Kurt Gossweiler: Origines et variantes du fascisme

Fascisme, dictature et démocratie parlementaire

Le passage vers le capitalisme monopoliste est la condition principale du fascisme

Bien longtemps avant que l'on ne puisse parler de fascisme, les marxistes s'étaient penchés sur la question de savoir à quoi aboutirait dans le domaine politique le passage du capitalisme de libre concurrence vers le capitalisme monopoliste.

Ils se demandèrent donc quels changements allaient survenir dans la politique capitaliste suite aux changements survenus dans la base économique de la société bourgeoise.

Avant que ne paraisse l'analyse de Lénine « L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme », l'oeuvre de Rudolf Hilferding parue en 1910 représentait la contribution marxiste la plus remarquable sur cette question. Les découvertes de Hilferding sur les nouvelles tendances économiques, politiques et idéologiques du capitalisme, à l'époque où il était encore marxiste et non le théoricien de la théorie révisionniste du « capitalisme organisé », se retrouvèrent, épurées de ses erreurs et de ses errements, dans la théorie de l'impérialisme de Lénine. Hilferding découvrit des tendances dont le plein aboutissement ne se manifesterait que dans le fascisme1.

Nous avons deux raisons de nous rappeler aujourd'hui ce que Hilferding disait alors. D'une part, il démontra d'une manière particulièrement impressionnante le lien inaltérable qui existe entre l'impérialisme et le fascisme.

D'autre part, une confrontation du Hilferding marxiste avec le concepteur de la théorie du «capitalisme organisé» immunisé contre toute crise montre que le passage du marxisme au révisionnisme fait perdre la faculté d'analyser scientifiquement la société et de prévoir scientifiquement des évolutions futures.

Dans le débat sur les origines du fascisme, certains travaux de Hilferding sont particulièrement importants pour réfuter les conceptions qui nient l'origine impérialiste du fascisme et voient dans cette idéologie une création de la petite bourgeoisie.

Voici ce qu'écrit Hilferding : « Le capital financier ne cherche pas la liberté mais la domination [...]. Il a en horreur l'anarchie de la concurrence et veut l'organisation, mais ce dans le seul but de porter la concurrence à un niveau supérieur. Mais pour pouvoir imposer cela, pour conserver sa toute-puissance, il a besoin de l'État qui, par sa politique douanière et sa politique tarifaire, lui sécurise le marché intérieur et lui facilite la conquête de nouveaux marchés à l'étranger. Il a besoin d'un État politiquement puissant [...] qui ne doit pas prendre en considération les intérêts opposés d'autres États. Il a besoin enfin d'un État fort qui fasse valoir ses intérêts financiers à l'étranger, qui mette en oeuvre sa puissance politique... Un État qui puisse intervenir partout dans le monde pour en faire des zones d'investissement de son capital financier. Le capital financier a enfin besoin d'un État suffisamment fort pour pouvoir mener une politique expansionniste et acquérir de nouvelles colonies [...]. Ainsi, une politique de puissance sans entraves favorise le capital financier.»

Hilferding montre que ces ambitions expansionnistes d'origine économique révolutionnent toute la vision du monde de la bourgeoisie : «L'idéal de paix s'efface, l'idéal de la grandeur et de la puissance de l'État remplace l'idée d'humanité [...] L'idéal, c'est désormais d'assurer la domination de sa propre nation sur le monde, une aspiration aussi insatiable que la soif de profit du capital dont elle est issue [...] Cette aspiration devient une nécessité économique car tout retard dans ce domaine fait baisser le profit du capital financier, diminue sa compétitivité, et enfin peut rendre le plus petit territoire économique tributaire du plus grand [...]

L'idéologie raciale fournit une justification déguisée en argument scientifique de la soif de pouvoir du capital financier [...] L'idéal démocratique d'égalité a été remplacé par l'idéal oligarchique de puissance. En même temps, la puissance croissante des travailleurs pousse le capital à renforcer l'État afin de se prémunir contre les revendications du prolétariat. Ainsi naît l'idéologie de l'impérialisme qui supplante les vieux idéaux libéraux2

Lénine considérait l'oeuvre de Hilferding, malgré certaines faiblesses, comme une « analyse théorique éminemment précieuse3». De son côté, il arriva par l'analyse à une compréhension profonde des caractéristiques politiques de l'impérialisme. Dans son oeuvre majeure sur l'impérialisme, il écrit : « Les particularités politiques de l'impérialisme [sont] la réaction sur toute la ligne et le renforcement de l'oppression nationale4.» Pour Lénine : «L'impérialisme est l'époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent partout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction sur toute la ligne, quel que soit le régime politique, aggravation extrême des antagonismes dans ce domaine également: tel est le résultat de ces tendances5.» Dans un autre ouvrage de cette même année 1916, Lénine formula la même conclusion d'une manière encore plus pointue : « La superstructure politique qui coiffe la nouvelle économie, le capitalisme monopoliste [...], c'est le tournant de la démocratie vers la réaction politique. À la libre concurrence correspond la démocratie. Au monopole correspond la réaction politique6

Une fois né, le monopole tend à l'autocratie non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le domaine politique. Cette tendance résulte de la contrainte objective imposée aux géants monopolistes : pour assurer l'accumulation de capital nécessaire à leur survie dans la lutte concurrentielle, ils doivent viser non seulement un profit moyen «normal», mais des profits supplémentaires, des profits de monopole. Le profit de monopole est obtenu aux frais de toute la société. La démocratie et le parlementarisme bourgeois laissent toutefois aux classes et aux couches non monopolistes la possibilité, même limitée, de se défendre contre l'exploitation croissante et le pillage par le capital financier et son comparse le capital foncier. Voilà pourquoi ces derniers ont tendance à supprimer cette possibilité, à démanteler la démocratie parlementaire et à mettre en place leur dictature ouverte et illimitée, peu importe la forme et le visage qu'elle puisse prendre.

Il en résulte, comme disait Palmiro Togliatti, qu'«on ne peut déterminer la nature du fascisme si on ne connaît pas l'impérialisme [...] Vous trouverez la réponse chez Lénine, plus précisément dans ses travaux sur l'impérialisme7

Du fait de ce lien entre impérialisme et fascisme, la théorie marxiste-léniniste sur le fascisme doit être un élément de la théorie marxiste-léniniste sur l'impérialisme. Pour mener à bien l'analyse du fascisme, il faut analyser le lien qui existe dans l'impérialisme entre l'économie et la politique, et ses répercussions sur la société capitaliste dans un contexte historique bien particulier dont nous aurons à parler.

La justesse de ce point de départ est confirmée par le fait que la description faite par Lénine des caractéristiques politiques de l'impérialisme s'est trouvée confirmée par l'avènement du fascisme et toute son histoire. Le fascisme, comme mouvement politique d'abord, mais surtout le fascisme au pouvoir, s'est manifesté partout comme l'expression de l'aggravation extrême des tendances de l'impérialisme à la domination et à la violence, à la réaction sur toute la ligne. Son idéologie prétendument petitebourgeoise, son pseudo-révolutionnarisme se sont en fait toujours avérés être une mascarade destinée à tromper les futures victimes de la domination fasciste et impérialiste, la petite bourgeoisie et le prolétariat.

Le passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopoliste constitue donc la base économique et la condition première, et la plus importante, pour l'avènement du fascisme. La tendance de l'oligarchie financière, découlant de cette même base, à la réaction et à la violence, l'hostilité à la démocratie immanente à l'impérialisme, son aspiration naturelle à l'expansion illimitée de sa puissance représentaient les premiers germes du fascisme. Toutefois, cette tendance ne prit une forme fasciste qu'après la fin de la Première Guerre mondiale et la victoire de la révolution d'Octobre, autrement dit après que le capitalisme atteignit le stade de sa crise générale.

À côté du passage du capitalisme à son stade impérialiste, le début de sa crise générale est la condition la plus importante pour l'avènement du fascisme. Dans ce sens, l'on peut presque considérer le fascisme comme un «produit de l'état de crise du capitalisme 8».

La crise générale du capitalisme comme condition pour l'avènement du fascisme

La crise générale du capitalisme qui éclata avec la Première Guerre mondiale est le résultat inévitable de l'aggravation des contradictions impérialistes et une crise globale du système social capitaliste. 9

La victoire de la révolution socialiste en Russie en octobre (novembre) 1917 confirma et renforça d'un coup la crise générale. Cette victoire démontra que le capitalisme était entré dans sa phase finale. Celle-ci englobe, il est vrai, une longue période de l'histoire, mais ses caractéristiques principales apparaissent de plus en plus claires à travers les méandres et les chemins sinueux de l'histoire: il s'agit du remplacement de l'ordre social capitaliste par l'ordre social communiste à travers une lutte des classes âpre et mondiale.

Le renversement de la bourgeoisie russe avait fait prendre conscience à la bourgeoisie du monde entier que la classe ouvrière était effectivement en mesure de la vaincre, de renverser le capitalisme et d'instaurer un nouvel ordre social. La réaction de la bourgeoisie monopoliste à cet événement historique fut et reste contradictoire : d'une part, elle apprit à apprécier, comme rempart contre la révolution, le réformisme social-démocrate considéré jusque-là comme inapte à gouverner et elle l'intégra dans son appareil de domination et d'oppression. D'autre part, la crainte de la révolution suscita chez elle la volonté, non seulement de contenir le mouvement ouvrier à l'intérieur de certaines limites, mais aussi de l'éradiquer. Globalement, son hostilité à la démocratie crût encore davantage.

La tendance inhérente au capitalisme monopoliste à la réaction et à la violence, sa tendance à compléter le monopole économique par le monopole du pouvoir s'était concrétisée jusque-là par le développement d'un capitalisme monopoliste d'État : un effort constant pour renforcer l'exécutif au détriment du Parlement et des mesures répressives à l'encontre du mouvement ouvrier. Il franchit alors un palier supplémentaire : la bourgeoisie souhaitait désormais l'éradication et la liquidation complètes du mouvement ouvrier révolutionnaire et de l'État qui le soutenait, l'Union soviétique, et l'action dans ce sens de certains groupements réactionnaires du capital financier.

Cette évolution mena entre autres à l'intervention armée contre la Russie soviétique. Voici comment Lénine décrivit cette situation : « Tous les événements de la politique mondiale convergent inéluctablement vers le même point central, à savoir: la lutte de la bourgeoisie mondiale contre la République des Soviets de Russie10

Cette évolution mena également à un «enrichissement» du spectre politique dans les pays capitalistes par la création d'organisations et de partis dont le but principal était l'éradication du communisme et même du mouvement ouvrier, essentiellement par des moyens violents et terroristes.

