnke, p. 54
48. Pour une explication en détail de ce putsch manqué, voir
: Ruge, Wolfgang, Hindenburg, Porträt eines Militaristen, Berlin 1974,
pp. 287 et sq.
49. FZ, 13.5.1926 et les jours suivants
50. Egelhaafs Historisch-politische Jahresübersicht für 1926, édité
par Hermann Haug, Stuttgart 1927, pp. 120 et sq. -Turner prend étonnamment
parti pour les conjurés anti-républicains (Turner, pp. 65 et sq.)
51. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. I, Leipzig 1968, pp. 736
et sq.
52. Horkenbach, Cuno (Ed.), Das deutsche Reich von 1918 bis Heute, Berlin 1930,
pp. 234 et sq.
53. Ibidem, p. 236 ; voir aussi : Egelhaaf, 1927, pp. 112 et sq. Il y est reproché
au DNVP d'avoir acheté son entrée au gouvernement en reniant
tous les points les plus essentiels de la ligne de base du parti.
54. La Bavière fut le premier land à prononcer une interdiction
de discours à l'encontre de Hitler, interdiction qui fut levée
le 5 mars 1927 ; la Prusse édicta une interdiction de discours le 25.9.1925
qui fut levée le 29.9.1928 par le gouvernement du ministre-président
social-démocrate Otto Braun. De telles interdictions furent prononcées
dans tous les länder à l'exception du Brunswick, du Mecklembourg-Schwerin,
de Thuringe et du Württemberg, (Tyrell, pp. 107 et sq.)
55. Böhnke, pp. 104 et sq.
56. Ibidem, pp. 111 et sq.
57. Adolf Hitler und seine Bewegung im Lichte neutraler Beobachter und objektiver
Gegner, 2e édition, Munich 1928, p. 39 (tous les rapports de presse suivants
sur les assemblées hitlériennes dans la Ruhr sont cités
d'après cette revue nazie, si rien d'autre n'est indiqué.)
58. L'éditeur du RWZ était Theodor Reismann-Grone, autrefois
pangermaniste de premier rang, évincé de la direction de l'Union
à la suite d'un différend personnel avec Class. (Pour en
savoir plus sur R.-G., voir aussi : Hallgarten, George W. F., Hitler, Reichswehr
und Industrie. Zur Geschichte der Jahre 1918-1933, 2e édition, Francfort-sur-le-Main,
1955, p.96 ; Heiden, Konrad, Hitler, Zurich 1936, pp. 259 et sq.)
59. Adolf Hitler und seine Bewegung, pp. 11 et sq.
60. Ibidem
61. Ibidem, p. 13
62. Ibidem, p. 39
63. Ce fut peut-être aussi au cours d'une des autres assemblées
de l'année 1926 ; Kirdorf lui-même ne se souvenait plus très
bien (voir : RWZ du 28.7.1935). En fait, cela importe assez peu de savoir si
Kirdorf a entendu Hitler pour la première fois en juin, en septembre
ou en décembre 1926 ; ce qui est par contre décisif, c'est
sa réaction à ce discours.
64. RWZ du 28.7.1935
65. Handbuch der Deutschen Aktiengesellschaft, Berlin-Leipzig, 1932/IV, p.
5403, 5406, 5410, 5412.
66. Turner, pp. 16 et sq., 60-86, part. pp. 79 et sq.
67. Berliner Lokal-Anzeiger du 28.10.1936.
68. Stegmann, p. 417
69. Handbuch der Aktiengesellschaften, p. 5408
70. Ibidem
71. Ibidem
72. Ibidem, p. 5413
73. RWZ du 28.7.1935
74. Fetscher, Iring, Fascismus und Nationalsozialismus. Zur Kritik des sowjetmarxistischen
Faschismusbegriffes, in : Politische Vierteljahresschrift, 1/1962, p. 54
75. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 14
76. Ibidem, pp. 15 et sq.
77. Ibidem, pp. 13 et sq.
78. Le journal appartenait également à Reismann-Grone
79. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 19
80. Ibidem
81. Ibidem, p. 20
82. Ibidem, p. 21. Un rapport de police sur cette assemblée reprend
encore ce passage du discours où Hitler explique que, selon lui, un État
puissant ne peut être atteint qu'en venant à bout de la fracture
entre les classes ; qu'on ne peut venir à bout de la fracture entre
les classes par des compromis ; qu'il faut pour cela combattre durement
le marxisme « conformément à la devise qui dit que la victoire
réside toujours dans l'attaque. » (Böhnke, p. 112)
83. Tyrell, p. 107 ; Böhnke, p. 113
85. Erroné, en fait : Prince Karl zu Löwenstein-Wertheim-Freudenberg.
D'autres récits désignent Reismann Grone et son gendre Otto
Dietrich comme intermédiaires de la rencontre entre Kirdorf et Hitler.
(Hallgarten, p. 97)
87. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. II, pp. 341 et sq.
88. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft. Das Handbuch der Persönlichkeiten
in Wort und Bild, deuxième volume. Hans Louis Ferdinand von Loewenstein
zu Loewenstein, son nom complet, devint aussi membre de la Société
pour l'étude du Fascisme fondée en 1931.
