Kurt Gossweiler: Origines et variantes du fascisme
Fascisme, dictature et démocratie parlementaire
Le passage vers le capitalisme monopoliste est
la condition principale du fascisme
Bien longtemps avant que l'on ne puisse parler de fascisme,
les marxistes s'étaient penchés sur la question de savoir
à quoi aboutirait dans le domaine politique le passage du
capitalisme de libre concurrence vers le capitalisme monopoliste.
Ils se demandèrent donc quels changements
allaient survenir dans la politique capitaliste suite aux
changements survenus dans la base économique de la
société bourgeoise.
Avant que ne paraisse l'analyse de Lénine « L'Impérialisme, stade suprême du
capitalisme », l'oeuvre de Rudolf Hilferding parue en 1910 représentait la contribution
marxiste la plus remarquable sur cette question. Les découvertes de Hilferding
sur les nouvelles tendances économiques, politiques et idéologiques du capitalisme,
à l'époque où il était encore marxiste et non le théoricien de la théorie révisionniste
du « capitalisme organisé », se retrouvèrent, épurées de ses erreurs et de ses
errements, dans la théorie de l'impérialisme de Lénine. Hilferding découvrit
des tendances dont le plein aboutissement ne se manifesterait que dans le fascisme1.
Nous avons deux raisons de nous rappeler aujourd'hui
ce que Hilferding disait alors. D'une part, il démontra
d'une manière particulièrement impressionnante le lien
inaltérable qui existe entre l'impérialisme et le fascisme.
D'autre part, une confrontation du Hilferding marxiste
avec le concepteur de la théorie du «capitalisme organisé»
immunisé contre toute crise montre que le passage du
marxisme au révisionnisme fait perdre la faculté d'analyser
scientifiquement la société et de prévoir scientifiquement
des évolutions futures.
Dans le débat sur les origines du fascisme, certains travaux
de Hilferding sont particulièrement importants pour
réfuter les conceptions qui nient l'origine impérialiste du
fascisme et voient dans cette idéologie une création de
la petite bourgeoisie.
Voici ce qu'écrit Hilferding : « Le capital financier ne cherche pas la liberté
mais la domination [...]. Il a en horreur l'anarchie de la concurrence et veut
l'organisation, mais ce dans le seul but de porter la concurrence à un niveau
supérieur. Mais pour pouvoir imposer cela, pour conserver sa toute-puissance,
il a besoin de l'État qui, par sa politique douanière et sa politique tarifaire,
lui sécurise le marché intérieur et lui facilite la conquête de nouveaux marchés
à l'étranger. Il a besoin d'un État politiquement puissant [...] qui ne doit pas
prendre en considération les intérêts opposés d'autres États. Il a besoin enfin
d'un État fort qui fasse valoir ses intérêts financiers à l'étranger, qui mette
en oeuvre sa puissance politique... Un État qui puisse intervenir partout dans
le monde pour en faire des zones d'investissement de son capital financier.
Le capital financier a enfin besoin d'un État suffisamment fort pour pouvoir
mener une politique expansionniste et acquérir de nouvelles colonies [...]. Ainsi,
une politique de puissance sans entraves favorise le capital financier.»
Hilferding montre que ces ambitions expansionnistes d'origine économique révolutionnent
toute la vision du monde de la bourgeoisie : «L'idéal de paix s'efface, l'idéal
de la grandeur et de la puissance de l'État remplace l'idée d'humanité [...] L'idéal,
c'est désormais d'assurer la domination de sa propre nation sur le monde, une
aspiration aussi insatiable que la soif de profit du capital dont elle est issue
[...] Cette aspiration devient une nécessité économique car tout retard dans ce
domaine fait baisser le profit du capital financier, diminue sa compétitivité,
et enfin peut rendre le plus petit territoire économique tributaire du plus
grand [...]
L'idéologie raciale fournit une justification déguisée en argument scientifique
de la soif de pouvoir du capital financier [...] L'idéal démocratique d'égalité
a été remplacé par l'idéal oligarchique de puissance. En même temps, la puissance
croissante des travailleurs pousse le capital à renforcer l'État afin de se
prémunir contre les revendications du prolétariat. Ainsi naît l'idéologie de
l'impérialisme qui supplante les vieux idéaux libéraux2.»
Lénine considérait l'oeuvre de Hilferding, malgré certaines faiblesses, comme
une « analyse théorique éminemment précieuse3». De son côté, il arriva
par l'analyse à une compréhension profonde des caractéristiques politiques de
l'impérialisme. Dans son oeuvre majeure sur l'impérialisme, il écrit : « Les
particularités politiques de l'impérialisme [sont] la réaction sur toute la
ligne et le renforcement de l'oppression nationale4.» Pour Lénine
: «L'impérialisme est l'époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent
partout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction sur toute
la ligne, quel que soit le régime politique, aggravation extrême des antagonismes
dans ce domaine également: tel est le résultat de ces tendances5.»
Dans un autre ouvrage de cette même année 1916, Lénine formula la même conclusion
d'une manière encore plus pointue : « La superstructure politique qui coiffe
la nouvelle économie, le capitalisme monopoliste [...], c'est le tournant de
la démocratie vers la réaction politique. À la libre concurrence
correspond la démocratie. Au monopole correspond la réaction politique6.»
Une fois né, le monopole tend à l'autocratie non seulement
dans le domaine économique, mais aussi dans
le domaine politique. Cette tendance résulte de la contrainte
objective imposée aux géants monopolistes : pour
assurer l'accumulation de capital nécessaire à leur survie
dans la lutte concurrentielle, ils doivent viser non seulement
un profit moyen «normal», mais des profits supplémentaires,
des profits de monopole. Le profit de monopole
est obtenu aux frais de toute la société. La démocratie
et le parlementarisme bourgeois laissent toutefois aux classes
et aux couches non monopolistes la possibilité, même
limitée, de se défendre contre l'exploitation croissante et
le pillage par le capital financier et son comparse le capital
foncier. Voilà pourquoi ces derniers ont tendance à
supprimer cette possibilité, à démanteler la démocratie
parlementaire et à mettre en place leur dictature ouverte
et illimitée, peu importe la forme et le visage qu'elle
puisse prendre.
Il en résulte, comme disait Palmiro Togliatti, qu'«on ne peut déterminer la
nature du fascisme si on ne connaît pas l'impérialisme [...] Vous trouverez la
réponse chez Lénine, plus précisément dans ses travaux sur l'impérialisme7.»
Du fait de ce lien entre impérialisme et fascisme, la théorie marxiste-léniniste
sur le fascisme doit être un élément de la théorie marxiste-léniniste sur l'impérialisme.
Pour mener à bien l'analyse du fascisme, il faut analyser le lien qui existe
dans l'impérialisme entre l'économie et la politique, et ses répercussions sur
la société capitaliste dans un contexte historique bien particulier dont nous
aurons à parler.
La justesse de ce point de départ est confirmée par le
fait que la description faite par Lénine des caractéristiques
politiques de l'impérialisme s'est trouvée confirmée par
l'avènement du fascisme et toute son histoire. Le fascisme,
comme mouvement politique d'abord, mais surtout
le fascisme au pouvoir, s'est manifesté partout comme
l'expression de l'aggravation extrême des tendances de
l'impérialisme à la domination et à la violence, à la réaction
sur toute la ligne. Son idéologie prétendument petitebourgeoise,
son pseudo-révolutionnarisme se sont en
fait toujours avérés être une mascarade destinée à tromper
les futures victimes de la domination fasciste et impérialiste,
la petite bourgeoisie et le prolétariat.
Le passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopoliste constitue
donc la base économique et la condition première, et la plus importante, pour
l'avènement du fascisme. La tendance de l'oligarchie financière, découlant de
cette même base, à la réaction et à la violence, l'hostilité à la démocratie
immanente à l'impérialisme, son aspiration naturelle à l'expansion illimitée
de sa puissance représentaient les premiers germes du fascisme. Toutefois, cette
tendance ne prit une forme fasciste qu'après la fin de la Première Guerre mondiale
et la victoire de la révolution d'Octobre, autrement dit après que le capitalisme
atteignit le stade de sa crise générale.
À côté du passage du capitalisme à son stade impérialiste, le début de sa crise
générale est la condition la plus importante pour l'avènement du fascisme. Dans
ce sens, l'on peut presque considérer le fascisme comme un «produit de l'état
de crise du capitalisme 8».
La crise générale du capitalisme comme condition
pour l'avènement du fascisme
La crise générale du capitalisme qui éclata avec la Première Guerre mondiale
est le résultat inévitable de l'aggravation des contradictions impérialistes
et une crise globale du système social capitaliste. 9
La victoire de la révolution socialiste en Russie en octobre (novembre) 1917
confirma et renforça d'un coup la crise générale. Cette victoire démontra que
le capitalisme était entré dans sa phase finale. Celle-ci englobe, il est vrai,
une longue période de l'histoire, mais ses caractéristiques principales apparaissent
de plus en plus claires à travers les méandres et les chemins sinueux de l'histoire:
il s'agit du remplacement de l'ordre social capitaliste par l'ordre social communiste
à travers une lutte des classes âpre et mondiale.
Le renversement de la bourgeoisie russe avait fait prendre conscience à la
bourgeoisie du monde entier que la classe ouvrière était effectivement en mesure
de la vaincre, de renverser le capitalisme et d'instaurer un nouvel ordre social.
La réaction de la bourgeoisie monopoliste à cet événement historique fut et
reste contradictoire : d'une part, elle apprit à apprécier, comme rempart contre
la révolution, le réformisme social-démocrate considéré jusque-là comme inapte
à gouverner et elle l'intégra dans son appareil de domination et d'oppression.
D'autre part, la crainte de la révolution suscita chez elle la volonté, non
seulement de contenir le mouvement ouvrier à l'intérieur de certaines limites,
mais aussi de l'éradiquer. Globalement, son hostilité à la démocratie crût encore
davantage.
La tendance inhérente au capitalisme monopoliste à
la réaction et à la violence, sa tendance à compléter le
monopole économique par le monopole du pouvoir s'était
concrétisée jusque-là par le développement d'un capitalisme
monopoliste d'État : un effort constant pour renforcer
l'exécutif au détriment du Parlement et des mesures
répressives à l'encontre du mouvement ouvrier. Il franchit
alors un palier supplémentaire : la bourgeoisie souhaitait
désormais l'éradication et la liquidation complètes du
mouvement ouvrier révolutionnaire et de l'État qui le
soutenait, l'Union soviétique, et l'action dans ce sens de
certains groupements réactionnaires du capital financier.
Cette évolution mena entre autres à l'intervention armée contre la Russie soviétique.
Voici comment Lénine décrivit cette situation : « Tous les événements de la
politique mondiale convergent inéluctablement vers le même point central, à
savoir: la lutte de la bourgeoisie mondiale contre la République des Soviets
de Russie10.»
Cette évolution mena également à un «enrichissement»
du spectre politique dans les pays capitalistes par la création
d'organisations et de partis dont le but principal était
l'éradication du communisme et même du mouvement
ouvrier, essentiellement par des moyens violents et terroristes.
La création de telles organisations de combat fit suite à l'expérience extrêmement
douloureuse pour la bourgeoisie de l'échec de leurs appareils militaires et
politiques conventionnels face à des travailleurs révolutionnaires armés. En
Allemagne, au lieu de le réprimer comme on leur ordonnait de le faire, les soldats
de la vieille armée impériale s'étaient ralliés au soulèvement des marins et
des travailleurs. Les forces de l'Entente qui envoyèrent leurs armées se battre
contre l'Armée rouge durent contempler, avec une rage impuissante, comment leurs
troupes, contaminées par le «bacille révolutionnaire» se désagrégeaient ou même
se mutinaient et menaçaient de retourner leurs fusils contre leur propre bourgeoisie.