La création de telles organisations de combat fit suite à l'expérience extrêmement douloureuse pour la bourgeoisie de l'échec de leurs appareils militaires et politiques conventionnels face à des travailleurs révolutionnaires armés. En Allemagne, au lieu de le réprimer comme on leur ordonnait de le faire, les soldats de la vieille armée impériale s'étaient ralliés au soulèvement des marins et des travailleurs. Les forces de l'Entente qui envoyèrent leurs armées se battre contre l'Armée rouge durent contempler, avec une rage impuissante, comment leurs troupes, contaminées par le «bacille révolutionnaire» se désagrégeaient ou même se mutinaient et menaçaient de retourner leurs fusils contre leur propre bourgeoisie.

Suite à ce constat d'impuissance face à la classe ouvrière révolutionnaire et armée, la bourgeoisie impérialiste, plus particulièrement celle des pays les plus menacés par la Révolution, redoubla d'efforts pour mettre en place aussi vite que possible des groupes contre-révolutionnaires opérationnels dans le domaine militaire et si possible dans le domaine politique contre les masses révolutionnaires.

En Allemagne, on créa à partir des restes de la vieille armée des formations de guerre civile spécialement pour la lutte contre les travailleurs révolutionnaires. Elles furent, comme les corps francs en Allemagne, généralement dirigées par des officiers contre-révolutionnaires.

Elles réussirent à battre les travailleurs révolutionnaires armés. Mais elles ne furent pas assez fortes, particulièrement en Allemagne, face à une classe ouvrière unie, pour mettre sur pied un régime ouvertement dictatorial.

C'est ce que montra l'échec de toutes les tentatives de ce type dont l'échec particulièrement cinglant du putsch de Kapp. Il leur manqua l'idée politique porteuse qui aurait permis de créer une base parmi les masses pour la lutte contre le mouvement ouvrier.

À l'inverse, il manqua aux vieux partis bourgeois de masse, y compris à ceux de droite, la structure, l'organisation et l'idéologie nécessaires pour mener un combat extraparlementaire du genre guerre civile contre le mouvement ouvrier. Surtout, la social-démocratie n'était pas appropriée pour un tel combat. Les chefs socialistes de droite avaient prouvé leur efficacité en divisant la classe ouvrière et en paralysant son énergie révolutionnaire. Ils avaient bien défendu les intérêts du capitalisme contre le mouvement ouvrier révolutionnaire, mais leur parti s'était montré incapable de servir de troupe de choc capable de briser pour de bon les organisations de classe des travailleurs. Plus encore : l'aile droite de la social-démocratie avait besoin de la démocratie bourgeoisie parlementaire pour remplir correctement ses deux fonctions : la division de la classe ouvrière et la construction d'un rempart contre le mouvement ouvrier révolutionnaire. Elle ne pouvait totalement renier l'internationalisme profondément ancré dans le prolétariat organisé ni l'idée de la lutte des classes. Dans ce sens, elle restait elle-même une cible potentielle de l'offensive des cercles les plus réactionnaires du capital financier.

Les événements révolutionnaires qui, dans de nombreux pays, firent suite à la victoire de la révolution d'Octobre avaient rendu la bourgeoisie impérialiste consciente que son arsenal d'armes n'était plus suffisant pour la lutte contre la classe ouvrière. Elle avait compris qu'était arrivé le temps de la confrontation directe pour le maintien de son pouvoir et qu'elle était face à une situation stratégique tout à fait nouvelle. La bourgeoisie impérialiste ressentit donc le besoin plus ou moins clair et plus ou moins fort d'un nouveau type d'organisation et d'une nouvelle arme contre le mouvement ouvrier révolutionnaire, adaptés aux nouvelles conditions du combat militaire et politique.

Le fascisme est né pour répondre à ce besoin. Voilà pourquoi Togliatti qualifia le parti nazi de « parti bourgeois d'un type particulier [...] Il est à la fois un parti de la bourgeoisie d'un "nouveau type" qui correspond au contexte de l'époque de la décomposition du capitalisme et de la révolution prolétarienne 11

La fonction principale d'un tel parti et sa principale méthode de lutte, si elles devaient correspondre aux besoins de la classe dominante, étaient déjà fixées avant son apparition et avant qu'on ait trouvé un nom générique ou un terme pour le désigner. Sa fonction principale: force militante de protection du capital à l'époque de la lutte à mort que se livrent le capitalisme et le socialisme au niveau mondial. Ses principales méthodes de combat : la combinaison entre une terreur de guerre civile dirigée contre le mouvement ouvrier et une propagande et agitation démagogiques afin de gagner le soutien des masses.

Le fascisme naquit donc du besoin de la bourgeoisie impérialiste de disposer d'une force politique qui lui permettrait de passer, dans la lutte historique contre le socialisme, de l'attitude défensive à l'offensive pour rétablir dans tous les pays, par la liquidation des partis communistes et de l'Union soviétique, le «monde prospère» de l'impérialisme, c'est-à-dire sa domination mondiale illimitée et incontestée.

Toutefois, le fascisme vit le jour dans un contexte qui n'était pas seulement marqué par le besoin de la bourgeoisie impérialiste d'une organisation de combat dirigée contre le prolétariat, mais aussi par son besoin à peine moins fort d'une organisation capable d'arracher les grandes masses de travailleurs au mouvement ouvrier marxiste et internationaliste et de les lier durablement à une politique ouvertement impérialiste. Le problème de la « nationalisation des travailleurs » devint un problème prioritaire pour la classe dominante, particulièrement dans les pays où l'idée de la révolution prolétarienne avait trouvé un écho important dans la classe ouvrière, c'est- à-dire les grands pays impérialistes comme l'Allemagne et l'Italie.

Les conditions principales de l'avènement du fascisme comme nouvelle arme politique de la bourgeoisie contre la classe ouvrière peuvent être résumées comme suit :

  1. Le passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopoliste et les efforts de la bourgeoisie monopoliste de monopoliser de la même manière le pouvoir politique, de détruire la démocratie bourgeoise et de la remplacer par une forme d'État qui lui garantit la mainmise sur l'appareil de contrôle politique;
  2. L'entrée du capitalisme dans le stade de crise générale au cours de la Première Guerre mondiale, la victoire de la révolution d'Octobre, l'essor du mouvement ouvrier révolutionnaire et anti-impérialiste dans le monde entier, et la recherche consécutive par les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie monopoliste d'un nouvel instrument assurant le maintien et la stabilisation de leur domination, la répression et l'écrasement du mouvement révolutionnaire et la destruction du foyer de la révolution mondiale, l'État soviétique ;
  3. La victoire remportée par la contre-révolution sur les mouvements prolétariens révolutionnaires et démocratiques hors de l'Union soviétique, grâce à l'aide de la social-démocratie et la stabilisation de la domination ébranlée du capital financier qui s'en suivit.

Dans le fascisme convergent donc des desseins offensifs et défensifs de la bourgeoisie impérialiste. C'est pourquoi il n'est pas correct de ne voir dans le fascisme qu'un signe de la faiblesse du capitalisme. Et il serait tout aussi faux de ne voir dans le choix de la bourgeoisie en faveur du fascisme qu'un signe de sa force et de la conscience qu'elle avait de cette force. Le fascisme est toujours à la fois force et faiblesse, mais toujours dans des proportions différentes. Voilà pourquoi il faut dans chaque cas particulier faire l'analyse la plus méticuleuse possible du rapport de force entre les classes pour combattre efficacement le fascisme.

De la géographie économico-politique du fascisme en Europe après la Première Guerre mondiale :

Le développement inégal du capitalisme dans les différents pays impérialistes avait, déjà bien avant la Première Guerre mondiale, comme résultat que les tendances antidémocratiques liées au passage au capitalisme monopoliste apparurent avec plus ou moins de force dans ces différents pays.

La loi du développement économique et politique inégal du capitalisme formulée par Lénine avait rendu inévitable, après que le partage du monde entre les puissances impérialistes fut accompli, l'avènement d'une guerre mondiale pour un nouveau partage de ce monde. 12 L'issue de cette guerre mondiale avait renforcé les facteurs qui étaient déjà auparavant à la base des différences dans le degré d'antidémocratisme de la bourgeoisie monopoliste des différentes puissances impérialistes. Les conséquences de l'aggravation de la crise générale du capitalisme - la sortie de la Russie du système mondial impérialiste, la ruine de l'économie capitaliste, l'aggravation des antagonismes de classe et des conflits sociaux - touchèrent, en raison de l'issue de la guerre, les différents pays avec une violence toute différente. On peut distinguer trois groupes de pays.

Le premier groupe comprenait les pays qui avaient seulement ou surtout tiré profit de la guerre. Parmi les États qui avaient participé à la guerre, seuls les États-Unis d'Amérique se trouvaient dans ce groupe. En 1913, ils devaient encore treize milliards de dollars à l'Europe. Au sortir de la guerre, leur ardoise était non seulement vierge, mais ils étaient en plus devenus les créanciers de leurs alliés qui leur devaient 9 milliards en prêts ou en fournitures de guerre. 13 «Les milliardaires américains étaient plus riches que les autres et se trouvaient, géographiquement parlant, le plus en sécurité. Ce sont eux qui ont le plus gagné. Ils ont fait de tous les pays, même les plus riches, leurs tributaires. Ils ont raflé des centaines de milliards de dollars14

L'impérialisme américain sortit considérablement renforcé de la guerre et fut propulsé au rang de première puissance impérialiste. Il put à partir de ce moment, plus que jamais auparavant, réaliser des surprofits au détriment d'autres peuples. Un mouvement ouvrier révolutionnaire capable de mettre en péril le système ne pouvait dans ces conditions voir le jour, pas même un parti politique réformiste d'une importance quelconque. La puissance économique apportée par le dollar rendait inutile la mise en place dans le pays d'un régime essentiellement basé sur la violence contre la classe ouvrière.

Parmi les pays qui ont profité de la guerre, il faut aussi compter les intermédiaires, les fournisseurs des deux parties ou ceux qui avaient servi de banquiers pour les bénéfices de guerre engrangés. Parmi ces pays, il faut citer surtout les Pays-Bas et la Suisse, mais aussi les États scandinaves neutres comme la Norvège, le Danemark et la Suède. À l'instar des États-Unis, ces États furent moins touchés par les retombées de la crise générale du capitalisme que les grandes puissances impérialistes européennes.