90. Ibidem, p. 86
91. ZstAP, ADV, n° 211/1, ff. 61 et sq.
92. Ibidem
93. Kirdorf n'avait, cela confirme ce qui a été dit plus
haut, qu'une objection à faire aux déclarations de Hitler
: il n'avait jamais mentionné l'Église catholique
et le centre, voilà pourquoi « j'attirai l'attention
de Hitler sur le danger que représentait à mon avis le centre,
un danger au moins aussi grand que celui du marxisme.» (RWZ, 28.7.1935)
94. Hallgarten, p. 97
95. Adolf Hitler, Der Weg zum Wiederaufstieg, Munich 1927, repris dans : Turner,
p. 41 - 59; pour la présente citation, voir : p. 54
96. Ibidem, pp. 54 et sq.
97. RWZ du 28.7.1935
98. Turner, p. 58
99. Ibidem, p. 56. De telles opinions sur le lien entre l'État
et l'économie n'étaient pas du tout le monopole de
Hitler et des nazis, nous en avons la preuve dans une déclaration du
rival de Hitler lors des jours d'automne de 1923, le leader de la Reichsflagge,
le capitaine à la retraite Adolf Heiss, datant du 7 janvier 1927 et portant
sur Hinein in den Staat («À l'intérieur de l'Etat
»), la devise de la Stahlhelm : « Je ne comprends pas ces gens qui
disent "À l'intérieur de l'État",
car cet 'État' n'est pas un État, il peut et
doit tout au plus être un État avec lequel nous devons en finir
[...] On dit constamment que l'économie a besoin de calme !
Au risque d'être impopulaire, je m'oppose à cette conception
qui dissimule derrière le mot "calme" le laisser-aller, la
résignation, le renoncement et la faiblesse. Il faut derrière
un peuple qui veut prendre un essor économique, un pouvoir, un État
qui dispose de ses propres revenus et qui jouit de considération et d'un
certain prestige dans le monde. Cela doit être aussi le but de l'économie.
" (ZstAP, RKO, n° 214, f. 222.)
100. Turner, p. 57
101. Ibidem
102. Ibidem, p. 59
103. Ibidem, p. 70
104. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 39
105. Ibidem
106. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 13 et sq., Doc. 3753-PS.
107. Erroné dans la lettre originale.
108. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 35 et sq., Doc. 3753-PS.
109. cf. Böhnke, p. 225, passim ; Turner ose même mettre en doute
les déclarations d'August Heinrichsbauer (qui, en tant que fonctionnaire
actif dans l'industrie minière de la Ruhr, devait quand même
mieux le savoir que Turner) lorsqu'il affirme que Kirdorf aurait donné
à Hitler lors de leur première rencontre 100000 marks. (Turner,
p. 82). Cet excès de zèle apologétique de Turner et d'autres
a déjà été dénoncé par Dirk Stegmann
dans son travail sur le lien entre la grande industrie et le national-socialisme.
110. On sait en tout cas par Fritz Thyssen qu'il suspendit en automne
1927 les paiements qu'il faisait à la direction du DNVP : Stegmann,
Dirk, Kapitalismus und Faschismus in Deutschland 1929-1934. Thesen und Materialen
zur Restituierung des Primats der Grossindustrie zwischen Weltwirtschaftskrise
und beginnender Rüstungskonjunktur, in : Gesellschaft, Beiträge zur
Marx'schen Theorie 6, Francfortsur- le-Main 1976, p. 28
111. Stegmann, Zum Verhältnis, p. 414
112. Die Rote Fahne, n° 164, 28.8.1929
113. Berliner Lokal Anzeiger, n° 397, 23.8.1930. La déclaration
de Kirdorf commençait par ces mots : « Un hebdomadaire très
à gauche diffuse des déclarations fausses et insensées
sur mon engagement et mon action politique ainsi que sur celle de mon gendre,
du capitaine de frégate à la retraite Krüger et du directeur
général, le docteur Huber. Par ailleurs, il implique également
dans ses déclarations sans fondement la Gelsenkirchener Bergwerk-Akt.
Ges.»
114. Thyssen, Fritz, I paid Hitler, Londres 1941 : « Au cours de l'année
qui précéda la prise du pouvoir par les nazis, les corporations
de la grande industrie commencèrent à apporter une aide financière.
Mais ils ne la donnaient pas directement à Hitler mais au Dr Alfred Hugenberg
qui mettait à la disposition du NSDAP un cinquième des sommes
offertes. «Turner prétend que ces subsides transmis par l'industrie
à Hitler par le biais de Hugenberg sont "une légende"
répandue par des païens (Turner, p. 14). Seulement voilà,
dans sa tentative de réfuter cette "légende", il s'empêtre
dans les contradictions ». (cf. p. 107, 14)
115. Turner, pp. 75 et sq.
116. Heiber, Helmut (Ed.), Le Journal de Joseph Goebbels 1925/1926, Stuttgart,
2e édition, 1961
117. Il s'agit d'une revue de propagande nazie rédigée
par Goebbels.