Suite à ce constat d'impuissance face à la classe ouvrière
révolutionnaire et armée, la bourgeoisie impérialiste,
plus particulièrement celle des pays les plus menacés
par la Révolution, redoubla d'efforts pour mettre en place
aussi vite que possible des groupes contre-révolutionnaires
opérationnels dans le domaine militaire et si possible
dans le domaine politique contre les masses révolutionnaires.
En Allemagne, on créa à partir des restes de la
vieille armée des formations de guerre civile spécialement
pour la lutte contre les travailleurs révolutionnaires. Elles
furent, comme les corps francs en Allemagne, généralement
dirigées par des officiers contre-révolutionnaires.
Elles réussirent à battre les travailleurs révolutionnaires
armés. Mais elles ne furent pas assez fortes, particulièrement
en Allemagne, face à une classe ouvrière unie,
pour mettre sur pied un régime ouvertement dictatorial.
C'est ce que montra l'échec de toutes les tentatives de ce type dont l'échec
particulièrement cinglant du putsch de Kapp. Il leur manqua l'idée politique
porteuse qui aurait permis de créer une base parmi les masses pour la lutte
contre le mouvement ouvrier.
À l'inverse, il manqua aux vieux partis bourgeois de masse, y compris à ceux
de droite, la structure, l'organisation et l'idéologie nécessaires pour mener
un combat extraparlementaire du genre guerre civile contre le mouvement ouvrier.
Surtout, la social-démocratie n'était pas appropriée pour un tel combat. Les
chefs socialistes de droite avaient prouvé leur efficacité en divisant la classe
ouvrière et en paralysant son énergie révolutionnaire. Ils avaient bien défendu
les intérêts du capitalisme contre le mouvement ouvrier révolutionnaire, mais
leur parti s'était montré incapable de servir de troupe de choc capable de briser
pour de bon les organisations de classe des travailleurs. Plus encore : l'aile
droite de la social-démocratie avait besoin de la démocratie bourgeoisie parlementaire
pour remplir correctement ses deux fonctions : la division de la classe ouvrière
et la construction d'un rempart contre le mouvement ouvrier révolutionnaire.
Elle ne pouvait totalement renier l'internationalisme profondément ancré dans
le prolétariat organisé ni l'idée de la lutte des classes. Dans ce sens, elle
restait elle-même une cible potentielle de l'offensive des cercles les plus
réactionnaires du capital financier.
Les événements révolutionnaires qui, dans de nombreux
pays, firent suite à la victoire de la révolution d'Octobre
avaient rendu la bourgeoisie impérialiste consciente que
son arsenal d'armes n'était plus suffisant pour la lutte
contre la classe ouvrière. Elle avait compris qu'était arrivé
le temps de la confrontation directe pour le maintien de
son pouvoir et qu'elle était face à une situation stratégique
tout à fait nouvelle. La bourgeoisie impérialiste ressentit
donc le besoin plus ou moins clair et plus ou moins
fort d'un nouveau type d'organisation et d'une nouvelle
arme contre le mouvement ouvrier révolutionnaire, adaptés
aux nouvelles conditions du combat militaire et politique.
Le fascisme est né pour répondre à ce besoin. Voilà pourquoi Togliatti qualifia
le parti nazi de « parti bourgeois d'un type particulier [...] Il est à la fois
un parti de la bourgeoisie d'un "nouveau type" qui correspond au contexte de
l'époque de la décomposition du capitalisme et de la révolution prolétarienne
11.»
La fonction principale d'un tel parti et sa principale
méthode de lutte, si elles devaient correspondre aux
besoins de la classe dominante, étaient déjà fixées avant
son apparition et avant qu'on ait trouvé un nom générique
ou un terme pour le désigner. Sa fonction principale: force
militante de protection du capital à l'époque de la lutte à
mort que se livrent le capitalisme et le socialisme au
niveau mondial. Ses principales méthodes de combat : la
combinaison entre une terreur de guerre civile dirigée
contre le mouvement ouvrier et une propagande et agitation
démagogiques afin de gagner le soutien des masses.
Le fascisme naquit donc du besoin de la bourgeoisie
impérialiste de disposer d'une force politique qui lui permettrait
de passer, dans la lutte historique contre le socialisme,
de l'attitude défensive à l'offensive pour rétablir
dans tous les pays, par la liquidation des partis communistes
et de l'Union soviétique, le «monde prospère» de
l'impérialisme, c'est-à-dire sa domination mondiale illimitée
et incontestée.
Toutefois, le fascisme vit le jour dans un contexte qui n'était pas seulement
marqué par le besoin de la bourgeoisie impérialiste d'une organisation de combat
dirigée contre le prolétariat, mais aussi par son besoin à peine moins fort
d'une organisation capable d'arracher les grandes masses de travailleurs au
mouvement ouvrier marxiste et internationaliste et de les lier durablement à
une politique ouvertement impérialiste. Le problème de la « nationalisation
des travailleurs » devint un problème prioritaire pour la classe dominante,
particulièrement dans les pays où l'idée de la révolution prolétarienne avait
trouvé un écho important dans la classe ouvrière, c'est- à-dire les grands pays
impérialistes comme l'Allemagne et l'Italie.
Les conditions principales de l'avènement du fascisme comme nouvelle arme politique
de la bourgeoisie contre la classe ouvrière peuvent être résumées comme suit
:
- Le passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopoliste
et les efforts de la bourgeoisie monopoliste de monopoliser de la même manière
le pouvoir politique, de détruire la démocratie bourgeoise et de la remplacer
par une forme d'État qui lui garantit la mainmise sur l'appareil de contrôle
politique;
- L'entrée du capitalisme dans le stade de crise générale au cours de la
Première Guerre mondiale, la victoire de la révolution d'Octobre, l'essor
du mouvement ouvrier révolutionnaire et anti-impérialiste dans le monde entier,
et la recherche consécutive par les cercles les plus réactionnaires de la
bourgeoisie monopoliste d'un nouvel instrument assurant le maintien et la
stabilisation de leur domination, la répression et l'écrasement du mouvement
révolutionnaire et la destruction du foyer de la révolution mondiale, l'État
soviétique ;
- La victoire remportée par la contre-révolution sur les mouvements prolétariens
révolutionnaires et démocratiques hors de l'Union soviétique, grâce à l'aide
de la social-démocratie et la stabilisation de la domination ébranlée du capital
financier qui s'en suivit.
Dans le fascisme convergent donc des desseins offensifs et défensifs de la
bourgeoisie impérialiste. C'est pourquoi il n'est pas correct de ne voir dans
le fascisme qu'un signe de la faiblesse du capitalisme. Et il serait tout aussi
faux de ne voir dans le choix de la bourgeoisie en faveur du fascisme qu'un
signe de sa force et de la conscience qu'elle avait de cette force. Le fascisme
est toujours à la fois force et faiblesse, mais toujours dans des proportions
différentes. Voilà pourquoi il faut dans chaque cas particulier faire l'analyse
la plus méticuleuse possible du rapport de force entre les classes pour combattre
efficacement le fascisme.
De la géographie économico-politique du fascisme
en Europe après la Première Guerre mondiale :
Le développement inégal du capitalisme dans les différents pays impérialistes
avait, déjà bien avant la Première Guerre mondiale, comme résultat que les tendances
antidémocratiques liées au passage au capitalisme monopoliste apparurent avec
plus ou moins de force dans ces différents pays.
La loi du développement économique et politique inégal du capitalisme formulée
par Lénine avait rendu inévitable, après que le partage du monde entre les puissances
impérialistes fut accompli, l'avènement d'une guerre mondiale pour un nouveau
partage de ce monde. 12 L'issue de cette guerre mondiale avait renforcé
les facteurs qui étaient déjà auparavant à la base des différences dans le degré
d'antidémocratisme de la bourgeoisie monopoliste des différentes puissances
impérialistes. Les conséquences de l'aggravation de la crise générale du capitalisme
- la sortie de la Russie du système mondial impérialiste, la ruine de l'économie
capitaliste, l'aggravation des antagonismes de classe et des conflits sociaux
- touchèrent, en raison de l'issue de la guerre, les différents pays avec une
violence toute différente. On peut distinguer trois groupes de pays.
Le premier groupe comprenait les pays qui avaient seulement ou surtout tiré
profit de la guerre. Parmi les États qui avaient participé à la guerre, seuls
les États-Unis d'Amérique se trouvaient dans ce groupe. En 1913, ils devaient
encore treize milliards de dollars à l'Europe. Au sortir de la guerre, leur
ardoise était non seulement vierge, mais ils étaient en plus devenus les créanciers
de leurs alliés qui leur devaient 9 milliards en prêts ou en fournitures de
guerre. 13 «Les milliardaires américains étaient plus riches que
les autres et se trouvaient, géographiquement parlant, le plus en sécurité.
Ce sont eux qui ont le plus gagné. Ils ont fait de tous les pays, même les plus
riches, leurs tributaires. Ils ont raflé des centaines de milliards de dollars14.»
L'impérialisme américain sortit considérablement
renforcé de la guerre et fut propulsé au rang de première
puissance impérialiste. Il put à partir de ce moment, plus
que jamais auparavant, réaliser des surprofits au détriment
d'autres peuples. Un mouvement ouvrier révolutionnaire
capable de mettre en péril le système ne pouvait dans ces
conditions voir le jour, pas même un parti politique réformiste
d'une importance quelconque. La puissance économique
apportée par le dollar rendait inutile la mise en
place dans le pays d'un régime essentiellement basé sur
la violence contre la classe ouvrière.
Parmi les pays qui ont profité de la guerre, il faut aussi
compter les intermédiaires, les fournisseurs des deux
parties ou ceux qui avaient servi de banquiers pour les
bénéfices de guerre engrangés. Parmi ces pays, il faut citer
surtout les Pays-Bas et la Suisse, mais aussi les États
scandinaves neutres comme la Norvège, le Danemark et
la Suède. À l'instar des États-Unis, ces États furent moins
touchés par les retombées de la crise générale du capitalisme
que les grandes puissances impérialistes européennes.
Ils devaient cela à leur position privilégiée de profiteurs de guerre neutres,
mais aussi à une structure économique et sociale qui ne suscita pas des antagonismes
de classe aussi aigus qu'en Allemagne. L'économie de ces pays - surtout l'agriculture
mais également l'industrie - était essentiellement orientée vers l'approvisionnement
en produits alimentaires, denrées de luxe et produits industriels des grands
États industriels voisins, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France. Ils
participèrent à l'expansion économique des grandes puissances impérialistes
et en tirèrent profit sans être touchés par les ravages de leurs guerres. Malgré
la présence de monopoles et du capital financier, dans ces pays l'ordre bourgeois
portait l'empreinte assez forte de la petite bourgeoisie en comparaison aux
grandes puissances impérialistes. Pour toutes ces raisons, le besoin d'un régime
de type fasciste était ici pratiquement inexistant.