Ils devaient cela à leur position privilégiée de profiteurs de guerre neutres, mais aussi à une structure économique et sociale qui ne suscita pas des antagonismes de classe aussi aigus qu'en Allemagne. L'économie de ces pays - surtout l'agriculture mais également l'industrie - était essentiellement orientée vers l'approvisionnement en produits alimentaires, denrées de luxe et produits industriels des grands États industriels voisins, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France. Ils participèrent à l'expansion économique des grandes puissances impérialistes et en tirèrent profit sans être touchés par les ravages de leurs guerres. Malgré la présence de monopoles et du capital financier, dans ces pays l'ordre bourgeois portait l'empreinte assez forte de la petite bourgeoisie en comparaison aux grandes puissances impérialistes. Pour toutes ces raisons, le besoin d'un régime de type fasciste était ici pratiquement inexistant.

Le deuxième groupe comprenait les grandes puissances d'Europe occidentale sorties vainqueurs de la guerre, avec à leur tête la Grande-Bretagne et la France. Les destructions et le coût de la guerre représentaient pour les peuples de ces pays une lourde charge. Il fallait y ajouter les pertes subies par le capital financier suite à l'annulation par le gouvernement soviétique de toutes les dettes extérieures contractées à l'époque tsariste. La bourgeoisie impérialiste de ces pays put toutefois faire porter une partie de ces charges et de ces pertes par le rival impérialiste vaincu d'une part, et par leurs colonies et leurs zones d'influence d'autre part, évitant ainsi une aggravation extrême des antagonismes de classe.

Le revers de la médaille était l'influence coriace de l'opportunisme dans ces pays. Lors du deuxième Congrès de l'Internationale communiste, Lénine expliqua à ce propos: «Qu'est-ce qui explique la persistance de ces tendances réformistes en Europe et pourquoi cet opportunisme réformiste est-il plus fort en Europe occidentale que chez nous? Mais parce que ces pays avancés ont pu bâtir et bâtissent toujours leur culture sur l'exploitation d'un milliard d'opprimés. Parce que les capitalistes de ces pays engrangent des profits bien supérieurs à ceux qu'ils pourraient tirer de la spoliation des ouvriers de leurs pays. [...] On comprend qu'il soit possible de prélever sur cette jolie somme un demi-milliard pour les distribuer généreusement aux dirigeants ouvriers, à l'aristocratie ouvrière dans le but de les corrompre de l'une ou de l'autre façon.

En effet, il s'agit de corruption. On s'y prend de mille façons : en élevant le niveau de culture des grands centres, en créant des instituts de formation, en offrant des milliers de sinécures aux dirigeants des coopératives, des syndicats, des chefs parlementaires. Cela se fait dans tous les pays capitalistes civilisés. Et ces milliards de superbénéfices constituent la base économique de l'opportunisme dans le mouvement ouvrier 15

Ces superbénéfices expliquent également pourquoi la classe dominante des pays d'Europe occidentale préfère investir cet argent pour le maintien de la démocratie bourgeoise plutôt que de se risquer à tenter d'éliminer par la violence un mouvement ouvrier bien organisé, révolutionnarisé et rendu plus combatif par l'exemple de la révolution d'Octobre et décidé à défendre ses acquis sociaux. L'Italie constitua une exception parmi les vainqueurs.

La bourgeoisie italienne n'avait certes pas perdu la guerre, mais elle avait perdu la victoire. Ni dans l'Adriatique, ni en Afrique, ses désirs avaient été exaucés, loin de là. De plus, la fin de la guerre causa l'effondrement économique de l'industrie lourde dopée par la production de matériel de guerre. Le marché intérieur de ce pays encore à moitié sous-développé était totalement insuffisant. L'industrie italienne, dépendante de matières premières étrangères, ne pouvait raisonnablement penser pouvoir conquérir suffisamment de marchés à l'extérieur face à la concurrence des États industriels fortement développés. La situation de l'Italie ressemblait plus à celle de l'Allemagne vaincue qu'à celle des autres États vainqueurs.

«En Italie, déclara Clara Zetkin dans son exposé de juin 1923, le fascisme a trouvé son terreau dans le délabrement et la faiblesse de l'économie. Cela peut sembler inexact puisque l'Italie faisait, il est vrai, partie des vainqueurs.

Il n'en reste pas moins que la guerre avait aussi très fortement touché l'économie italienne [...] Tous les effets négatifs de la guerre se sont abattus sur l'économie italienne et les finances publiques. Une crise terrible s'est développée. L'industrie, l'artisanat et le commerce se sont arrêtés, ce fut faillite sur faillite : la Banca di Sconto et les usines Ansaldo -produits de l'impérialisme et de la guerre - se sont effondrées. La guerre laissa derrière elle des centaines de milliers d'invalides en manque de soins, des veuves et des orphelins. La crise ajouta aux hordes de soldats démobilisés en quête de travail et de postes la masse des travailleurs, travailleuses et employés licenciés.

Une immense vague de misère déferla sur l'Italie et elle atteignit un sommet entre l'été 1920 et le début de l'année 1921. La situation objectivement révolutionnaire fit naître dans le prolétariat italien un état d'esprit subjectivement révolutionnaire16

Néanmoins, comme en Allemagne en 1918-1919, la situation révolutionnaire en Italie ne put être mise à profit pour renverser l'ordre capitaliste. Il manquait une direction avec des buts clairs, car un parti de la nouvelle génération, un parti marxiste-léniniste n'avait pas encore vu le jour.17 Le cas de l'Italie constituait donc une exception parmi les vainqueurs.

Le troisième groupe rassemblait les vaincus de la Première Guerre mondiale, parmi lesquels une seule grande puissance impérialiste, l'Allemagne. Dans aucun autre grand pays impérialiste, l'écho de la révolution d'Octobre n'avait résonné aussi durablement ; aucun autre pays n'avait ressenti aussi fort les effets de la crise générale du capitalisme. 18 Les facteurs qui avaient suscité avant la Première Guerre mondiale l'agressivité et la soif expansionniste particulièrement marquées de l'impérialisme allemand étaient non seulement toujours présents, mais avaient gagné en importance. L'impérialisme allemand avait perdu ses colonies et vu son territoire réduit d'environ un huitième. Il ne lui restait que le seul peuple allemand à exploiter. Le montant des réparations à payer l'obligea à partager l'argent extorqué au peuple allemand avec les vainqueurs. Sa compétitivité fut par ailleurs fortement réduite par la confiscation de sa flotte marchande, de ses équipements ferroviaires et par les limitations et les contrôles discriminatoires de son commerce extérieur.

Pour compenser la perte de ses sources de profit parties en fumée et les coûts de la guerre perdue, le grand capital allemand était contraint de tout miser sur l'augmentation de l'exploitation des travailleurs allemands et sur le pillage systématique du peuple allemand.

Dans ces circonstances, le grand capital allemand a dû considérer la démocratie comme un luxe qu'il ne pouvait se permettre s'il voulait survivre et prospérer. Et c'est précisément ainsi qu'il la perçut.19 Il ne s'était pas soumis de bonne grâce à cette forme de gouvernement. Face à la menace d'une révolution, il avait simplement choisi de deux maux le moindre. Car le plus grand mal aurait évidemment été la perte totale du pouvoir économique et politique. Mais il restait décidé à passer, dès que l'occasion se présenterait, à une forme de gouvernement qui offrirait plus de liberté et de garanties pour la satisfaction de ses besoins démesurés. Le putsch de Kapp de 1920 fut la première tentative d'instaurer un tel gouvernement.

Ce fut un fiasco et il lui fallut se résigner à vivre provisoirement avec et au sein de la démocratie bourgeoise. Il ne perdit toutefois pas de vue l'objectif d'établir au-delà de Weimar une dictature aux pouvoirs illimités. Dès le début, la République de Weimar n'était dans l'esprit des monopolistes allemands et des Junkers qu'une «République provisoire20».

Cette situation explique pourquoi l'Allemagne est le seul État impérialiste hautement industrialisé où le fascisme jouit déjà entre 1919 et 1923 d'une attention et d'un soutien remarquables de la part de différents cercles de la classe dominante. Elle explique comment ce courant a pu grandir, se constituer en mouvement et même perpétrer une tentative (avortée) de putsch.

D'un autre côté, l'Allemagne de 1918 fournit la preuve historique qu'il n'existe pas de nécessité économique qui mène inéluctablement au fascisme. 21 Du point de vue économique, pour la reproduction du capital monopoliste, il était plus urgent de créer des possibilités d'exploitation absolue dans les années 1918-1923 qu'en 1933. Mais ce sont la politique et les rapports de force entre les classes et non les « nécessités économiques » qui ont tranché la question de savoir si la bourgeoisie monopoliste allait pouvoir établir un régime dictatorial ou non. Ce n'est pas parce que la bourgeoisie monopoliste aurait été en meilleure santé économique en 1920 et 1923 qu'en 1933 qu'on ne vit pas à l'époque l'avènement d'un régime ouvertement dictatorial. C'est plutôt parce que la classe ouvrière allemande repoussa les tentatives d'établir une dictature en 1920-1923 avec fermeté et efficacité alors que ce ne fut pas le cas en 1933. Rien, ni sur le plan théorique ni sur le plan historique, ne parle en faveur de certaines conceptions qui défendent l'existence d'un lien inévitable entre les crises et la victoire du fascisme.

En étudiant la géographie du fascisme après la Première Guerre mondiale, une zone doit tout particulièrement attirer notre attention : la zone comprenant les États situés à la frontière occidentale de la Russie soviétique, à savoir les pays d'Europe orientale et méridionale. L'évolution capitaliste de ces pays accusait un retard important par rapport à celle d'Europe occidentale et centrale. Cela pourrait laisser penser qu'ils réunissaient à peine les conditions nécessaires au développement du fascisme. Mais il ne faut jamais perdre de vue un point qui est toujours important de nos jours : l'impérialisme est un système mondial, et les rapports politiques internes dans ces petits pays peuvent être influencés et dirigés dans une grande mesure de l'extérieur, par les grandes puissances et leurs monopoles dominants. Ensuite, comme nous venons de le constater, l'avènement du fascisme est une conséquence de la crise générale du capitalisme. Et la cause principale de la crise générale était à l'époque l'existence de l'Union soviétique comme l'est aujourd'hui l'existence de la communauté des États socialistes.