118. Heiber, p. 53
119. Ibidem, p. 66
120. Ibidem, p. 67
121. Ibidem, p. 22, Fn. 3
122. Lewinsohn (Morus), Richard, Das Geld in der Politik, Berlin 1930, p. 197
123. Ibidem
124. Vorwärts du 1.8.1932 (Edition du soir)
125. Heiber, p. 57, Fn. 3. D'après Heiber, on n'en trouvait
trace chez Hoesch qu'après 1933.
126. Ibidem, p. 57
127. Ibidem, p. 133, 136
128. Ibidem, p. 65, 67, 96
129. Böhnke, p. 147
130. Das deutsche Führerlexikon 1934/1935, Berlin 1934, p. 355 ; pour
plus de renseignements sur Pietzsch, voir le VB du 29.6.1934
131. Franz-Willing, Georg, Die Hitlerbewegung, Hambourg -Berlin (Ouest),
1962, p. 185.
132. Sasuly, Richard, IG-Farben, Berlin 1952, p. 87
133. Wickel, Helmut, IG-Deutschland, Ein Staat im Staate, Berlin 1932
135. À propos du «système Duisberg», voir : Lewinsohn,
pp. 82 et sq. ; Sasuly, pp. 86 et sq.
136. Tucholsky, Kurt, Grund nach vorn. Eine Auswahl aus seinen Schriften und
Gedichten, éd. par Erich Kästner, Berlin -Hambourg-Stuttgart-Baden-Baden
1948, p. 78
137. Adressbuch der Direktoren und Aufsichtsräte der Aktiengesellschaft
für das Jahr 1933, II, Berlin, p. 1113
138. Schildt, Gerhard, Die Arbeitsgemeinschaft Nord-West. Untersuchungen zur
Geschichte der NSDAP 1925/26, Phil. Diss. Fribourg 1964, p. 39
139. Führerlexikon, p. 278
140. Il s'agit de l'ancien porte-parole national du NSDAP qui s'était
tourné vers l'opposition aux nazis et qui fit un portrait de Ley
dans son journal dont le Sozialdemokratische Pressendienst du 23.12.1932 publia
des extraits.
141. À ce sujet, voir : Ulbricht, Walter, Der faschistische deutsche
Imperialismus (1933- 1945), Berlin 1952, p. 25 (Il y est avancé -
quoique sans preuve - que Ley aurait reçu 10000 marks de IG-Farben
pour la fondation du Westdeutsche Beobachter.)
142. Le « cercle d'amis » (Freundeskreis) était un
cercle d'industriels, de banquiers et de grands propriétaires fonciers,
créé au début de l'année 1932 pour soutenir
le NSDAP, et qui deviendra plus tard le Freundeskreis Himmler.
143. ZstAP, Cas XI, vol. 615, pp. 15 et sq. Czichon, Eberhard, Wer verhalf
Hitler zur Macht? Zum Anteil der deutschen Industrie an der Zerstörung
der Weimarer Republik, Cologne 1967, pp. 28 et sq.
144. D'après Czichon, ce fut la seule usine de photogélatine
en Allemagne. S'il faut prendre cette déclaration avec prudence,
il est tout de même être exact que les usines Odin furent un fournisseur
très important pour l'industrie de la pellicule photographique.
Cela explique les luttes pour posséder l'entreprise.
145. Bracher, Karl Dietrich, Die Auflösung der Weimarer Republik, Eine
Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie, II, édition révisée
et augmentée, Stuttgart-Düsseldorf 1957, p. 689 et sq.
146. Czichon, (Wer verhalf, p. 28) prétend au contraire, en se référant
à Bracher, que le dit achat aurait échoué parce que Keppler
ne serait pas parvenu à racheter les parts de ses proches. On ne trouve
toutefois chez Bracher rien qui vienne étayer cette thèse.
147. Gossweiler, Kurt, Grossbanken, Industriemonopole, Staat. Ökonomiez
und Politik des staatsmonopolistischen Kapitalismus in Deutschland 1914 -
1932, Berlin 1971, p. 339
148. Bracher, p. 689 et sq.
149. Ibidem, p. 689, Fn. 12
150. Nürnberger Nachfolgeprozesse, Fall 6 (IG-Farbenindustrie AG), Anklagedokumentenbuch
XI, Dok. NI 9757 (Affidavit Heinrich Gattineaus vom 12.6.1947)
151. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft, vol. I, Berlin 1931, p. 293.
Daitz y est présenté comme le propriétaire de l'usine
Daitz & Co., à Lubeck, une firme qui était un holding avec
des participations importantes dans des entreprises connues de l'industrie
métallurgique, de la construction mécanique et du bâtiment,
et était par ailleurs détentrice d'un grand nombre d'importants
brevets et licences concernant la grosse industrie chimique et pharmaceutique,
l'industrie pétrolière et la construction. Selon la même
source, il était membre du conseil d'administration de deux usines
de construction mécanique de Lubeck et membre du comité de gestion
du club Übersee à Hambourg et de Deutschen Kolonial-liga à
Munich.
152. Führerlexikon I, p. 89 153. Sasuly, p. 74 154. Ibidem