Le deuxième groupe comprenait les grandes puissances
d'Europe occidentale sorties vainqueurs de la guerre,
avec à leur tête la Grande-Bretagne et la France. Les destructions
et le coût de la guerre représentaient pour les
peuples de ces pays une lourde charge. Il fallait y ajouter
les pertes subies par le capital financier suite à l'annulation
par le gouvernement soviétique de toutes les dettes extérieures
contractées à l'époque tsariste. La bourgeoisie
impérialiste de ces pays put toutefois faire porter une partie
de ces charges et de ces pertes par le rival impérialiste
vaincu d'une part, et par leurs colonies et leurs zones d'influence
d'autre part, évitant ainsi une aggravation extrême
des antagonismes de classe.
Le revers de la médaille était l'influence coriace de l'opportunisme dans ces
pays. Lors du deuxième Congrès de l'Internationale communiste, Lénine expliqua
à ce propos: «Qu'est-ce qui explique la persistance de ces tendances réformistes
en Europe et pourquoi cet opportunisme réformiste est-il plus fort en Europe
occidentale que chez nous? Mais parce que ces pays avancés ont pu bâtir et bâtissent
toujours leur culture sur l'exploitation d'un milliard d'opprimés. Parce que
les capitalistes de ces pays engrangent des profits bien supérieurs à ceux qu'ils
pourraient tirer de la spoliation des ouvriers de leurs pays. [...] On comprend
qu'il soit possible de prélever sur cette jolie somme un demi-milliard pour
les distribuer généreusement aux dirigeants ouvriers, à l'aristocratie ouvrière
dans le but de les corrompre de l'une ou de l'autre façon.
En effet, il s'agit de corruption. On s'y prend de mille façons : en élevant
le niveau de culture des grands centres, en créant des instituts de formation,
en offrant des milliers de sinécures aux dirigeants des coopératives, des syndicats,
des chefs parlementaires. Cela se fait dans tous les pays capitalistes civilisés.
Et ces milliards de superbénéfices constituent la base économique de l'opportunisme
dans le mouvement ouvrier 15.»
Ces superbénéfices expliquent également pourquoi la classe dominante des pays
d'Europe occidentale préfère investir cet argent pour le maintien de la démocratie
bourgeoise plutôt que de se risquer à tenter d'éliminer par la violence un mouvement
ouvrier bien organisé, révolutionnarisé et rendu plus combatif par l'exemple
de la révolution d'Octobre et décidé à défendre ses acquis sociaux. L'Italie
constitua une exception parmi les vainqueurs.
La bourgeoisie italienne n'avait certes pas perdu la guerre, mais elle avait
perdu la victoire. Ni dans l'Adriatique, ni en Afrique, ses désirs avaient été
exaucés, loin de là. De plus, la fin de la guerre causa l'effondrement économique
de l'industrie lourde dopée par la production de matériel de guerre. Le marché
intérieur de ce pays encore à moitié sous-développé était totalement insuffisant.
L'industrie italienne, dépendante de matières premières étrangères, ne pouvait
raisonnablement penser pouvoir conquérir suffisamment de marchés à l'extérieur
face à la concurrence des États industriels fortement développés. La situation
de l'Italie ressemblait plus à celle de l'Allemagne vaincue qu'à celle des autres
États vainqueurs.
«En Italie, déclara Clara Zetkin dans son exposé de juin
1923, le fascisme a trouvé son terreau dans le délabrement
et la faiblesse de l'économie. Cela peut sembler
inexact puisque l'Italie faisait, il est vrai, partie des vainqueurs.
Il n'en reste pas moins que la guerre avait aussi
très fortement touché l'économie italienne [...] Tous les
effets négatifs de la guerre se sont abattus sur l'économie
italienne et les finances publiques. Une crise terrible
s'est développée. L'industrie, l'artisanat et le commerce
se sont arrêtés, ce fut faillite sur faillite : la Banca
di Sconto
et les usines Ansaldo -produits de l'impérialisme et
de
la guerre - se sont effondrées. La guerre laissa derrière
elle des centaines de milliers d'invalides en manque de
soins, des veuves et des orphelins. La crise ajouta aux hordes
de soldats démobilisés en quête de travail et de postes
la masse des travailleurs, travailleuses et employés licenciés.
Une immense vague de misère déferla sur l'Italie et elle atteignit un sommet
entre l'été 1920 et le début de l'année 1921. La situation objectivement révolutionnaire
fit naître dans le prolétariat italien un état d'esprit subjectivement révolutionnaire16.»
Néanmoins, comme en Allemagne en 1918-1919, la situation révolutionnaire en
Italie ne put être mise à profit pour renverser l'ordre capitaliste. Il manquait
une direction avec des buts clairs, car un parti de la nouvelle génération,
un parti marxiste-léniniste n'avait pas encore vu le jour.17 Le cas
de l'Italie constituait donc une exception parmi les vainqueurs.
Le troisième groupe rassemblait les vaincus de la Première Guerre mondiale,
parmi lesquels une seule grande puissance impérialiste, l'Allemagne. Dans aucun
autre grand pays impérialiste, l'écho de la révolution d'Octobre n'avait résonné
aussi durablement ; aucun autre pays n'avait ressenti aussi fort les effets
de la crise générale du capitalisme. 18 Les facteurs qui avaient
suscité avant la Première Guerre mondiale l'agressivité et la soif expansionniste
particulièrement marquées de l'impérialisme allemand étaient non seulement toujours
présents, mais avaient gagné en importance. L'impérialisme allemand avait perdu
ses colonies et vu son territoire réduit d'environ un huitième. Il ne lui restait
que le seul peuple allemand à exploiter. Le montant des réparations à payer
l'obligea à partager l'argent extorqué au peuple allemand avec les vainqueurs.
Sa compétitivité fut par ailleurs fortement réduite par la confiscation de sa
flotte marchande, de ses équipements ferroviaires et par les limitations et
les contrôles discriminatoires de son commerce extérieur.
Pour compenser la perte de ses sources de profit
parties en fumée et les coûts de la guerre perdue, le grand
capital allemand était contraint de tout miser sur l'augmentation
de l'exploitation des travailleurs allemands et
sur le pillage systématique du peuple allemand.
Dans ces circonstances, le grand capital allemand a dû considérer la démocratie
comme un luxe qu'il ne pouvait se permettre s'il voulait survivre et prospérer.
Et c'est précisément ainsi qu'il la perçut.19 Il ne s'était pas soumis
de bonne grâce à cette forme de gouvernement. Face à la menace d'une révolution,
il avait simplement choisi de deux maux le moindre. Car le plus grand mal aurait
évidemment été la perte totale du pouvoir économique et politique. Mais il restait
décidé à passer, dès que l'occasion se présenterait, à une forme de gouvernement
qui offrirait plus de liberté et de garanties pour la satisfaction de ses besoins
démesurés. Le putsch de Kapp de 1920 fut la première tentative d'instaurer un
tel gouvernement.
Ce fut un fiasco et il lui fallut se résigner à vivre provisoirement avec et
au sein de la démocratie bourgeoise. Il ne perdit toutefois pas de vue l'objectif
d'établir au-delà de Weimar une dictature aux pouvoirs illimités. Dès le début,
la République de Weimar n'était dans l'esprit des monopolistes allemands et
des Junkers qu'une «République provisoire20».
Cette situation explique pourquoi l'Allemagne est le seul État impérialiste
hautement industrialisé où le fascisme jouit déjà entre 1919 et 1923 d'une attention
et d'un soutien remarquables de la part de différents cercles de la classe dominante.
Elle explique comment ce courant a pu grandir, se constituer en mouvement et
même perpétrer une tentative (avortée) de putsch.
D'un autre côté, l'Allemagne de 1918 fournit la preuve historique qu'il n'existe
pas de nécessité économique qui mène inéluctablement au fascisme. 21
Du point de vue économique, pour la reproduction du capital monopoliste, il
était plus urgent de créer des possibilités d'exploitation absolue dans les
années 1918-1923 qu'en 1933. Mais ce sont la politique et les rapports de force
entre les classes et non les « nécessités économiques » qui ont tranché la question
de savoir si la bourgeoisie monopoliste allait pouvoir établir un régime dictatorial
ou non. Ce n'est pas parce que la bourgeoisie monopoliste aurait été en meilleure
santé économique en 1920 et 1923 qu'en 1933 qu'on ne vit pas à l'époque l'avènement
d'un régime ouvertement dictatorial. C'est plutôt parce que la classe ouvrière
allemande repoussa les tentatives d'établir une dictature en 1920-1923 avec
fermeté et efficacité alors que ce ne fut pas le cas en 1933. Rien, ni sur le
plan théorique ni sur le plan historique, ne parle en faveur de certaines conceptions
qui défendent l'existence d'un lien inévitable entre les crises et la victoire
du fascisme.
En étudiant la géographie du fascisme après la Première Guerre mondiale, une
zone doit tout particulièrement attirer notre attention : la zone comprenant
les États situés à la frontière occidentale de la Russie soviétique, à savoir
les pays d'Europe orientale et méridionale. L'évolution capitaliste de ces pays
accusait un retard important par rapport à celle d'Europe occidentale et centrale.
Cela pourrait laisser penser qu'ils réunissaient à peine les conditions nécessaires
au développement du fascisme. Mais il ne faut jamais perdre de vue un point
qui est toujours important de nos jours : l'impérialisme est un système mondial,
et les rapports politiques internes dans ces petits pays peuvent être influencés
et dirigés dans une grande mesure de l'extérieur, par les grandes puissances
et leurs monopoles dominants. Ensuite, comme nous venons de le constater, l'avènement
du fascisme est une conséquence de la crise générale du capitalisme. Et la cause
principale de la crise générale était à l'époque l'existence de l'Union soviétique
comme l'est aujourd'hui l'existence de la communauté des États socialistes.
La proximité de l'Union soviétique, l'aura de cet exemple
auprès des masses de travailleurs et de paysans des
pays voisins, et les contradictions sociales profondes dans
ces pays ont donné naissance à des mouvements révolutionnaires.
En Hongrie, on a même assisté à la formation d'une République des conseils
ouvriers. 22 Dès lors, deux sources alimentèrent la terreur blanche
et les ambitions fascistes dans cette région : l'existence de la contrerévolution
interne et les efforts des puissances impérialistes victorieuses pour encercler
le foyer de la révolution prolétarienne par des États aux régimes radicalement
antisoviétiques. Ces puissances impérialistes ont créé autour de l'URSS une
ceinture à laquelle on donna cyniquement le nom de « cordon sanitaire ». Leur
but n'était pas tant de prévenir l'extension de la révolution mais surtout de
créer des positions, des points de départs pour une campagne de liquidation
de la puissance soviétique.23
Si nous laissons à part l'Autriche et la Tchécoslovaquie, nous pouvons établir
pour les pays de cette région une série de caractéristiques communes, dont la
plus importante est leur retard relatif dans l'évolution du capitalisme.24
D'autres similitudes en découlent :
- une bourgeoisie relativement faible, la plupart du temps sans expérience
en matière de gouvernement. En effet, dans ces pays - dans la mesure où ils
existaient déjà comme États indépendants avant la guerre? la noblesse avait
été la classe politique dirigeante et elle continuait à exercer le pouvoir
conjointement avec la bourgeoisie ;
- une classe ouvrière numériquement faible mais capable de menacer la domination
de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens quand elle prit la
tête - à l'instar de la classe ouvrière russe- des mouvements démocratiques,
et surtout du mouvement paysan pour la réforme agraire ;
- des partis communistes jeunes, à peine constitués, dont les efforts pour
se consolider et créer des liens avec les masses ont été plus longtemps retardés
et interrompus que dans les grands États industriels, principalement à cause
de la persécution, de l'arrestation et de la liquidation physique de leurs
dirigeants et cadres ;
- une économie faible et ravagée par la guerre et un appareil d'État désorganisé
d'une part, d'autre part, des masses populaires poussées à la révolte par
la guerre et l'exemple de la révolution d'Octobre ;
- une influence relativement faible des partis réformistes si puissants à
l'Ouest, ce qui ne les empêchait pas de présenter des traits particulièrement
anticommunistes et antisoviétiques25 ;
- une influence très forte dans la plupart de ces pays, surtout dans les
pays catholiques (Pologne, Hongrie), du clergé dont les dirigeants étaient
étroitement liés à la classe dominante ;
- un antisémitisme largement répandu et utilisé depuis longtemps déjà par
les couches supérieures de la société - surtout en Pologne, en Roumanie et
en Hongrie? comme paratonnerre contre la colère du peuple causée par les conditions
sociales intenables. 26
Malgré ces similitudes, les États de cette région se différenciaient sur certains
points liés surtout à leur histoire et au camp qu'ils avaient choisi pendant
la Première Guerre mondiale. De ce point de vue, on peut établir trois groupes.