La proximité de l'Union soviétique, l'aura de cet exemple auprès des masses de travailleurs et de paysans des pays voisins, et les contradictions sociales profondes dans ces pays ont donné naissance à des mouvements révolutionnaires.

En Hongrie, on a même assisté à la formation d'une République des conseils ouvriers. 22 Dès lors, deux sources alimentèrent la terreur blanche et les ambitions fascistes dans cette région : l'existence de la contrerévolution interne et les efforts des puissances impérialistes victorieuses pour encercler le foyer de la révolution prolétarienne par des États aux régimes radicalement antisoviétiques. Ces puissances impérialistes ont créé autour de l'URSS une ceinture à laquelle on donna cyniquement le nom de « cordon sanitaire ». Leur but n'était pas tant de prévenir l'extension de la révolution mais surtout de créer des positions, des points de départs pour une campagne de liquidation de la puissance soviétique.23

Si nous laissons à part l'Autriche et la Tchécoslovaquie, nous pouvons établir pour les pays de cette région une série de caractéristiques communes, dont la plus importante est leur retard relatif dans l'évolution du capitalisme.24

D'autres similitudes en découlent :

  • une bourgeoisie relativement faible, la plupart du temps sans expérience en matière de gouvernement. En effet, dans ces pays - dans la mesure où ils existaient déjà comme États indépendants avant la guerre? la noblesse avait été la classe politique dirigeante et elle continuait à exercer le pouvoir conjointement avec la bourgeoisie ;
  • une classe ouvrière numériquement faible mais capable de menacer la domination de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens quand elle prit la tête - à l'instar de la classe ouvrière russe- des mouvements démocratiques, et surtout du mouvement paysan pour la réforme agraire ;
  • des partis communistes jeunes, à peine constitués, dont les efforts pour se consolider et créer des liens avec les masses ont été plus longtemps retardés et interrompus que dans les grands États industriels, principalement à cause de la persécution, de l'arrestation et de la liquidation physique de leurs dirigeants et cadres ;
  • une économie faible et ravagée par la guerre et un appareil d'État désorganisé d'une part, d'autre part, des masses populaires poussées à la révolte par la guerre et l'exemple de la révolution d'Octobre ;
  • une influence relativement faible des partis réformistes si puissants à l'Ouest, ce qui ne les empêchait pas de présenter des traits particulièrement anticommunistes et antisoviétiques25 ;
  • une influence très forte dans la plupart de ces pays, surtout dans les pays catholiques (Pologne, Hongrie), du clergé dont les dirigeants étaient étroitement liés à la classe dominante ;
  • un antisémitisme largement répandu et utilisé depuis longtemps déjà par les couches supérieures de la société - surtout en Pologne, en Roumanie et en Hongrie? comme paratonnerre contre la colère du peuple causée par les conditions sociales intenables. 26

Malgré ces similitudes, les États de cette région se différenciaient sur certains points liés surtout à leur histoire et au camp qu'ils avaient choisi pendant la Première Guerre mondiale. De ce point de vue, on peut établir trois groupes.

Le premier groupe comprend les pays qui, jusqu'en 1918, faisaient partie de la Russie, c'est à dire la Finlande, les États baltes (l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie) ainsi que la Pologne dite du Congrès. En Finlande et dans les États baltes, les masses révolutionnaires avaient établi en 1917-1918 un pouvoir soviétique qui fut renversé par les troupes allemandes et les troupes de l'Entente. L'ordre bourgeois y fut rétabli par les baïonnettes d'armées impérialistes étrangères. Il fut « stabilisé » par la terreur blanche débridée et l'extermination des travailleurs révolutionnaires.

Dans les États baltes, le régime bourgeois se créa alors à la campagne une certaine base parmi les masses en distribuant aux paysans des lots de terre provenant de la propriété foncière des Allemands de la Baltique. Toutefois, la bourgeoisie de ces pays ne put pas se permettre l'émergence d'une démocratie bourgeoise sans restrictions importantes. Les partis communistes restèrent soit totalement interdits soit, dans le meilleur des cas, dans un état de semi-légalité alternant avec des vagues de persécution. Pour les grandes puissances impérialistes, ces États devaient rester en permanence une porte d'entrée pour une intervention contre l'Union soviétique.

Il ne fallait pas qu'apparaissent dans ces pays des gouvernements réellement démocratiques qui pourraient établir des relations amicales avec l'Union soviétique.

La Pologne fut occupée jusqu'en novembre 1918 par des troupes allemandes. Le mouvement révolutionnaire n'a donc pas pu y établir un pouvoir soviétique. Pourtant, début 1918 était apparu - surtout dans la région industrielle de Silésie supérieure - un mouvement de conseils ouvriers. On y avait mis sur pied des gardes rouges. Mais le régime bourgeois mis en place avec l'aide de l'Entente pour servir d'unité de choc contre l'Union soviétique avait violemment réprimé ces ébauches de révolution.

La bourgeoisie polonaise disposait pour la première fois d'un territoire où installer son propre État. Mais elle était faible et déchirée entre plusieurs fractions. Elle n'avait ni la capacité ni la volonté de résoudre les problèmes sociaux brûlants du pays, dont le plus important était la liquidation de la grande propriété foncière et la répartition des terres entre les petits paysans pauvres. La proximité de l'Union soviétique et l'exemple de la façon dont celle-ci avait satisfait les aspirations des paysans par l'alliance des travailleurs et des paysans donnaient des cauchemars à la bourgeoisie et aux grands propriétaires polonais.

La bourgeoisie polonaise ne voulait donc pas prendre le risque de laisser les communistes agir librement et construire une telle alliance. Par dessus tout, elle haïssait et craignait l'Union soviétique. Elle était prête à s'allier à quiconque organiserait une campagne pour la destruction de la puissance soviétique. Elle essayait de rallier les masses à son antisoviétisme. Pour se constituer une base, elle attisait la haine accumulée contre la vieille Russie au cours des siècles d'oppression de la nation par le tsarisme et la retournait contre la Russie de la révolution d'Octobre à laquelle l'État polonais devait pourtant sa renaissance.

Elle étendait ses frontières à l'est au détriment de l'État soviétique en annexant l'ouest de la Biélorussie et de l'Ukraine. La Pologne bourgeoise fut restaurée sous la forme de l'un des États les plus réactionnaires d'Europe tant à l'intérieur que dans sa politique extérieure. 27 En mai 1926, le coup d'État de Pilsudski instaura un régime dictatorial semblable à celui de Horthy en Hongrie.

Le deuxième groupe comprend les États « alliés » de l'Entente qui faisaient donc partie des vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Ils avaient fait des acquisitions territoriales au détriment des vaincus. Dans la région qui nous occupe, la Roumanie faisait partie de ce groupe.

Du point de vue territorial, la Roumanie était certainement le plus grand gagnant. On lui accorda la Transylvanie et le Banat oriental ; sa domination fut confirmée sur le Dobroudja méridional, acquis en 1913 à l'issue de la deuxième guerre des Balkans, et, en 1918, elle s'appropria aussi la Bessarabie, faisant partie jusque-là de l'Ukraine soviétique.

Tout comme la Pologne, elle reçut le soutien de l'Entente dans la mesure où elle pouvait servir de base et de bélier en vue d'une action contre l'Union soviétique. Avec l'aide des troupes roumaines, l'Entente étrangla la République hongroise des conseils ouvriers. La Roumanie fit partie, avec la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, de la « Petite Entente » initiée par la France.

La classe dominante roumaine, tout comme la polonaise, ne craignait rien davantage que l'influence révolutionnaire de la puissance soviétique sur les masses populaires de son propre pays. 28 D'autant plus que, dans ce pays très arriéré, le mouvement ouvrier disposait quand même d'un noyau révolutionnaire bien organisé parmi les travailleurs de l'industrie pétrolière et des chemins de fer.

La classe dominante roumaine n'osa donc pas mettre au pouvoir un autre régime qu'un régime bourgeois d'un caractère démocratique très limité et contrôlé. Le parti communiste, fondé en 1921 à la suite de la grande grève générale de 1920, était la cible de persécutions constantes et fut interdit en 1924.

Le troisième groupe comprenait les anciens alliés de l'Allemagne au cours de la Première Guerre mondiale : la Hongrie et la Bulgarie. Ce n'est pas un hasard si c'est précisément dans ces deux États que la classe dominante établit déjà très tôt un régime ouvertement dictatorial. En

Hongrie, dès 1919-1920, suite au renversement de la République des conseils ouvriers; en Bulgarie, en juin 1923. Dans ces deux pays, les fondements de l'ordre bourgeois ne furent pas seulement menacés par les facteurs présents dans toute la région, mais il fut soumis aussi à des charges supplémentaires imposées par les traités de paix de Trianon (pour la Hongrie) et de Neuilly (pour la Bulgarie).

En mars 1919, face aux ultimatums posés par l'Entente qui réclamait la cession des deux tiers du territoire hongrois, le gouvernement hongrois du comte Károlyi, issu de la révolution démocratique bourgeoise du 30 octobre 1918, ne vit d'autre issue que de démissionner en faveur d'un gouvernement des conseils ouvriers. Les dirigeants sociaux-démocrates avaient proposé de former ce gouvernement aux dirigeants du Parti communiste de Hongrie alors incarcérés. Cette proposition était liée à la volonté déclarée des deux partis de fusionner en un parti qui adopterait tous les principes de base du Parti communiste.29

Rien ne peut illustrer plus clairement que ces événements la situation désespérée de la classe dominante hongroise. Elle était surtout due à la force et à l'autorité qu'avait rapidement acquises le jeune Parti communiste hongrois, fondé en novembre 1918. La bourgeoisie et la noblesse hongroises avaient manifestement épuisé toutes leurs stratégies de gouvernement et elles avouaient leur incapacité à conduire plus avant la destinée de la nation.

Toutefois, le fait que la bourgeoisie tolérait la formation d'un gouvernement des conseils ouvriers ne signifiait pas qu'elle remettait de bonne grâce le pouvoir à la classe ouvrière. Elle voulait plutôt l'utiliser pour remplir une mission pour laquelle la bourgeoisie et ses partis n'étaient plus à la hauteur. Elle comptait d'ailleurs sur l'aile droite de la direction sociale-démocrate pour garantir à un moment donné un retour de la République des conseils ouvriers à la République bourgeoise. 30

Après la défaite de la République des conseils ouvriers hongrois, la Hongrie devint le pays où la terreur blanche s'adonna aux pires orgies d'une cruauté sans pareil. C'est à travers cette terreur que s'établit la dictature de Horthy qui, malgré quelques péripéties, perdurera jusqu'en octobre 1944. Elle sera relayée alors par la dictature de Ferenc Szálas, la marionnette des fascistes allemands.

Le traité de paix de Trianon, imposé à la Hongrie le 4 juin 1920, réduisit son territoire à un tiers de sa superficie d'avant-guerre et sa population de plus de la moitié. L'Autriche, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, et surtout la Roumanie purent agrandir leur territoire à ses dépens. Par ailleurs, la Hongrie dut payer des réparations considérables. Son armée fut limitée à 35000 hommes.31

Le traité de Trianon a détérioré de façon draconienne la situation d'une grande partie du peuple hongrois. De nombreux Hongrois vivant dans les territoires perdus - surtout les fonctionnaires, les membres de l'intelligentsia et les commerçants - quittèrent plus ou moins contre leur gré ce qui avait été jusque-là leur patrie.

Beaucoup rentrèrent en Hongrie sans rien, sans logis et vinrent grossir les rangs des désespérés. Il fallut transformer 14 000 wagons de chemin de fer en abris d'urgence pour loger provisoirement des gens.32 De nombreux officiers et militaires de carrière se virent privés de leur source de subsistance n'ayant plus leur place dans cette armée réduite. Leur amertume fut consciemment transformée en antisémitisme. La petite bourgeoisie avait déjà été montée contre la République des conseils ouvriers par des propos antisémites, invoquant le fait que certains de ses dirigeants étaient d'origine juive. La colère du peuple fut désormais canalisée contre les banquiers juifs, les commerçants juifs ou les propriétaires de logements juifs. Des organisations de type fasciste qui combinaient le nationalisme, le revanchisme débridé, l'antisémitisme avec des slogans anticapitalistes recrutaient dans le milieu de la petite bourgeoisie déracinée et déclassée. Ces organisations terrorisaient non seulement les travailleurs, mais s'attaquaient aussi à des magasins et à des habitations de riches bourgeois juifs, et même à des propriétaires fonciers.

À ses débuts, la dictature de Horthy s'appuiera sur ces éléments pour ses assassinats de travailleurs socialistes. 33 La situation de la classe dominante hongroise fut encore compliquée par les contradictions entre la grande propriété foncière et le capital financier, par des divergences sur la façon de mettre sur pied l'État et sur l'orientation de la politique étrangère. Il existait, il est vrai, un large consensus pour revenir à la monarchie, mais personne n'était d'accord sur la personne qu'il fallait mettre à sa tête. Certains plaidaient pour le retour des Habsbourg, d'autres ne voulaient pas en entendre parler et souhaitaient une monarchie élective. Horthy trouva une issue à ce dilemme en reportant la question à une date indéterminée. Il se fit élire « administrateur du Reich » et répondit par les armes à toutes les tentatives de restaurer la monarchie des Habsbourg.

Les déchirures internes de la bourgeoisie hongroise, sa soif de revanche et son souhait de récupérer aussi tôt que possible les territoires perdus expliquent pourquoi l'armée et son chef Horthy sont restés, même après l'écrasement de la République des conseils ouvriers, un facteur de premier ordre dans la politique.

Pour l'Entente, Horthy, bien qu'ancien amiral dans la marine autrichienne pendant la guerre, était non seulement tolérable, il était même le bienvenu car il était connu pour être un adversaire de la restauration de la monarchie des Habsbourg. 34 Toutefois, la volonté hongroise (et bulgare) de revoir les frontières était un obstacle insurmontable à la création d'un front unique antisoviétique par tous les pays de cette zone. La Petite Entente était certes dirigée contre l'Union soviétique, mais dans un premier temps elle servit surtout à protéger les territoires acquis au détriment de l'Autriche, de la Hongrie et de la Bulgarie 35 et à garantir l'ordre européen d'après-guerre établi par les traités de Paris sous le patronage français.

Du fait de ses souhaits de révision des frontières, mais aussi du caractère de son régime, la Hongrie se rapprocha naturellement de l'Italie fasciste et de l'Allemagne hitlérienne et s'allia finalement à elles pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le motif principal de la mise en place et de la longévité de la dictature de Horthy était l'oppression de la classe ouvrière. On a toujours voulu éviter que le Parti communiste puisse à nouveau acquérir une force qui lui permettrait de diriger les masses dans la lutte pour une République des travailleurs et des paysans.

En Bulgarie également, la classe ouvrière révolutionnaire et la population révoltée firent l'objet de violentes persécutions terroristes après la répression des combats révolutionnaires de l'automne 1918. 36 Néanmoins, l'influence des communistes crût irrésistiblement. Le parti pro-allemand du tsar Ferdinand, de la maison de Saxe- Cobourg, était profondément haï. Il avait conduit la Bulgarie aux côtés de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale et l'avait menée à la défaite. Aux élections parlementaires de 1919, le parti des paysans, à la campagne, et le parti communiste, dans les villes, remportèrent la plupart des voix. Aux élections de 1920, tous les partis bourgeois réunis (sans le parti des paysans) obtinrent 250 000 voix ; en 1923, ils n'en obtinrent plus que 219000. Le Parti communiste bulgare, par contre, obtint 148000 voix en 1920 et 230 000 en 1923 ! 37 La classe ouvrière bulgare était certes numériquement faible mais elle était bien organisée : 40 % des travailleurs étaient membres du Parti communiste ! 38 L'abdication, en octobre 1918, de Ferdinand en faveur de son fils Boris a permis de sauver la monarchie, mais elle était un symptôme de la grave crise que traversait l'ordre bourgeois.

À l'ouest, la Bulgarie a dû céder des territoires à la Yougoslavie, au sud à la Grèce, ce qui lui fit perdre l'accès à la mer Egée ; au nord-est, elle céda le Dobroudja du Sud à la Roumanie. Par ailleurs, elle a dû payer 2,25 milliards de francs or aux vainqueurs à côté de paiements en nature à la Yougoslavie, à la Grèce et à la Roumanie. Son armée a été réduite à 20000 hommes.39 La domination de la bourgeoisie fut à peine moins ébranlée en Bulgarie qu'en Hongrie. 40 En 1920, elle a dû accepter la formation d'un gouvernement par le chef du parti des paysans, Stambolijski, dont les mesures exprimaient clairement la volonté de mener une politique paysanne indépendante, appuyée sur les masses de paysans, et dirigée à la fois contre le grand capital et contre la classe ouvrière. Stambolijski devait inévitablement échouer. En renforçant sans cesse sa lutte contre les communistes, il s'isolait des seuls alliés qui pouvaient le protéger des assauts de la bourgeoisie. Après que la bourgeoisie eut reconstitué ses forces, elle frappa.

Comme en Hongrie, elle se servit de l'armée. Stambolijski fut renversé le 9 juin 1923 par un coup d'État militaire avant d'être assassiné. Une dictature fut instaurée. Elle dut son nom au ministre-président Alexander Zankoff que ce coup d'État porta au pouvoir. 41

Le Parti communiste bulgare avait mal interprété la situation et était resté neutre lors du coup militaire. Il considérait le putsch contre le gouvernement Stambolijski comme une simple lutte de pouvoir entre deux fractions également réactionnaires de la bourgeoisie. Quelques semaines après, les 22 et 23 septembre 1923, il appela les masses à se révolter contre le régime de Zankoff mais la révolte fut réprimée et le PCB fut contraint à l'illégalité complète. 42

Comme en Hongrie, la classe dominante bulgare ne fut pas en mesure de stabiliser sa domination sous la forme d'un régime démocrate bourgeois. Dès 1923, le peuple bulgare vécut sous le joug d'une dictature semblable à celle de Horthy en Hongrie.

Les deux principaux types de dictature fasciste

Des démocraties bourgeoises plus ou moins limitées et deux régimes ouvertement dictatoriaux se constituèrent donc dans cette région entre 1919 et 1923. Il existait et existe toujours parmi les marxistes différentes opinions à propos de la nature de ces deux dictatures, comme de celles, similaires, qui se formeront plus tard -par exemple en Pologne après le coup d'État de Józef Pilsudski en mai 1926. Georges Dimitrov les caractérisa de dictatures ayant certaines spécificités. Il écrivait en 1928: « Les conditions particulières des pays du sud-est de l'Europe confèrent au fascisme un caractère particulier.

Cette particularité réside dans le fait que, dans ces pays, le fascisme ne vient pas d'en bas, comme un mouvement de masse, pour s'emparer du pouvoir, à la différence du fascisme en Italie par exemple, mais au contraire vient d'en haut, jusqu'à ce qu'il s'établisse comme forme de gouvernement d'État. S'appuyant sur le pouvoir d'État usurpé, sur les forces militaires de la bourgeoisie et la puissance financière du capital banquier, le fascisme s'efforce de pénétrer les masses et de s'assurer parmi elles un soutien idéologique, politique et organisationnel 43

Lors de son septième Congrès mondial, l'Internationale communiste confirma l'analyse qui qualifie ces dictatures de « formes du fascisme ». Cette analyse est encore largement partagée aujourd'hui. 44 D'autres cependant pensent qu'il faut faire une distinction entre ces dictatures et les dictatures fascistes car il leur manquerait des caractéristiques essentielles propres au fascisme. Selon eux, le capital financier dans ces pays n'existerait pas ou serait très peu développé. Par ailleurs, de tels régimes n'auraient pas été portés au pouvoir par un mouvement de masse fasciste, ils auraient plutôt servi de rempart contre un tel mouvement.45 La terreur n'aurait pas pris de telles proportions ou une telle ampleur qu'en Italie ou en Allemagne.

Les partis ouvriers, les syndicats et même les partis communistes seraient restés des partis légalement admis. Par ailleurs, les gouvernements dans ces dictatures n'auraient pas eu la stabilité et la force de «véritables» États fascistes.

Quand on compare les dictatures de Horthy ou de Zankoff avec le fascisme allemand, on ne peut évidemment passer sous silence ces différences importantes. Mais tout comme il serait incorrect de classer dans la catégorie « dictature fasciste » tout ce qui, dans la réalité politique de l'exercice du pouvoir capitaliste, ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à une démocratie bourgeoise, il serait tout aussi injustifié de procéder de telle façon que seules l'Italie et l'Allemagne subsistent en tant qu'États véritablement fascistes.