Le premier groupe comprend les pays qui, jusqu'en 1918, faisaient partie de
la Russie, c'est à dire la Finlande, les États baltes (l'Estonie, la Lettonie
et la Lituanie) ainsi que la Pologne dite du Congrès. En Finlande et dans les
États baltes, les masses révolutionnaires avaient établi en 1917-1918 un pouvoir
soviétique qui fut renversé par les troupes allemandes et les troupes de l'Entente.
L'ordre bourgeois y fut rétabli par les baïonnettes d'armées impérialistes étrangères.
Il fut « stabilisé » par la terreur blanche débridée et l'extermination des
travailleurs révolutionnaires.
Dans les États baltes, le régime bourgeois se créa alors à la campagne une
certaine base parmi les masses en distribuant aux paysans des lots de terre
provenant de la propriété foncière des Allemands de la Baltique. Toutefois,
la bourgeoisie de ces pays ne put pas se permettre l'émergence d'une démocratie
bourgeoise sans restrictions importantes. Les partis communistes restèrent soit
totalement interdits soit, dans le meilleur des cas, dans un état de semi-légalité
alternant avec des vagues de persécution. Pour les grandes puissances impérialistes,
ces États devaient rester en permanence une porte d'entrée pour une intervention
contre l'Union soviétique.
Il ne fallait pas qu'apparaissent dans ces pays des gouvernements
réellement démocratiques qui pourraient
établir des relations amicales avec l'Union soviétique.
La Pologne fut occupée jusqu'en novembre 1918 par
des troupes allemandes. Le mouvement révolutionnaire
n'a donc pas pu y établir un pouvoir soviétique. Pourtant,
début 1918 était apparu - surtout dans la région industrielle
de Silésie supérieure - un mouvement de conseils
ouvriers. On y avait mis sur pied des gardes rouges. Mais
le régime bourgeois mis en place avec l'aide de l'Entente
pour servir d'unité de choc contre l'Union soviétique
avait violemment réprimé ces ébauches de révolution.
La bourgeoisie polonaise disposait pour la première fois
d'un territoire où installer son propre État. Mais elle était
faible et déchirée entre plusieurs fractions. Elle n'avait
ni la capacité ni la volonté de résoudre les problèmes
sociaux brûlants du pays, dont le plus important était la
liquidation de la grande propriété foncière et la répartition
des terres entre les petits paysans pauvres. La proximité
de l'Union soviétique et l'exemple de la façon dont
celle-ci avait satisfait les aspirations des paysans par l'alliance
des travailleurs et des paysans donnaient des cauchemars
à la bourgeoisie et aux grands propriétaires polonais.
La bourgeoisie polonaise ne voulait donc pas prendre le risque de laisser les
communistes agir librement et construire une telle alliance. Par dessus tout,
elle haïssait et craignait l'Union soviétique. Elle était prête à s'allier à
quiconque organiserait une campagne pour la destruction de la puissance soviétique.
Elle essayait de rallier les masses à son antisoviétisme. Pour se constituer
une base, elle attisait la haine accumulée contre la vieille Russie au cours
des siècles d'oppression de la nation par le tsarisme et la retournait contre
la Russie de la révolution d'Octobre à laquelle l'État polonais devait pourtant
sa renaissance.
Elle étendait ses frontières à l'est au détriment de l'État soviétique en annexant
l'ouest de la Biélorussie et de l'Ukraine. La Pologne bourgeoise fut restaurée
sous la forme de l'un des États les plus réactionnaires d'Europe tant à l'intérieur
que dans sa politique extérieure. 27 En mai 1926, le coup d'État
de Pilsudski instaura un régime dictatorial semblable à celui de Horthy en Hongrie.
Le deuxième groupe comprend les États « alliés » de l'Entente qui faisaient
donc partie des vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Ils avaient fait
des acquisitions territoriales au détriment des vaincus. Dans la région qui
nous occupe, la Roumanie faisait partie de ce groupe.
Du point de vue territorial, la Roumanie était certainement le plus grand gagnant.
On lui accorda la Transylvanie et le Banat oriental ; sa domination fut confirmée
sur le Dobroudja méridional, acquis en 1913 à l'issue de la deuxième guerre
des Balkans, et, en 1918, elle s'appropria aussi la Bessarabie, faisant partie
jusque-là de l'Ukraine soviétique.
Tout comme la Pologne, elle reçut le soutien de l'Entente dans la mesure où
elle pouvait servir de base et de bélier en vue d'une action contre l'Union
soviétique. Avec l'aide des troupes roumaines, l'Entente étrangla la République
hongroise des conseils ouvriers. La Roumanie fit partie, avec la Tchécoslovaquie
et la Yougoslavie, de la « Petite Entente » initiée par la France.
La classe dominante roumaine, tout comme la polonaise, ne craignait rien davantage
que l'influence révolutionnaire de la puissance soviétique sur les masses populaires
de son propre pays. 28 D'autant plus que, dans ce pays très arriéré,
le mouvement ouvrier disposait quand même d'un noyau révolutionnaire bien organisé
parmi les travailleurs de l'industrie pétrolière et des chemins de fer.
La classe dominante roumaine n'osa donc pas mettre au
pouvoir un autre régime qu'un régime bourgeois d'un
caractère démocratique très limité et contrôlé. Le parti
communiste, fondé en 1921 à la suite de la grande grève
générale de 1920, était la cible de persécutions constantes
et fut interdit en 1924.
Le troisième groupe comprenait les anciens alliés de
l'Allemagne au cours de la Première Guerre mondiale :
la Hongrie et la Bulgarie. Ce n'est pas un hasard si c'est
précisément dans ces deux États que la classe dominante
établit déjà très tôt un régime ouvertement dictatorial. En
Hongrie, dès 1919-1920, suite au renversement de la République des conseils
ouvriers; en Bulgarie, en juin 1923. Dans ces deux pays, les fondements de l'ordre
bourgeois ne furent pas seulement menacés par les facteurs présents dans toute
la région, mais il fut soumis aussi à des charges supplémentaires imposées par
les traités de paix de Trianon (pour la Hongrie) et de Neuilly (pour la Bulgarie).
En mars 1919, face aux ultimatums posés par l'Entente qui réclamait la cession
des deux tiers du territoire hongrois, le gouvernement hongrois du comte Károlyi,
issu de la révolution démocratique bourgeoise du 30 octobre 1918, ne vit d'autre
issue que de démissionner en faveur d'un gouvernement des conseils ouvriers.
Les dirigeants sociaux-démocrates avaient proposé de former ce gouvernement
aux dirigeants du Parti communiste de Hongrie alors incarcérés. Cette proposition
était liée à la volonté déclarée des deux partis de fusionner en un parti qui
adopterait tous les principes de base du Parti communiste.29
Rien ne peut illustrer plus clairement que ces événements la situation désespérée
de la classe dominante hongroise. Elle était surtout due à la force et à l'autorité
qu'avait rapidement acquises le jeune Parti communiste hongrois, fondé en novembre
1918. La bourgeoisie et la noblesse hongroises avaient manifestement épuisé
toutes leurs stratégies de gouvernement et elles avouaient leur incapacité à
conduire plus avant la destinée de la nation.
Toutefois, le fait que la bourgeoisie tolérait la formation d'un gouvernement
des conseils ouvriers ne signifiait pas qu'elle remettait de bonne grâce le
pouvoir à la classe ouvrière. Elle voulait plutôt l'utiliser pour remplir une
mission pour laquelle la bourgeoisie et ses partis n'étaient plus à la hauteur.
Elle comptait d'ailleurs sur l'aile droite de la direction sociale-démocrate
pour garantir à un moment donné un retour de la République des conseils ouvriers
à la République bourgeoise. 30
Après la défaite de la République des conseils ouvriers hongrois, la Hongrie
devint le pays où la terreur blanche s'adonna aux pires orgies d'une cruauté
sans pareil. C'est à travers cette terreur que s'établit la dictature de Horthy
qui, malgré quelques péripéties, perdurera jusqu'en octobre 1944. Elle sera
relayée alors par la dictature de Ferenc Szálas, la marionnette des fascistes
allemands.
Le traité de paix de Trianon, imposé à la Hongrie le 4 juin 1920, réduisit
son territoire à un tiers de sa superficie d'avant-guerre et sa population de
plus de la moitié. L'Autriche, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, et surtout
la Roumanie purent agrandir leur territoire à ses dépens. Par ailleurs, la Hongrie
dut payer des réparations considérables. Son armée fut limitée à 35000 hommes.31
Le traité de Trianon a détérioré de façon draconienne la situation d'une grande
partie du peuple hongrois. De nombreux Hongrois vivant dans les territoires
perdus - surtout les fonctionnaires, les membres de l'intelligentsia et les
commerçants - quittèrent plus ou moins contre leur gré ce qui avait été jusque-là
leur patrie.
Beaucoup rentrèrent en Hongrie sans rien, sans logis et vinrent grossir les
rangs des désespérés. Il fallut transformer 14 000 wagons de chemin de fer en
abris d'urgence pour loger provisoirement des gens.32 De nombreux
officiers et militaires de carrière se virent privés de leur source de subsistance
n'ayant plus leur place dans cette armée réduite. Leur amertume fut consciemment
transformée en antisémitisme. La petite bourgeoisie avait déjà été montée contre
la République des conseils ouvriers par des propos antisémites, invoquant le
fait que certains de ses dirigeants étaient d'origine juive. La colère du peuple
fut désormais canalisée contre les banquiers juifs, les commerçants juifs ou
les propriétaires de logements juifs. Des organisations de type fasciste qui
combinaient le nationalisme, le revanchisme débridé, l'antisémitisme avec des
slogans anticapitalistes recrutaient dans le milieu de la petite bourgeoisie
déracinée et déclassée. Ces organisations terrorisaient non seulement les travailleurs,
mais s'attaquaient aussi à des magasins et à des habitations de riches bourgeois
juifs, et même à des propriétaires fonciers.
À ses débuts, la dictature de Horthy s'appuiera sur ces éléments pour ses assassinats
de travailleurs socialistes. 33 La situation de la classe dominante
hongroise fut encore compliquée par les contradictions entre la grande propriété
foncière et le capital financier, par des divergences sur la façon de mettre
sur pied l'État et sur l'orientation de la politique étrangère. Il existait,
il est vrai, un large consensus pour revenir à la monarchie, mais personne n'était
d'accord sur la personne qu'il fallait mettre à sa tête. Certains plaidaient
pour le retour des Habsbourg, d'autres ne voulaient pas en entendre parler et
souhaitaient une monarchie élective. Horthy trouva une issue à ce dilemme en
reportant la question à une date indéterminée. Il se fit élire « administrateur
du Reich » et répondit par les armes à toutes les tentatives de restaurer la
monarchie des Habsbourg.
Les déchirures internes de la bourgeoisie hongroise,
sa soif de revanche et son souhait de récupérer aussi tôt
que possible les territoires perdus expliquent pourquoi
l'armée et son chef Horthy sont restés, même après l'écrasement
de la République des conseils ouvriers, un
facteur de premier ordre dans la politique.
Pour l'Entente, Horthy, bien qu'ancien amiral dans la marine autrichienne pendant
la guerre, était non seulement tolérable, il était même le bienvenu car il était
connu pour être un adversaire de la restauration de la monarchie des Habsbourg.
34 Toutefois, la volonté hongroise (et bulgare) de revoir les frontières
était un obstacle insurmontable à la création d'un front unique antisoviétique
par tous les pays de cette zone. La Petite Entente était certes dirigée contre
l'Union soviétique, mais dans un premier temps elle servit surtout à protéger
les territoires acquis au détriment de l'Autriche, de la Hongrie et de la Bulgarie
35 et à garantir l'ordre européen d'après-guerre établi par les traités
de Paris sous le patronage français.
Du fait de ses souhaits de révision des frontières, mais aussi du caractère
de son régime, la Hongrie se rapprocha naturellement de l'Italie fasciste et
de l'Allemagne hitlérienne et s'allia finalement à elles pendant la Deuxième
Guerre mondiale. Le motif principal de la mise en place et de la longévité de
la dictature de Horthy était l'oppression de la classe ouvrière. On a toujours
voulu éviter que le Parti communiste puisse à nouveau acquérir une force qui
lui permettrait de diriger les masses dans la lutte pour une République des
travailleurs et des paysans.
En Bulgarie également, la classe ouvrière révolutionnaire et la population
révoltée firent l'objet de violentes persécutions terroristes après la répression
des combats révolutionnaires de l'automne 1918. 36 Néanmoins, l'influence
des communistes crût irrésistiblement. Le parti pro-allemand du tsar Ferdinand,
de la maison de Saxe- Cobourg, était profondément haï. Il avait conduit la Bulgarie
aux côtés de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale et l'avait menée
à la défaite. Aux élections parlementaires de 1919, le parti des paysans, à
la campagne, et le parti communiste, dans les villes, remportèrent la plupart
des voix. Aux élections de 1920, tous les partis bourgeois réunis (sans le parti
des paysans) obtinrent 250 000 voix ; en 1923, ils n'en obtinrent plus que 219000.
Le Parti communiste bulgare, par contre, obtint 148000 voix en 1920 et 230 000
en 1923 ! 37 La classe ouvrière bulgare était certes numériquement
faible mais elle était bien organisée : 40 % des travailleurs étaient membres
du Parti communiste ! 38 L'abdication, en octobre 1918, de Ferdinand
en faveur de son fils Boris a permis de sauver la monarchie, mais elle était
un symptôme de la grave crise que traversait l'ordre bourgeois.
À l'ouest, la Bulgarie a dû céder des territoires à la Yougoslavie, au sud
à la Grèce, ce qui lui fit perdre l'accès à la mer Egée ; au nord-est, elle
céda le Dobroudja du Sud à la Roumanie. Par ailleurs, elle a dû payer 2,25 milliards
de francs or aux vainqueurs à côté de paiements en nature à la Yougoslavie,
à la Grèce et à la Roumanie. Son armée a été réduite à 20000 hommes.39
La domination de la bourgeoisie fut à peine moins ébranlée en Bulgarie qu'en
Hongrie. 40 En 1920, elle a dû accepter la formation d'un gouvernement
par le chef du parti des paysans, Stambolijski, dont les mesures exprimaient
clairement la volonté de mener une politique paysanne indépendante, appuyée
sur les masses de paysans, et dirigée à la fois contre le grand capital et contre
la classe ouvrière. Stambolijski devait inévitablement échouer. En renforçant
sans cesse sa lutte contre les communistes, il s'isolait des seuls alliés qui
pouvaient le protéger des assauts de la bourgeoisie. Après que la bourgeoisie
eut reconstitué ses forces, elle frappa.
Comme en Hongrie, elle se servit de l'armée. Stambolijski fut renversé le 9
juin 1923 par un coup d'État militaire avant d'être assassiné. Une dictature
fut instaurée. Elle dut son nom au ministre-président Alexander Zankoff que
ce coup d'État porta au pouvoir. 41
Le Parti communiste bulgare avait mal interprété la situation et était resté
neutre lors du coup militaire. Il considérait le putsch contre le gouvernement
Stambolijski comme une simple lutte de pouvoir entre deux fractions également
réactionnaires de la bourgeoisie. Quelques semaines après, les 22 et 23 septembre
1923, il appela les masses à se révolter contre le régime de Zankoff mais la
révolte fut réprimée et le PCB fut contraint à l'illégalité complète. 42
Comme en Hongrie, la classe dominante bulgare ne
fut pas en mesure de stabiliser sa domination sous la
forme d'un régime démocrate bourgeois. Dès 1923, le peuple
bulgare vécut sous le joug d'une dictature semblable
à celle de Horthy en Hongrie.
Les deux principaux types de dictature fasciste
Des démocraties bourgeoises plus ou moins limitées et deux régimes ouvertement
dictatoriaux se constituèrent donc dans cette région entre 1919 et 1923. Il
existait et existe toujours parmi les marxistes différentes opinions à propos
de la nature de ces deux dictatures, comme de celles, similaires, qui se formeront
plus tard -par exemple en Pologne après le coup d'État de Józef Pilsudski en
mai 1926. Georges Dimitrov les caractérisa de dictatures ayant certaines spécificités.
Il écrivait en 1928: « Les conditions particulières des pays du sud-est de l'Europe
confèrent au fascisme un caractère particulier.
Cette particularité réside dans le fait que, dans ces pays, le fascisme ne
vient pas d'en bas, comme un mouvement de masse, pour s'emparer du pouvoir,
à la différence du fascisme en Italie par exemple, mais au contraire vient d'en
haut, jusqu'à ce qu'il s'établisse comme forme de gouvernement d'État. S'appuyant
sur le pouvoir d'État usurpé, sur les forces militaires de la bourgeoisie et
la puissance financière du capital banquier, le fascisme s'efforce de pénétrer
les masses et de s'assurer parmi elles un soutien idéologique, politique et
organisationnel 43.»
Lors de son septième Congrès mondial, l'Internationale communiste confirma
l'analyse qui qualifie ces dictatures de « formes du fascisme ». Cette analyse
est encore largement partagée aujourd'hui. 44 D'autres cependant
pensent qu'il faut faire une distinction entre ces dictatures et les dictatures
fascistes car il leur manquerait des caractéristiques essentielles propres au
fascisme. Selon eux, le capital financier dans ces pays n'existerait pas ou
serait très peu développé. Par ailleurs, de tels régimes n'auraient pas été
portés au pouvoir par un mouvement de masse fasciste, ils auraient plutôt servi
de rempart contre un tel mouvement.45 La terreur n'aurait pas pris
de telles proportions ou une telle ampleur qu'en Italie ou en Allemagne.
Les partis ouvriers, les syndicats et même les partis communistes
seraient restés des partis légalement admis. Par
ailleurs, les gouvernements dans ces dictatures n'auraient
pas eu la stabilité et la force de «véritables» États fascistes.
Quand on compare les dictatures de Horthy ou de Zankoff avec le fascisme allemand,
on ne peut évidemment passer sous silence ces différences importantes. Mais
tout comme il serait incorrect de classer dans la catégorie « dictature fasciste
» tout ce qui, dans la réalité politique de l'exercice du pouvoir capitaliste,
ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à une démocratie bourgeoise, il serait
tout aussi injustifié de procéder de telle façon que seules l'Italie et l'Allemagne
subsistent en tant qu'États véritablement fascistes.
On ne peut résoudre le problème de la définition du fascisme en établissant
une liste de caractéristiques, un modèle bien défini qu'on pourrait placer à
côté de celui du régime bourgeois et qui permettrait de trancher immédiatement
le fait de savoir s'il s'agit d'un régime fasciste ou non. La réalité est beaucoup
trop riche en variantes et formes intermédiaires pour se laisser enfermer dans
des schémas. « On commettrait une erreur grossière en voulant établir un schéma
de développement du fascisme valable pour tous les pays et pour tous les peuples46.»
mettait en garde Georges Dimitrov dans la conclusion à son discours lors du
VIIe Congrès mondial de l'Internationale communiste. «Aucune caractéristique
générale du fascisme, poursuit-il, aussi juste soit-elle, ne nous dispensera
de la nécessité d'étudier concrètement et de prendre en considération les particularités
du développement du fascisme et des formes diverses de la dictature fasciste
dans les différents pays. Dans chaque pays, il est nécessaire de rechercher,
d'étudier et de découvrir ce que le fascisme a de proprement national, de spécifique
et d'établir en conséquence les méthodes et les formes efficaces de lutte contre
le fascisme 47.»
Comme le dit Dimitrov, il faut partir du point de vue que le fascisme, comme
tout autre phénomène social, apparaît sous différentes formes, différentes variantes
et que ce serait donc faux de faire de l'une d'entre elles, par exemple l'allemande,
la référence du fascisme. Parmi les nombreuses variantes d'un genre, il en existe
toujours certaines qui manifestent les caractéristiques du genre tout entier
sous une forme particulièrement nette, particulièrement pure, qui en sont d'une
certaine manière l'incarnation « classique ». Pour le genre « fasciste », ceci
vaut certainement pour la variante allemande. Mais les autres variantes ne cessent
pas pour autant de faire partie de ce même genre parce qu'elles ne présentent
pas toutes les caractéristiques du genre avec la même intensité.
La forme « classique » n'est classique que parce qu'elle est unique, que parce
qu'elle manifeste de manière unique ce qui est présent dans toutes les formes
du genre, ce vers quoi elles tendent toutes, sans pour autant atteindre partout
le même degré de maturité. En effet, cette maturité requiert des conditions
qui ne sont pas présentes partout. Les conditions principales qui ont fait du
fascisme allemand le fascisme « classique » sont les suivantes : tout d'abord,
il fut l'instrument d'une puissance très forte, de la deuxième puissance impérialiste,
le plus avide, le plus vorace et le plus belliqueux de tous les pillards impérialistes
; ensuite, il eut à faire, à l'intérieur, à une classe ouvrière dont l'avant-garde
révolutionnaire était parmi les sections les plus puissantes du mouvement communiste
international.
À l'inverse, les dictatures hongroises et bulgares -comme plus tard les polonaise,
lituanienne, portugaise, etc. - représentent des variantes du fascisme qui sont
nées et se sont développées dans des conditions qui ne poussaient pas avec une
telle force au développement de toutes les caractéristiques et de toutes les
propriétés du fascisme ou qui ne permettaient pas leur émergence.
Mais alors, demande-t-on, qu'est-ce qui différencie ces dictatures des dictatures
militaires habituelles ? Une telle conception de la dictature fasciste ne conduit-elle
pas à élargir tellement le concept qu'on le vide de son contenu et le rend dès
lors inutilisable ? Partant de ces considérations, on propose de ne désigner
par l'adjectif «fasciste» que les dictatures qui répondent à la description
suivante : «Les dictatures fascistes arrivent au pouvoir avec l'aide d'un mouvement
de masse et combinent par la suite la terreur avec une volonté d'encadrer idéologiquement
et de façon organisationnelle la société entière. Ce faisant, ils amènent une
partie de la masse à soutenir activement le système et isolent idéologiquement
l'opposition des masses48.»