On ne peut résoudre le problème de la définition du fascisme en établissant une liste de caractéristiques, un modèle bien défini qu'on pourrait placer à côté de celui du régime bourgeois et qui permettrait de trancher immédiatement le fait de savoir s'il s'agit d'un régime fasciste ou non. La réalité est beaucoup trop riche en variantes et formes intermédiaires pour se laisser enfermer dans des schémas. « On commettrait une erreur grossière en voulant établir un schéma de développement du fascisme valable pour tous les pays et pour tous les peuples46.» mettait en garde Georges Dimitrov dans la conclusion à son discours lors du VIIe Congrès mondial de l'Internationale communiste. «Aucune caractéristique générale du fascisme, poursuit-il, aussi juste soit-elle, ne nous dispensera de la nécessité d'étudier concrètement et de prendre en considération les particularités du développement du fascisme et des formes diverses de la dictature fasciste dans les différents pays. Dans chaque pays, il est nécessaire de rechercher, d'étudier et de découvrir ce que le fascisme a de proprement national, de spécifique et d'établir en conséquence les méthodes et les formes efficaces de lutte contre le fascisme 47

Comme le dit Dimitrov, il faut partir du point de vue que le fascisme, comme tout autre phénomène social, apparaît sous différentes formes, différentes variantes et que ce serait donc faux de faire de l'une d'entre elles, par exemple l'allemande, la référence du fascisme. Parmi les nombreuses variantes d'un genre, il en existe toujours certaines qui manifestent les caractéristiques du genre tout entier sous une forme particulièrement nette, particulièrement pure, qui en sont d'une certaine manière l'incarnation « classique ». Pour le genre « fasciste », ceci vaut certainement pour la variante allemande. Mais les autres variantes ne cessent pas pour autant de faire partie de ce même genre parce qu'elles ne présentent pas toutes les caractéristiques du genre avec la même intensité.

La forme « classique » n'est classique que parce qu'elle est unique, que parce qu'elle manifeste de manière unique ce qui est présent dans toutes les formes du genre, ce vers quoi elles tendent toutes, sans pour autant atteindre partout le même degré de maturité. En effet, cette maturité requiert des conditions qui ne sont pas présentes partout. Les conditions principales qui ont fait du fascisme allemand le fascisme « classique » sont les suivantes : tout d'abord, il fut l'instrument d'une puissance très forte, de la deuxième puissance impérialiste, le plus avide, le plus vorace et le plus belliqueux de tous les pillards impérialistes ; ensuite, il eut à faire, à l'intérieur, à une classe ouvrière dont l'avant-garde révolutionnaire était parmi les sections les plus puissantes du mouvement communiste international.

À l'inverse, les dictatures hongroises et bulgares -comme plus tard les polonaise, lituanienne, portugaise, etc. - représentent des variantes du fascisme qui sont nées et se sont développées dans des conditions qui ne poussaient pas avec une telle force au développement de toutes les caractéristiques et de toutes les propriétés du fascisme ou qui ne permettaient pas leur émergence.

Mais alors, demande-t-on, qu'est-ce qui différencie ces dictatures des dictatures militaires habituelles ? Une telle conception de la dictature fasciste ne conduit-elle pas à élargir tellement le concept qu'on le vide de son contenu et le rend dès lors inutilisable ? Partant de ces considérations, on propose de ne désigner par l'adjectif «fasciste» que les dictatures qui répondent à la description suivante : «Les dictatures fascistes arrivent au pouvoir avec l'aide d'un mouvement de masse et combinent par la suite la terreur avec une volonté d'encadrer idéologiquement et de façon organisationnelle la société entière. Ce faisant, ils amènent une partie de la masse à soutenir activement le système et isolent idéologiquement l'opposition des masses48

Kühnl justifie sa proposition de la manière suivante : «Les deux types de dictature réactionnaire (à savoir la dictature militaire et policière d'une part, la dictature fasciste d'autre part - K. G.) sont certes identiques du point de vue de leur fonction sociale, mais différents au niveau de leur genèse, des conditions de leur succès et de la structure du pouvoir. Voilà pourquoi, il ne semble donc pas indiqué, pour des raisons de clarté et de précision conceptuelles, de les désigner par le même terme de "fascisme".

Il faudrait réserver ce terme au deuxième type qui n'est apparu qu'au XXe siècle et qui suppose la présence de masses organisées sur la scène historique. Cela correspond aussi au cours réel de l'histoire qui n'a engendré ce concept qu'au XXe siècle 49

Il est tout à fait exact de relier le fascisme à une période de l'histoire, mais ce serait manquer de précision que de prendre pour cela le XXe siècle. Il faudrait plutôt le situer historiquement à l'époque qui suivit la première victoire de la révolution prolétarienne, l'époque de la crise générale du capitalisme. Mais le début de cette période marqua de son empreinte toutes les formes de domination bourgeoise, le parlementarisme bourgeois comme les dictatures militaires. Il est à remarquer par ailleurs que le terme de « dictature militaire » désigne des régimes de contenu politique et social différent, réactionnaires et progressistes. Et même parmi les dictatures militaires réactionnaires, on distingue différents types et différents degrés, allant de régimes relativement modérés, comme celui du général von Seeckt en Allemagne en 1923, jusqu'à des régimes fascistes comme la Grèce des Colonels et, surtout, le Chili de Pinochet. L'opposition faite entre dictatures militaires et dictatures fascistes sert donc à peine à désembrouiller le problème. Mais il y a plus important encore : l'idée de la différence qualitative fondamentale entre les « conditions du succès » et les « structures de pouvoir » des dictatures militaires et des dictatures établies par des partis fascistes se fonde certes sur des expériences historiques, plus précisément sur les expériences du fascisme allemand. Mais elle ne rend pas compte du fait que les conditions de réussite de ce fascisme découlèrent d'un ensemble de facteurs historiques unique impossible à reproduire, ni du fait que son influence grandissante sur les masses n'est en aucun cas une caractéristique obligatoire de ce type de fascisme.

Tant l'exemple italien (crise Matteotti) que l'exemple allemand (30 juin 1934) ont montré au contraire qu'après la prise de pouvoir des partis de masse fascistes intervenait une rapide désillusion des adhérents et une réduction de la base de masse de la dictature. Cette tendance ne s'est pas poursuivie, mais cela n'est pas dû à des facteurs inhérents au fascisme, mais à un revirement dans la conjoncture capitaliste, à savoir l'entrée dans une phase de relative stabilisation dans les années 1924-1925, la fin de la crise économique mondiale et le début de la course aux armements après 1934-1935. Fait caractéristique, le fascisme italien qui s'était montré incapable de tenir l'Italie en dehors de la crise économique mondiale, ne bénéficia plus après 1933 du même soutien massif de la part des masses qu'auparavant. Cela apparut de manière évidente dans les échecs militaires dans la guerre d'Abyssinie en 1935, en Espagne en 1937 (où les antifascistes italiens du bataillon Garibaldi unis à d'autres membres des brigades internationales mirent en fuite les unités de chemises noires envoyées par Mussolini) 50 et en Grèce en 1940. Cela apparut enfin dans la lutte des partisans italiens contre le fascisme.

L'histoire du fascisme allemand, habituellement considéré, mais à tort, comme l'exemple type du « parcours normal» d'une dictature fasciste, est en fait unique et tout à fait atypique. Le seul aspect typique est le caractère inéluctable de son déclin. Mais son ascension triomphale, apparemment irrésistible jusqu'en 1941, s'explique surtout par le fait que l'impérialisme fasciste allemand joua le rôle de « troupe de choc de la contre-révolution internationale 51» au cours de cette période de préparation de l'impérialisme mondial pour la campagne d'extermination de l'Union soviétique planifiée depuis longtemps déjà.

Pour lui permettre de remplir ce rôle, les puissances occidentales autorisèrent l'Allemagne hitlérienne à enfreindre le traité de Versailles et à se réarmer sans limites, ce qui lui permit de réaliser le « miracle » du plein-emploi.

Ce simple fait lui permit de conquérir le coeur de plus de travailleurs que toute la démagogie fasciste. Les puissances occidentales lui offrirent par ailleurs, par les scandaleux accords de Munich, sans aucun effort, une série de succès sensationnels inimaginables jusqu'alors dans le domaine de la politique extérieure: de la récupération de la Sarre jusqu'au «rapatriement» du territoire des Sudètes.

Ces succès augmentèrent énormément le prestige du régime nazi -et pas seulement au sein de la population allemande. Rien n'illustre mieux l'attitude des puissances occidentales avant les accords de Munich que la «politique de nonintervention » face à l'agonie de l'Espagne républicaine.

Cette attitude contribua à propager cette fameuse atmosphère des années trente qui fit croire à de nombreux contemporains que l'avènement d'une ère fasciste était inévitable et que toute résistance était inutile. Ils prirent pour le résultat de forces supposées inhérentes au fascisme ce qui était en réalité le résultat d'une politique antisoviétique presque suicidaire des rivaux impérialistes de l'Allemagne nazie conscients de leurs intérêts de classe.

Même le fascisme italien, pourtant déjà fortement compromis, profita de cette atmosphère largement répandue pour regagner en crédibilité auprès des nombreux Italiens sceptiques. Il put en effet se présenter alors comme le pionnier de la nouvelle ère «fasciste», bien qu'il dut laisser le rôle dominant à l'épigone du Nord qui avait grandi au-dessus de sa tête. Les rapides victoires de la Wehrmacht fasciste sur tous ceux qu'elle attaquait ajoutèrent à tout cela le mythe de l'invincibilité. En Pologne, en Norvège ou sur les champs de bataille français où les armées allemandes avaient été terrassées pendant la Première Guerre mondiale, ou encore dans les Balkans, partout, les troupes allemandes remportaient victoire sur victoire. De plus en plus de gens, y compris à l'étranger, comme en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, commençaient à perdre confiance et à croire qu'il n'y avait dans le monde aucune force capable d'arrêter cette terrible machine. Jusqu'à ce que les victoires de l'Armée rouge aux portes de Moscou en 1941 commencent à briser le mythe.

Mais celui qui voit encore aujourd'hui dans la base de masse du fascisme, relativement stable et même longtemps croissante, un phénomène lié à la nature du fascisme, aux particularités de sa structure de pouvoir, commet fondamentalement la même erreur que ceux qui, dans les années trente et quarante, cherchèrent au mauvais endroit les causes des succès du régime nazi.

En disant cela, je ne veux pas du tout minimiser l'importance de la structure de pouvoir et de l'idéologie fasciste dans l'attachement de la masse au fascisme. 52 Mais je m'oppose à une exagération très répandue de leur rôle et de leur signification. À mon avis, l'efficacité d'une idéologie dépend plus de la volonté de la masse à l'adopter que de la perfection technique du marketing politique. Cette volonté de la masse d'adopter une idéologie augmente ou diminue en fonction de ses conditions de vie.

On sait que les périodes de stabilité de l'économie capitaliste sont favorables à la diffusion massive de l'idéologie réformiste, y compris parmi la petite bourgeoisie. Les périodes de crises, par contre, rendent les couches petitesbourgeoises, et même certaines couches du prolétariat, plus réceptives envers la démagogie fasciste.

Rien ne contribue plus à la consolidation d'un régime que le succès. Celui-ci est beaucoup plus efficace que la pénétration idéologique et organisationnelle la plus raffinée et la plus totale de la société. Inversement: sans résultats manifestes et apparents, ou en cas de désillusions massives, même l'encadrement idéologique et organisationnel de la société le plus complet ne peut exercer un effet stabilisateur. Cette constatation n'est pas contredite par le fait que la majorité du peuple allemand a suivi les nazis ou n'a pas trouvé la force de leur résister, même après Stalingrad et jusqu'à la défaite à Berlin.

Nous ne pouvons ici que toucher quelques mots sur les causes. Le fait que le peuple allemand ait su en partie, ou même dans sa totalité, ce qui avait été infligé, en son nom, aux autres peuples, surtout aux peuples soviétique et polonais, était plus fort que la terreur ou la propagande jusqu'au-boutiste des nazis. Ce qui dominait, c'était donc la peur de la vengeance car il semblait impensable que les vainqueurs ne se vengent pas et ne nous rendent pas la pareille. Quand il devint conscient d'une possible défaite, le peuple allemand était déjà tellement impliqué dans les crimes fascistes que la propagande nazie n'éprouva pas de grandes difficultés à présenter la défaite comme une fin terrible, non seulement pour les criminels nazis et leurs protecteurs, mais pour tout le peuple allemand.

L'effet d'intégration, obtenu auparavant par les succès vertigineux, fonctionna alors par la diffusion de la mauvaise conscience du complice du crime pour qui il n'y aurait pas de pardon. Aussi longtemps que subsistait la plus petite lueur d'espoir d'échapper à la défaite, on pensait devoir mettre tout en oeuvre pour éviter de l'éteindre définitivement. Ainsi, la mauvaise conscience et la peur ont donné naissance à la foi miraculeuse dans « l'arme magique» dont la mise en oeuvre rapide allait, selon la direction nazie, changer le cours des choses. Il faut ajouter qu'aucune alternative ne s'offrait au peuple allemand. Aucune force armée n'affrontait le pouvoir nazi dans le pays, contrairement à l'Italie où existait le mouvement des partisans.

Ces considérations mettent en lumière qu'en élevant le fascisme allemand en critère de ce qui peut être taxé de fascisme, on dégrade le concept de fascisme en passant d'un concept générique à un concept valable pour au maximum deux situations historiques particulières, les fascismes allemand et italien.

Il existe une autre objection contre la conception qui veut réduire le concept de fascisme aux dictatures ouvertement terroristes arrivées au pouvoir à l'aide d'un mouvement de masse. Elle remplace, comme critère déterminant, le contenu du fascisme - notamment la dictature terroriste du capital financier et de la grande propriété foncière - par un des moyens de sa mise en place. Il est vrai que les mouvements fascistes se distinguent des anciens mouvements réactionnaires par la volonté de conquérir la masse grâce à une démagogie sociale sans scrupules. Mais il ne faut pas perdre de vue que la volonté de conquérir les masses ne garantit pas le succès.

L'histoire des mouvements fascistes a prouvé cela de nombreuses fois. Ensuite, les dirigeants conservateurs du genre Hugenberg et les chefs fascistes sont d'accord sur l'objectif final : la création d'une dictature terroriste en vue de la destruction du mouvement ouvrier et du système parlementaire. Les besoins des classes dominantes, qui ont donné naissance aux mouvements fascistes, ont été exprimés clairement et nettement par des théoriciens et des politiciens conservateurs. La situation qui a conduit à ces besoins a été décrite en 1920 par l'Internationale communiste: «La bourgeoisie du monde entier se rappelle avec tristesse des jours passés. Les fondements des relations politiques intérieures et extérieures sont renversées et secouées. Le lendemain pèse comme une menace noire sur le monde des exploiteurs. [...] Les possédants concentrent toutes leurs forces sur deux questions : triompher dans le combat international et empêcher le prolétariat de s'emparer du pouvoir dans le pays. [...] La menace est devenue le seul argument de la bourgeoisie. Elle ne croit pas aux paroles et exige des actes : qu'on arrête, qu'on expulse, qu'on confisque, qu'on exécute. [...] Lloyd George conseille sèchement aux ministres allemands de fusiller leurs communards, comme l'a fait la France de 1871 53

À ce moment, la bourgeoisie continue d'envisager l'emploi des forces armées régulières comme la voie vers la dictature. Mais le Manifeste de l'Internationale communiste de 1920 constate tout de même: «L'appareil d'État officiel se transforme de plus en plus en une organisation d'oppression sanglante des travailleurs. Mais en même temps se créent des organisations contre-révolutionnaires privées sous l'égide de l'État et agissant sur ses ordres. Elles brisent des grèves, commettent des provocations, jouent aux indics, tentent de détruire les organisations révolutionnaires, de disperser des rassemblements communistes, organisent des pogroms, des incendies criminels et assassinent des dirigeants révolutionnaires 54.» Voilà une description des caractéristiques essentielles des organisations fascistes naissantes à cette époque.

Remarquons qu'à l'époque on ne comprenait pas encore que ces organisations ne s'opposaient pas seulement aux travailleurs révolutionnaires, mais aussi à la démocratie bourgeoise. Il était impossible de prévoir à ce moment qu'elles allaient devenir des organisations de masse extrêmement dangereuses. Toutefois, l'Internationale décrivit très précisément le réservoir dans lequel le fascisme puisait ses cadres les plus actifs: «Les fils des grands propriétaires fonciers et des grands bourgeois, les petitsbourgeois déboussolés et tous les éléments déclassés, parmi lesquels il faut citer en premier lieu les émigrés nobles et bourgeois russes, constituaient le réservoir inépuisable pour les sections de volontaires de la contrerévolution.

À leur tête se trouve le corps des officiers issu de l'école de la guerre impérialiste. Environ 20 000 officiers de carrière de l'armée des Hohenzollern forment depuis le putsch de Kapp-Luttwitz le noyau solide de la contre-révolution, et la démocratie allemande est incapable de le dissoudre. [...] Des corps francs installés sur les terres des propriétaires fonciers prussiens complètent cette organisation centralisée de terroristes de l'ancien régime55

Ce terreau produit une organisation de masse fasciste seulement là et au moment où la bourgeoisie ressent le besoin très urgent de renverser la démocratie bourgeoise et là et au moment où un coup d'État militaire, la voie normale vers la dictature, s'avère impraticable. L'organisation de masse fasciste est un nouveau moyen d'atteindre un objectif, existant avant et indépendamment d'elle. Elle n'aurait même pas pu voir le jour si la classe dominante n'avait pas poursuivi cet objectif.

Il va de soi que ce nouveau moyen influence dans une certaine mesure la forme que prend la dictature qu'il aide à mettre en place. Il lui confère des traits spécifiques. Mais ces spécificités n'en font pas un genre différent, mais seulement un type différent dans ce même genre que nous appelons dictature fasciste.

La lutte contre une dictature d'un parti fasciste ne requiert pas une stratégie différente de la lutte contre une dictature fasciste militaire. Que le régime fasciste ait une base de masse large ou étroite, la lutte pour le renversement de cette dictature exige toujours, et dans tous les cas, une stratégie visant à unir, organiser et coordonner toutes les forces antifascistes. Le noyau de ce front uni est toujours l'unité d'action de la classe ouvrière, la liaison étroite aux masses, l'utilisation judicieuse de toutes les possibilités légales et la combinaison des méthodes de lutte légales et illégales. La lutte unitaire de tous les antifascistes est toujours la condition la plus importante de la réussite d'une stratégie antifasciste. Là où les préjugés anticommunistes empêchent sa réalisation, la défaite est inévitable.

On pourra faire tout ce qu'on peut pour tenir compte de la psychologie de la masse, rien n'y fera. Ceux qui, à l'instar de Wilhelm Reich et de ses disciples56, suivent une stratégie qui privilégie la psychologie de masse au détriment de la lutte politique, oublient que la disposition psychologique des masses est en premier lieu déterminée par les résultats de la lutte politique. L'image de la force invincible que le fascisme acquiert auprès des masses petites- bourgeoises n'est que le revers de la médaille de la division des forces antifascistes. Pour changer la disposition psychologique des masses qui courent derrière le fascisme, il faut surtout se battre pour changer le rapport de forces en faveur de l'antifascisme, en faveur de l'unification de toutes les forces antifascistes.

Il faut se rappeler aussi des arguments de Togliatti qui explique que le caractère « totalitaire » du fascisme italien ne trouve pas d'abord son origine dans le parti fasciste mais dans la bourgeoisie monopoliste italienne. À la question : « Que doit faire le fascisme ?», il donnait une réponse qui va vraiment à l'essence du phénomène : « Il ne peut faire autrement qu'exécuter les ordres de son maître, la bourgeoisie57.» Il poursuivait: « Ainsi naît l'État totalitaire fasciste. Le fascisme n'est pas né totalitaire, il l'est devenu au moment où les cercles dirigeants de la bourgeoisie ont atteint le degré le plus haut d'unification économique et politique. Même l'idée de totalitarisme n'est pas issue de l'idéologie fasciste. Il faut voir le totalitarisme comme la réflexion du changement qui est survenu et de la domination du capital financier [...] La bourgeoisie change ses conceptions, le fascisme est obligé d'adapter les siennes!58»

Cette thèse de Togliatti peut nous être très utile pour comprendre les spécificités de la variante du fascisme de l'Europe de l'Est ou du Sud-Est. Cette variante est née des circonstances spécifiques d'États au capitalisme peu développé, dépendants des grandes puissances, dans les conditions de la crise générale du capitalisme, au moment où l'ordre bourgeois était soumis à de fortes pressions.