Kühnl justifie sa proposition de la manière suivante : «Les deux types de dictature
réactionnaire (à savoir la dictature militaire et policière d'une part, la dictature
fasciste d'autre part - K. G.) sont certes identiques du point de vue de leur
fonction sociale, mais différents au niveau de leur genèse, des conditions de
leur succès et de la structure du pouvoir. Voilà pourquoi, il ne semble donc
pas indiqué, pour des raisons de clarté et de précision conceptuelles, de les
désigner par le même terme de "fascisme".
Il faudrait réserver ce terme au deuxième type qui n'est apparu qu'au XXe siècle
et qui suppose la présence de masses organisées sur la scène historique. Cela
correspond aussi au cours réel de l'histoire qui n'a engendré ce concept qu'au
XXe siècle 49.»
Il est tout à fait exact de relier le fascisme à une période de l'histoire,
mais ce serait manquer de précision que de prendre pour cela le XXe siècle.
Il faudrait plutôt le situer historiquement à l'époque qui suivit la première
victoire de la révolution prolétarienne, l'époque de la crise générale du capitalisme.
Mais le début de cette période marqua de son empreinte toutes les formes de
domination bourgeoise, le parlementarisme bourgeois comme les dictatures militaires.
Il est à remarquer par ailleurs que le terme de « dictature militaire » désigne
des régimes de contenu politique et social différent, réactionnaires et progressistes.
Et même parmi les dictatures militaires réactionnaires, on distingue différents
types et différents degrés, allant de régimes relativement modérés, comme celui
du général von Seeckt en Allemagne en 1923, jusqu'à des régimes fascistes comme
la Grèce des Colonels et, surtout, le Chili de Pinochet. L'opposition faite
entre dictatures militaires et dictatures fascistes sert donc à peine à désembrouiller
le problème. Mais il y a plus important encore : l'idée de la différence qualitative
fondamentale entre les « conditions du succès » et les « structures de pouvoir
» des dictatures militaires et des dictatures établies par des partis fascistes
se fonde certes sur des expériences historiques, plus précisément sur les expériences
du fascisme allemand. Mais elle ne rend pas compte du fait que les conditions
de réussite de ce fascisme découlèrent d'un ensemble de facteurs historiques
unique impossible à reproduire, ni du fait que son influence grandissante sur
les masses n'est en aucun cas une caractéristique obligatoire de ce type de
fascisme.
Tant l'exemple italien (crise Matteotti) que l'exemple allemand (30 juin 1934)
ont montré au contraire qu'après la prise de pouvoir des partis de masse fascistes
intervenait une rapide désillusion des adhérents et une réduction de la base
de masse de la dictature. Cette tendance ne s'est pas poursuivie, mais cela
n'est pas dû à des facteurs inhérents au fascisme, mais à un revirement dans
la conjoncture capitaliste, à savoir l'entrée dans une phase de relative stabilisation
dans les années 1924-1925, la fin de la crise économique mondiale et le début
de la course aux armements après 1934-1935. Fait caractéristique, le fascisme
italien qui s'était montré incapable de tenir l'Italie en dehors de la crise
économique mondiale, ne bénéficia plus après 1933 du même soutien massif de
la part des masses qu'auparavant. Cela apparut de manière évidente dans les
échecs militaires dans la guerre d'Abyssinie en 1935, en Espagne en 1937 (où
les antifascistes italiens du bataillon Garibaldi unis à d'autres membres des
brigades internationales mirent en fuite les unités de chemises noires envoyées
par Mussolini) 50 et en Grèce en 1940. Cela apparut enfin dans la
lutte des partisans italiens contre le fascisme.
L'histoire du fascisme allemand, habituellement considéré, mais à tort, comme
l'exemple type du « parcours normal» d'une dictature fasciste, est en fait unique
et tout à fait atypique. Le seul aspect typique est le caractère inéluctable
de son déclin. Mais son ascension triomphale, apparemment irrésistible jusqu'en
1941, s'explique surtout par le fait que l'impérialisme fasciste allemand joua
le rôle de « troupe de choc de la contre-révolution internationale 51»
au cours de cette période de préparation de l'impérialisme mondial pour la campagne
d'extermination de l'Union soviétique planifiée depuis longtemps déjà.
Pour lui permettre de remplir ce rôle, les puissances occidentales
autorisèrent l'Allemagne hitlérienne à enfreindre
le traité de Versailles et à se réarmer sans limites, ce
qui lui permit de réaliser le « miracle » du plein-emploi.
Ce simple fait lui permit de conquérir le coeur de plus
de travailleurs que toute la démagogie fasciste. Les puissances
occidentales lui offrirent par ailleurs, par les scandaleux
accords de Munich, sans aucun effort, une série
de succès sensationnels inimaginables jusqu'alors dans
le domaine de la politique extérieure: de la récupération de
la Sarre jusqu'au «rapatriement» du territoire des Sudètes.
Ces succès augmentèrent énormément le prestige du régime nazi -et pas seulement
au sein de la population allemande. Rien n'illustre mieux l'attitude des puissances
occidentales avant les accords de Munich que la «politique de nonintervention
» face à l'agonie de l'Espagne républicaine.
Cette attitude contribua à propager cette fameuse atmosphère
des années trente qui fit croire à de nombreux
contemporains que l'avènement d'une ère fasciste était
inévitable et que toute résistance était inutile. Ils prirent
pour le résultat de forces supposées inhérentes au fascisme
ce qui était en réalité le résultat d'une politique antisoviétique
presque suicidaire des rivaux impérialistes de
l'Allemagne nazie conscients de leurs intérêts de classe.
Même le fascisme italien, pourtant déjà fortement compromis, profita de cette
atmosphère largement répandue pour regagner en crédibilité auprès des nombreux
Italiens sceptiques. Il put en effet se présenter alors comme le pionnier de
la nouvelle ère «fasciste», bien qu'il dut laisser le rôle dominant à l'épigone
du Nord qui avait grandi au-dessus de sa tête. Les rapides victoires de la Wehrmacht
fasciste sur tous ceux qu'elle attaquait ajoutèrent à tout cela le mythe
de l'invincibilité. En Pologne, en Norvège ou sur les champs de bataille français
où les armées allemandes avaient été terrassées pendant la Première Guerre mondiale,
ou encore dans les Balkans, partout, les troupes allemandes remportaient victoire
sur victoire. De plus en plus de gens, y compris à l'étranger, comme en Grande-Bretagne
ou aux États-Unis, commençaient à perdre confiance et à croire qu'il n'y avait
dans le monde aucune force capable d'arrêter cette terrible machine. Jusqu'à
ce que les victoires de l'Armée rouge aux portes de Moscou en 1941 commencent
à briser le mythe.
Mais celui qui voit encore aujourd'hui dans la base de masse du fascisme, relativement
stable et même longtemps croissante, un phénomène lié à la nature du fascisme,
aux particularités de sa structure de pouvoir, commet fondamentalement la même
erreur que ceux qui, dans les années trente et quarante, cherchèrent au mauvais
endroit les causes des succès du régime nazi.
En disant cela, je ne veux pas du tout minimiser l'importance de la structure
de pouvoir et de l'idéologie fasciste dans l'attachement de la masse au fascisme.
52 Mais je m'oppose à une exagération très répandue de leur rôle
et de leur signification. À mon avis, l'efficacité d'une idéologie dépend plus
de la volonté de la masse à l'adopter que de la perfection technique du marketing
politique. Cette volonté de la masse d'adopter une idéologie augmente ou diminue
en fonction de ses conditions de vie.
On sait que les périodes de stabilité de l'économie capitaliste
sont favorables à la diffusion massive de l'idéologie
réformiste, y compris parmi la petite bourgeoisie. Les
périodes de crises, par contre, rendent les couches petitesbourgeoises,
et même certaines couches du prolétariat,
plus réceptives envers la démagogie fasciste.
Rien ne contribue plus à la consolidation d'un régime que le succès. Celui-ci
est beaucoup plus efficace que la pénétration idéologique et organisationnelle
la plus raffinée et la plus totale de la société. Inversement: sans résultats
manifestes et apparents, ou en cas de désillusions massives, même l'encadrement
idéologique et organisationnel de la société le plus complet ne peut exercer
un effet stabilisateur. Cette constatation n'est pas contredite par le fait
que la majorité du peuple allemand a suivi les nazis ou n'a pas trouvé la force
de leur résister, même après Stalingrad et jusqu'à la défaite à Berlin.
Nous ne pouvons ici que toucher quelques mots sur les causes. Le fait que le
peuple allemand ait su en partie, ou même dans sa totalité, ce qui avait été
infligé, en son nom, aux autres peuples, surtout aux peuples soviétique et polonais,
était plus fort que la terreur ou la propagande jusqu'au-boutiste des nazis.
Ce qui dominait, c'était donc la peur de la vengeance car il semblait impensable
que les vainqueurs ne se vengent pas et ne nous rendent pas la pareille. Quand
il devint conscient d'une possible défaite, le peuple allemand était déjà tellement
impliqué dans les crimes fascistes que la propagande nazie n'éprouva pas de
grandes difficultés à présenter la défaite comme une fin terrible, non seulement
pour les criminels nazis et leurs protecteurs, mais pour tout le peuple allemand.
L'effet d'intégration, obtenu auparavant par les succès vertigineux, fonctionna
alors par la diffusion de la mauvaise conscience du complice du crime pour qui
il n'y aurait pas de pardon. Aussi longtemps que subsistait la plus petite lueur
d'espoir d'échapper à la défaite, on pensait devoir mettre tout en oeuvre pour
éviter de l'éteindre définitivement. Ainsi, la mauvaise conscience et la peur
ont donné naissance à la foi miraculeuse dans « l'arme magique» dont la mise
en oeuvre rapide allait, selon la direction nazie, changer le cours des choses.
Il faut ajouter qu'aucune alternative ne s'offrait au peuple allemand. Aucune
force armée n'affrontait le pouvoir nazi dans le pays, contrairement à l'Italie
où existait le mouvement des partisans.
Ces considérations mettent en lumière qu'en élevant
le fascisme allemand en critère de ce qui peut être taxé
de fascisme, on dégrade le concept de fascisme en passant
d'un concept générique à un concept valable pour
au maximum deux situations historiques particulières,
les fascismes allemand et italien.
Il existe une autre objection contre la conception qui veut réduire le concept
de fascisme aux dictatures ouvertement terroristes arrivées au pouvoir à l'aide
d'un mouvement de masse. Elle remplace, comme critère déterminant, le contenu
du fascisme - notamment la dictature terroriste du capital financier et de la
grande propriété foncière - par un des moyens de sa mise en place. Il est vrai
que les mouvements fascistes se distinguent des anciens mouvements réactionnaires
par la volonté de conquérir la masse grâce à une démagogie sociale sans scrupules.
Mais il ne faut pas perdre de vue que la volonté de conquérir les masses ne
garantit pas le succès.
L'histoire des mouvements fascistes a prouvé cela de nombreuses fois. Ensuite,
les dirigeants conservateurs du genre Hugenberg et les chefs fascistes sont
d'accord sur l'objectif final : la création d'une dictature terroriste en vue
de la destruction du mouvement ouvrier et du système parlementaire. Les besoins
des classes dominantes, qui ont donné naissance aux mouvements fascistes, ont
été exprimés clairement et nettement par des théoriciens et des politiciens
conservateurs. La situation qui a conduit à ces besoins a été décrite en 1920
par l'Internationale communiste: «La bourgeoisie du monde entier se rappelle
avec tristesse des jours passés. Les fondements des relations politiques intérieures
et extérieures sont renversées et secouées. Le lendemain pèse comme une menace
noire sur le monde des exploiteurs. [...] Les possédants concentrent toutes leurs
forces sur deux questions : triompher dans le combat international et empêcher
le prolétariat de s'emparer du pouvoir dans le pays. [...] La menace est devenue
le seul argument de la bourgeoisie. Elle ne croit pas aux paroles et exige des
actes : qu'on arrête, qu'on expulse, qu'on confisque, qu'on exécute. [...] Lloyd
George conseille sèchement aux ministres allemands de fusiller leurs communards,
comme l'a fait la France de 1871 53.»
À ce moment, la bourgeoisie continue d'envisager l'emploi des forces armées
régulières comme la voie vers la dictature. Mais le Manifeste de l'Internationale
communiste de 1920 constate tout de même: «L'appareil d'État officiel se transforme
de plus en plus en une organisation d'oppression sanglante des travailleurs.
Mais en même temps se créent des organisations contre-révolutionnaires privées
sous l'égide de l'État et agissant sur ses ordres. Elles brisent des grèves,
commettent des provocations, jouent aux indics, tentent de détruire les organisations
révolutionnaires, de disperser des rassemblements communistes, organisent des
pogroms, des incendies criminels et assassinent des dirigeants révolutionnaires
54.» Voilà une description des caractéristiques essentielles des
organisations fascistes naissantes à cette époque.
Remarquons qu'à l'époque on ne comprenait pas encore
que ces organisations ne s'opposaient pas seulement aux
travailleurs révolutionnaires, mais aussi à la démocratie
bourgeoise. Il était impossible de prévoir à ce moment
qu'elles allaient devenir des organisations de masse
extrêmement dangereuses. Toutefois, l'Internationale
décrivit très précisément le réservoir dans lequel le fascisme
puisait ses cadres les plus actifs: «Les fils des grands
propriétaires fonciers et des grands bourgeois, les petitsbourgeois
déboussolés et tous les éléments déclassés,
parmi lesquels il faut citer en premier lieu les émigrés
nobles et bourgeois russes, constituaient le réservoir
inépuisable pour les sections de volontaires de la contrerévolution.
À leur tête se trouve le corps des officiers issu de l'école de la guerre impérialiste.
Environ 20 000 officiers de carrière de l'armée des Hohenzollern forment depuis
le putsch de Kapp-Luttwitz le noyau solide de la contre-révolution, et la démocratie
allemande est incapable de le dissoudre. [...] Des corps francs installés sur
les terres des propriétaires fonciers prussiens complètent cette organisation
centralisée de terroristes de l'ancien régime55.»
Ce terreau produit une organisation de masse fasciste
seulement là et au moment où la bourgeoisie ressent le
besoin très urgent de renverser la démocratie bourgeoise
et là et au moment où un coup d'État militaire, la voie
normale vers la dictature, s'avère impraticable. L'organisation
de masse fasciste est un nouveau moyen d'atteindre
un objectif, existant avant et indépendamment d'elle. Elle
n'aurait même pas pu voir le jour si la classe dominante
n'avait pas poursuivi cet objectif.
Il va de soi que ce nouveau moyen influence dans une certaine mesure la forme
que prend la dictature qu'il aide à mettre en place. Il lui confère des traits
spécifiques. Mais ces spécificités n'en font pas un genre différent, mais seulement
un type différent dans ce même genre que nous appelons dictature fasciste.
La lutte contre une dictature d'un parti fasciste ne requiert
pas une stratégie différente de la lutte contre une dictature
fasciste militaire. Que le régime fasciste ait une base
de masse large ou étroite, la lutte pour le renversement
de cette dictature exige toujours, et dans tous les cas, une
stratégie visant à unir, organiser et coordonner toutes
les forces antifascistes. Le noyau de ce front uni est toujours
l'unité d'action de la classe ouvrière, la liaison étroite
aux masses, l'utilisation judicieuse de toutes les possibilités
légales et la combinaison des méthodes de lutte
légales et illégales. La lutte unitaire de tous les antifascistes
est toujours la condition la plus importante de la réussite
d'une stratégie antifasciste. Là où les préjugés anticommunistes
empêchent sa réalisation, la défaite est inévitable.
On pourra faire tout ce qu'on peut pour tenir compte de la psychologie de la
masse, rien n'y fera. Ceux qui, à l'instar de Wilhelm Reich et de ses disciples56,
suivent une stratégie qui privilégie la psychologie de masse au détriment de
la lutte politique, oublient que la disposition psychologique des masses est
en premier lieu déterminée par les résultats de la lutte politique. L'image
de la force invincible que le fascisme acquiert auprès des masses petites- bourgeoises
n'est que le revers de la médaille de la division des forces antifascistes.
Pour changer la disposition psychologique des masses qui courent derrière le
fascisme, il faut surtout se battre pour changer le rapport de forces en faveur
de l'antifascisme, en faveur de l'unification de toutes les forces antifascistes.
Il faut se rappeler aussi des arguments de Togliatti qui explique que le caractère
« totalitaire » du fascisme italien ne trouve pas d'abord son origine dans le
parti fasciste mais dans la bourgeoisie monopoliste italienne. À la question
: « Que doit faire le fascisme ?», il donnait une réponse qui va vraiment à
l'essence du phénomène : « Il ne peut faire autrement qu'exécuter les ordres
de son maître, la bourgeoisie57.» Il poursuivait: « Ainsi naît l'État
totalitaire fasciste. Le fascisme n'est pas né totalitaire, il l'est devenu
au moment où les cercles dirigeants de la bourgeoisie ont atteint le degré le
plus haut d'unification économique et politique. Même l'idée de totalitarisme
n'est pas issue de l'idéologie fasciste. Il faut voir le totalitarisme comme
la réflexion du changement qui est survenu et de la domination du capital financier
[...] La bourgeoisie change ses conceptions, le fascisme est obligé d'adapter
les siennes!58»
Cette thèse de Togliatti peut nous être très utile pour
comprendre les spécificités de la variante du fascisme de
l'Europe de l'Est ou du Sud-Est. Cette variante est née des
circonstances spécifiques d'États au capitalisme peu développé,
dépendants des grandes puissances, dans les conditions
de la crise générale du capitalisme, au moment où
l'ordre bourgeois était soumis à de fortes pressions.
Suite au retard du développement capitaliste, le capital financier y était
à peine constitué. Il n'avait dès lors pas acquis la force qui lui aurait permis
de résoudre les contradictions d'intérêt entre les différents groupes et fractions
de la bourgeoisie dans le cadre d'un parti unique. C'est pourquoi l'intérêt
de classe commun qui consistait à garder sous contrôle la classe ouvrière et
à détruire son avantgarde révolutionnaire, ne pouvait s'exprimer à travers le
système du parti unique, mais seulement à travers la personne du dictateur,
à travers le culte du chef dirigeant et sauveur de la patrie, non lié par les
décisions d'un parlement ou d'un gouvernement, mais doté d'un pouvoir absolu.
Le pluripartisme a persisté dans ces dictatures parce qu'il était le reflet
de la lutte d'influence entre les grandes puissances ou de l'orientation des
différentes fractions de la classe dominante par rapport aux grandes puissances.
La position économique et politique très solide de la noblesse et des grands
propriétaires fonciers a également été la conséquence du faible développement
capitaliste dans ces dictatures. Les représentants de ces classes occupaient
des positions clés dans l'armée et dans l'administration.
Le fascisme au pouvoir n'a pas servi seulement à défendre par des moyens terroristes
l'ordre capitaliste, mais il a aussi perpétué la structure agraire qui était
un frein au développement. C'est pourquoi, dans ces pays, le fascisme n'a pas
pu jouer le rôle du moteur d'un développement capitaliste forcé, ne tenant compte
des intérêts des propriétaires fonciers que dans la mesure où ceux-ci n'entraient
pas en contradiction avec ceux du capital financier. 59
Le fascisme est arrivé au pouvoir par un coup d'État, avant qu'il y ait un
parti de masse fasciste. Il ne pouvait donc pas s'appuyer sur un mouvement de
masse fasciste. Cette situation l'obligea de partir à la recherche d'autres
appuis dans les masses et plus particulièrement dans la classe ouvrière. Il
les a trouvés auprès de l'aile la plus à droite, la plus viscéralement anticommuniste
de la social-démocratie et des syndicats. Ceux-ci se sont vendus au fascisme
pour un plat de lentilles, pour la reconnaissance de l'existence légale de leurs
organisations. «Dans certains pays, disait Dimitrov dans son discours au VIIe
Congrès de l'Internationale communiste, principalement là où le fascisme n'a
pas une large base dans les masses et où la lutte des différentes fractions
de la bourgeoisie est assez forte, le fascisme ne réussit pas du premier coup
à liquider le Parlement et laisse aux autres partis bourgeois, y compris à la
social-démocratie, une certaine légalité 60.»
Les régimes fascistes en Bulgarie et en Hongrie, tout comme le régime de Pilsudski
en Pologne plus tard, se sont vus contraints de légaliser des partis ouvriers
non réformistes. Mais ces percées, obtenues grâce au renforcement de la lutte
antifasciste 61 n'ont pas abouti au renversement du régime fasciste.
Dans ces circonstances, à ces périodes de libéralisation apparente succédaient
des phases de renforcement de la terreur visant à détruire l'avantgarde ouvrière.
Ces périodes de recul du fascisme se révélaient donc être une sorte de manoeuvre
dont Dimitrov disait au VIIe Congrès qu'il est tout à fait possible que « le
fascisme puisse, au moment d'une aggravation particulière de sa situation, tenter
d'élargir sa base, sans changer de caractère de classe et combiner la dictature
terroriste ouverte avec une falsification grossière du parlementarisme 62».
***
* Publié dans le Jahrbuch für Geschichte der sozialistischen Länder Europas,
vol. 24/1, Berlin 1980, p. 7-36. INT gossweiler 24/04/06 14:01 Page 167
Notes
1. Oelner, F., Préface à la réédition de : Hilferding, Rudolf, Das
Finanzkapital. Eine Studie über die jüngste Entwicklung des Kapitalismus,
Berlin 1947, p. XVII.
2. Ibidem, pp 462 et sq.
3. Lénine, V., OEuvres, vol. 22, Paris 1960, p. 212.
4. Ibidem, p. 309.
5. Ibidem, p. 320.
6. Lénine, V., OEuvres, vol. 23, Paris 1959, p. 44.
7. Togliatti, Palmiro, Lektionen über den Faschismus, Francfort-sur-le-Main
1973, p. 9.
8. Galkin, A. A., Die Ideologie des Fascismus und der Neofascismus, in :
Sowjetwissenschaft, Gesellschaftwissenschaftliche Beiträge, 12/1975,
p. 1269 ; voir aussi : Geschichte des zweiten Weltkrieges 1939-1945, vol.
I, Die Entstehung des Krieges. Der Kampf der fortschrittlichen Kräfte
für die Erhaltung des Friedens, Berlin 1975, p. 99.
9. Sur la crise générale du capitalisme, cf. le compte rendu politique du comité
central au XVIeCongrès du PCUS, in : Stalin, J. W., Werke , volume 11, Berlin
1954, p. 216.
10. Lénine, V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, p. 147 ; voir aussi :
Truchanowski, W.G., (Ed.), Geschichte der internationalen Beziehungen 1917-1939,
Berlin 1963, pp 56 et sq.
11. Togliatti, Lektionen, p. 126.
12. Voir Lénine, OEuvres, vol. 21, Paris 1960, p. 353 et sq.
13. Nearing, S. et J. Freeman, Dollardiplomatie, Berlin-Grunewald 1927,
p. 25.
14. Lénine, V., OEuvres, vol. 28, Paris 1961, p. 59 ; voir aussi : Lénine,
V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, pp 223 et sq.
15. Lénine, V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, p. 237.
16. Zetkin, Clara, Der Kampf gegen den Faschismus. Rapport sur la troisième
assemblée plénière élargie du comité exécutif de l'Internationale communiste,
20 juin 1923 in : Zetkin, Clara, Zur Theorie und Taktik der kommunistischen
Bewegung, Leipzig 1974, pp. 301 et sq.
17. Togliatti, Palmiro et Antonio Gramsci, Ein Leben für die italienische
Arbeiterbewegung, Berlin 1954, pp 27 et sq.
18. Brjunin, W. B., Die grosse sozialistische Oktoberrevolution und die
deutsche Arbeiterbewegung in den Jahren 1917/1918, Berlin 1956, p.
3 ; Ruge, Wolfgang, Deutschland von 1917 bis 1933, Berlin 1974, pp 16
et sq.; sur les effets particulièrement importants de la crise générale du capitalisme
sur l'Allemagne, voir Gossweiler, Kurt, Grossbanken, Industriemonopole, Staat,
Berlin 1971, pp 95 et sq.
19. Gossweiler, K., Grossbanken, pp 99 et sq.
20. C'est le titre efficace d'une histoire de la République de Weimar : Ruge,
Wolfgang, Weimar-Republik auf Zeit (République provisoire), Berlin 1969.
21. L'idée d'une telle nécessité est, par exemple, à la base de l'interprétation
du fascisme de A. Sohn-Rethel ; voir : Sohn-Rethel, A., Ökonomie und Klassenstruktur
des deutschen Faschismus. Aufzeichnungen und Analysen, Francfort-sur-le-Main,
1973, pp 126, 188.
22. Sur les retombées de la révolution d'Octobre sur les pays des Balkans,
voir : Dimitrov, Georgi, Ausgewählte Schriften in drei Bänden, vol. 2,
Berlin 1958, pp 324 et sq.
23. À propos des pays des Balkans, voir : Kabaktschieff, Chr., Die Balkanpolitik
der Entente, in : Die kommunistische Internationale, numéro 12 (1920), pp 112
et sq. ; pour la Roumanie : Samoilow, S.I., Rumänien, Berlin 1951, pp
44 et sq. ; voir aussi : Geschichte der Diplomatie, volume 3, 1e partie
: Die Diplomatie in der Periode der Vorbereitung des zweiten Weltkrieges
(1919-1939), Éd. Potjomkin, W. P., Berlin, 1948, pp 132 et sq.
24. Dyktatury w Europie _rodkowo-wschodniej 1918-1939. Konferencja naukowaw
Instytucie Historii Polskiej Akademii Nauk, 2-3 XII 1971, Wroc_aw - Warszawa
? Kraków - Gda_sk 1973, p. 15 ; Lacko, M. Le fascisme - les fascismes en
Europe centrale orientale, XIIIe Congrès International des Sciences Historiques,
Moscou 16-23 août 1970, Moscou, 1970, pp 7 et sq.
25. Sur les Balkans : Dimitrov, G., Ausgewählte Schriften, vol. 2, pp
191 et sq., p. 387 ; pour la Hongrie, voir : Strassenreiter, E., Die Vereinigung
der beiden Arbeiterparteien in Ungarn (Juni 1948), in : Beiträge
zur Geschichte der Arbeiterbewegung, 3/1976, pp 418 et sq.
26. Carsten, Francis L., Der Aufstieg des Faschismus in Europa, Francfort-sur-le-Main,
1968, pp 200 et sq., pp 213 et sq. ; Nolte, Ernst, Die faschistischen Bewegungen.
Die Krise des liberalen Systems und die Entwicklung der Faschismen,
Munich, 1966, pp 230, 234 ; sur l'antisémitisme en Hongrie, voir : Bigler, R.
M., Heil Hitler and Heil Horthy ! The nature of Hungarian racist nationalism
and its impact on German-Hungarian relations 1919-1945, in : East
European Quarterly, vol. VIII, n° 3, 1974, pp 251 et sq.
27. Le monde capitaliste et l'Internationale communiste (manifeste adopté
au deuxième Congrès Mondial de l'Internationale communiste, du 17 juillet au
7 août 1920), in : " Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers
congrès de l'Internationale communiste 1919-1923 " (Bibliothèque communiste,
juin 1934), réimpression en fac-similé, François Maspéro, 1972, p. 70.
28. Nolte, E., Die faschistischen Bewegungen, p. 214 : " Un rapport
de la délégation allemande rapporte : en Roumanie, les socialistes et les communistes
sont purement et simplement assommés à coups de matraque. "
29. Gabor, M., Bericht über den Sturz der Rätemacht in Ungarn, in :
Die kommunistische Internationale, n° 7-8 (1919), pp 237 et sq.
30. Ibidem, pp 238 et sq. Dans son étude sur la lutte interne du Parti
socialiste italien, Lénine nous rappelle qu'en septembre 1917, en Russie, les
Sociaux-révolutionnaires appliquèrent une tactique tout à fait semblable en
demandant aux Bolcheviques de former un gouvernement et en leur promettant un
soutien loyal. Lénine y joint cet avertissement afin que l'on ne commette plus
cette erreur fatale à l'instar des Hongrois qui crurent les " turatiens
hongrois, qui promettaient d'appuyer Bela Kun, et qui entraient au Parti communiste
où ils devaient se révéler les saboteurs de la révolution, qu'ils perdirent
par leurs hésitations. " (Lénine, V., OEuvres, vol.31, p. 404)
31. Handbuch der Verträge 1871 - 1964, Helmuth Stoecker (éd.), Berlin,
1968, pp 206 et sq.
32. Pogany, J., Die Krise der kleinen Entente und Ungarn, in : Die kommunistische
Internationale, n° 19 (1922), pp 49 et sq.
33. Ibidem, p. 50
34. Ibidem, p. 52
35. Ibidem
36. Dimitrov, OEuvres choisies, Editions en Langues étrangères, Sofia,
1966. Tome I, p.595 ; Die kommunistische Internationale, n° 21 (1922),
p. 112.
37. Die kommunistische Internationale, n° 27 (1923), p. 116.
38. Ibidem ; voir aussi : Dimitrov, G, Oeuvres choisies, tome
I, p.354.
39. Handbuch der Verträge, pp 205 et sq.
40. Die kommunistische Internationale, n° 21, p. 113.
41. Kalbe, Ernstgert, Über die faschistische Diktatur der 20er Jahre in
Bulgarien und die deutschen Hilfsaktionen für die bulgarischen Arbeiter
und Bauern, in : ZfG 4/1957, pp 749 et sq. ; Dimitrov, G., Oeuvres choisies,
tome I, p.330.
42. Ibidem, p.301
43. Ibidem, p440. Bien entendu, la formulation de Dimitrov d'une imposition
du fascisme " par le haut " n'a rien à voir avec l'idée inacceptable
pour les marxistes que le fascisme est un mouvement de protestation d'origine
petite-bourgeoise qui prend le pouvoir " par le haut ". Comme le montrent
les faits - et Dimitrov luimême n'a eu de cesse de le souligner - le fascisme,
en tout temps et en tout lieu, n'arrive au pouvoir que comme instrument de la
classe dominante exploiteuse, ce que reconnaît d'ailleurs même un historien
bourgeois comme Wolfgang Schieder.(voir : Schieder, Wolfgang, Faschismus,
in : Sowjetsystem und demokratische Gesellschaft. Eine vergleichende
Enzyklopädie, vol. II, Fribourg - Bâle - Vienne, 1968, col. 473).
44. Pour en savoir plus sur le régime de Pilsudski, voir : Manusevil, A. J.,
U istokov «sanazii», in : Novaja i novejlaja istorija,
3/1974, pp 156 et sq. ; pour en savoir plus sur le régime de Horthy : Strassenreiter,
Die Vereinigung.
45. Voir par exemple l'historien polonais Larnowski, J., Authoritarian regimes
in central and south-eastern Europe in the inter-war period - analogies
and differences, Summary, in : Dyktatury, pp 39 et sq.
46. Dimitrov, G., Oeuvres choisies, tome I, p.680.
47. Ibidem, p.679
48. Kühnl, Reinhard, Probleme einer Theorie über den internationalen Faschismus,
IIe partie : Empirische Untersuchung und theoretische Interpretation,
in : Politische Vierteljahresschrift, Opladen, XVIe année, 1975,
p. 104 ; voir aussi : Kühnl, R., Faschismustheorien. Texte zur Faschismusdiskussion
2. Ein Leitfaden, Hambourg, 1979, pp 192 et sq., 231 et sq.
49. Kühnl, R., Probleme einer Theorie, p. 104.
50. Longo, L., Die internationalen Brigaden in Spanien, Berlin, 1958,
pp. 201 et sq.
51. Selon Dimitrov, dans son exposé lors du VIIe Congrès mondial de l'Internationale
communiste (Oeuvres choisies) ; voir aussi : Geschichte des zweiten Weltkrieges
1939 - 1945, vol. 1, p. 129.
52. À propos de l'importance de l'idéologie fasciste, voir : Togliatti, Lektionen,
pp 15 et sq.
53. Manifeste du deuxième Congrès de l'Internationale communiste, in : "
Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationale
communiste 1919-1923 " (Bibliothèque communiste, juin 1934), réimpression
en fac-similé, François Maspéro, 1972, p. 76.
54. Idem.
55. Idem.
56. Voir Kühnl, R., Fascismustheorieen, p. 110 et sq.
57. Togliatti, Lektionen, p. 27.
58. Ibidem, p.30. Le concept de totalitarisme chez Togliatti n'a évidemment
rien à voir avec celui qu'utilisent les théoriciens du totalitarisme aujourd'hui.
Ceux-ci le définissent comme une situation de domination totale sur l'ensemble
de la société, sur toutes les classes et toutes les couches, à partir d'un centre
de pouvoir, le parti gouvernemental tout-puissant ou même un homme tout seul.
Chez Togliatti, il s'agit de l'exclusivité à l'existence légale du parti fasciste
au pouvoir.
59. Gossweiler, Kurt, Alfred Schlicht, Junker und NSDAP 1931/32, in
: ZfG, 4/ 1967, pp 644-662 ; voir aussi : Gossweiler, Kurt, Aufsätze zum
Faschismus, Pahl-Rugenstein, 1988, partie 1, p. 230 ; Gossweiler, Kurt,
Junkertum und Faschismus, in : Wissenschaftliche Zeitschrift der Humbold-Universität
zu Berlin, Gesellschafts- und sprachwissenschaftliche Reihe, XXII
(1973), 1 / 2, pp 19-26 ; voir aussi : Gossweiler, Kurt, Aufsätze zum Faschismus,
Pahl-Rugenstein, 1988, partie 1, p. 260.
60. Dimitrov, G., OEuvres Choisies, tome I, p.595.
61. Kalbe, Über die faschistische Dictatur, p. 753 et sq.(pour la Bulgarie).
62. Dimitrov, G., op. cit., p.596.