Suite au retard du développement capitaliste, le capital financier y était à peine constitué. Il n'avait dès lors pas acquis la force qui lui aurait permis de résoudre les contradictions d'intérêt entre les différents groupes et fractions de la bourgeoisie dans le cadre d'un parti unique. C'est pourquoi l'intérêt de classe commun qui consistait à garder sous contrôle la classe ouvrière et à détruire son avantgarde révolutionnaire, ne pouvait s'exprimer à travers le système du parti unique, mais seulement à travers la personne du dictateur, à travers le culte du chef dirigeant et sauveur de la patrie, non lié par les décisions d'un parlement ou d'un gouvernement, mais doté d'un pouvoir absolu.

Le pluripartisme a persisté dans ces dictatures parce qu'il était le reflet de la lutte d'influence entre les grandes puissances ou de l'orientation des différentes fractions de la classe dominante par rapport aux grandes puissances. La position économique et politique très solide de la noblesse et des grands propriétaires fonciers a également été la conséquence du faible développement capitaliste dans ces dictatures. Les représentants de ces classes occupaient des positions clés dans l'armée et dans l'administration.

Le fascisme au pouvoir n'a pas servi seulement à défendre par des moyens terroristes l'ordre capitaliste, mais il a aussi perpétué la structure agraire qui était un frein au développement. C'est pourquoi, dans ces pays, le fascisme n'a pas pu jouer le rôle du moteur d'un développement capitaliste forcé, ne tenant compte des intérêts des propriétaires fonciers que dans la mesure où ceux-ci n'entraient pas en contradiction avec ceux du capital financier. 59

Le fascisme est arrivé au pouvoir par un coup d'État, avant qu'il y ait un parti de masse fasciste. Il ne pouvait donc pas s'appuyer sur un mouvement de masse fasciste. Cette situation l'obligea de partir à la recherche d'autres appuis dans les masses et plus particulièrement dans la classe ouvrière. Il les a trouvés auprès de l'aile la plus à droite, la plus viscéralement anticommuniste de la social-démocratie et des syndicats. Ceux-ci se sont vendus au fascisme pour un plat de lentilles, pour la reconnaissance de l'existence légale de leurs organisations. «Dans certains pays, disait Dimitrov dans son discours au VIIe Congrès de l'Internationale communiste, principalement là où le fascisme n'a pas une large base dans les masses et où la lutte des différentes fractions de la bourgeoisie est assez forte, le fascisme ne réussit pas du premier coup à liquider le Parlement et laisse aux autres partis bourgeois, y compris à la social-démocratie, une certaine légalité 60

Les régimes fascistes en Bulgarie et en Hongrie, tout comme le régime de Pilsudski en Pologne plus tard, se sont vus contraints de légaliser des partis ouvriers non réformistes. Mais ces percées, obtenues grâce au renforcement de la lutte antifasciste 61 n'ont pas abouti au renversement du régime fasciste. Dans ces circonstances, à ces périodes de libéralisation apparente succédaient des phases de renforcement de la terreur visant à détruire l'avantgarde ouvrière. Ces périodes de recul du fascisme se révélaient donc être une sorte de manoeuvre dont Dimitrov disait au VIIe Congrès qu'il est tout à fait possible que « le fascisme puisse, au moment d'une aggravation particulière de sa situation, tenter d'élargir sa base, sans changer de caractère de classe et combiner la dictature terroriste ouverte avec une falsification grossière du parlementarisme 62».

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* Publié dans le Jahrbuch für Geschichte der sozialistischen Länder Europas, vol. 24/1, Berlin 1980, p. 7-36. INT gossweiler 24/04/06 14:01 Page 167


Notes

1. Oelner, F., Préface à la réédition de : Hilferding, Rudolf, Das Finanzkapital. Eine Studie über die jüngste Entwicklung des Kapitalismus, Berlin 1947, p. XVII.

2. Ibidem, pp 462 et sq.

3. Lénine, V., OEuvres, vol. 22, Paris 1960, p. 212.

4. Ibidem, p. 309.

5. Ibidem, p. 320.

6. Lénine, V., OEuvres, vol. 23, Paris 1959, p. 44.

7. Togliatti, Palmiro, Lektionen über den Faschismus, Francfort-sur-le-Main 1973, p. 9.

8. Galkin, A. A., Die Ideologie des Fascismus und der Neofascismus, in : Sowjetwissenschaft, Gesellschaftwissenschaftliche Beiträge, 12/1975, p. 1269 ; voir aussi : Geschichte des zweiten Weltkrieges 1939-1945, vol. I, Die Entstehung des Krieges. Der Kampf der fortschrittlichen Kräfte für die Erhaltung des Friedens, Berlin 1975, p. 99.

9. Sur la crise générale du capitalisme, cf. le compte rendu politique du comité central au XVIeCongrès du PCUS, in : Stalin, J. W., Werke , volume 11, Berlin 1954, p. 216.

10. Lénine, V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, p. 147 ; voir aussi : Truchanowski, W.G., (Ed.), Geschichte der internationalen Beziehungen 1917-1939, Berlin 1963, pp 56 et sq.

11. Togliatti, Lektionen, p. 126.

12. Voir Lénine, OEuvres, vol. 21, Paris 1960, p. 353 et sq.

13. Nearing, S. et J. Freeman, Dollardiplomatie, Berlin-Grunewald 1927, p. 25.

14. Lénine, V., OEuvres, vol. 28, Paris 1961, p. 59 ; voir aussi : Lénine, V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, pp 223 et sq.

15. Lénine, V., OEuvres, vol. 31, Paris 1961, p. 237.

16. Zetkin, Clara, Der Kampf gegen den Faschismus. Rapport sur la troisième assemblée plénière élargie du comité exécutif de l'Internationale communiste, 20 juin 1923 in : Zetkin, Clara, Zur Theorie und Taktik der kommunistischen Bewegung, Leipzig 1974, pp. 301 et sq.

17. Togliatti, Palmiro et Antonio Gramsci, Ein Leben für die italienische Arbeiterbewegung, Berlin 1954, pp 27 et sq.

18. Brjunin, W. B., Die grosse sozialistische Oktoberrevolution und die deutsche Arbeiterbewegung in den Jahren 1917/1918, Berlin 1956, p. 3 ; Ruge, Wolfgang, Deutschland von 1917 bis 1933, Berlin 1974, pp 16 et sq.; sur les effets particulièrement importants de la crise générale du capitalisme sur l'Allemagne, voir Gossweiler, Kurt, Grossbanken, Industriemonopole, Staat, Berlin 1971, pp 95 et sq.

19. Gossweiler, K., Grossbanken, pp 99 et sq.

20. C'est le titre efficace d'une histoire de la République de Weimar : Ruge, Wolfgang, Weimar-Republik auf Zeit (République provisoire), Berlin 1969.

21. L'idée d'une telle nécessité est, par exemple, à la base de l'interprétation du fascisme de A. Sohn-Rethel ; voir : Sohn-Rethel, A., Ökonomie und Klassenstruktur des deutschen Faschismus. Aufzeichnungen und Analysen, Francfort-sur-le-Main, 1973, pp 126, 188.

22. Sur les retombées de la révolution d'Octobre sur les pays des Balkans, voir : Dimitrov, Georgi, Ausgewählte Schriften in drei Bänden, vol. 2, Berlin 1958, pp 324 et sq.

23. À propos des pays des Balkans, voir : Kabaktschieff, Chr., Die Balkanpolitik der Entente, in : Die kommunistische Internationale, numéro 12 (1920), pp 112 et sq. ; pour la Roumanie : Samoilow, S.I., Rumänien, Berlin 1951, pp 44 et sq. ; voir aussi : Geschichte der Diplomatie, volume 3, 1e partie : Die Diplomatie in der Periode der Vorbereitung des zweiten Weltkrieges (1919-1939), Éd. Potjomkin, W. P., Berlin, 1948, pp 132 et sq.

24. Dyktatury w Europie _rodkowo-wschodniej 1918-1939. Konferencja naukowaw Instytucie Historii Polskiej Akademii Nauk, 2-3 XII 1971, Wroc_aw - Warszawa ? Kraków - Gda_sk 1973, p. 15 ; Lacko, M. Le fascisme - les fascismes en Europe centrale orientale, XIIIe Congrès International des Sciences Historiques, Moscou 16-23 août 1970, Moscou, 1970, pp 7 et sq.

25. Sur les Balkans : Dimitrov, G., Ausgewählte Schriften, vol. 2, pp 191 et sq., p. 387 ; pour la Hongrie, voir : Strassenreiter, E., Die Vereinigung der beiden Arbeiterparteien in Ungarn (Juni 1948), in : Beiträge zur Geschichte der Arbeiterbewegung, 3/1976, pp 418 et sq.

26. Carsten, Francis L., Der Aufstieg des Faschismus in Europa, Francfort-sur-le-Main, 1968, pp 200 et sq., pp 213 et sq. ; Nolte, Ernst, Die faschistischen Bewegungen. Die Krise des liberalen Systems und die Entwicklung der Faschismen, Munich, 1966, pp 230, 234 ; sur l'antisémitisme en Hongrie, voir : Bigler, R. M., Heil Hitler and Heil Horthy ! The nature of Hungarian racist nationalism and its impact on German-Hungarian relations 1919-1945, in : East European Quarterly, vol. VIII, n° 3, 1974, pp 251 et sq.

27. Le monde capitaliste et l'Internationale communiste (manifeste adopté au deuxième Congrès Mondial de l'Internationale communiste, du 17 juillet au 7 août 1920), in : " Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste 1919-1923 " (Bibliothèque communiste, juin 1934), réimpression en fac-similé, François Maspéro, 1972, p. 70.

28. Nolte, E., Die faschistischen Bewegungen, p. 214 : " Un rapport de la délégation allemande rapporte : en Roumanie, les socialistes et les communistes sont purement et simplement assommés à coups de matraque. "

29. Gabor, M., Bericht über den Sturz der Rätemacht in Ungarn, in : Die kommunistische Internationale, n° 7-8 (1919), pp 237 et sq.

30. Ibidem, pp 238 et sq. Dans son étude sur la lutte interne du Parti socialiste italien, Lénine nous rappelle qu'en septembre 1917, en Russie, les Sociaux-révolutionnaires appliquèrent une tactique tout à fait semblable en demandant aux Bolcheviques de former un gouvernement et en leur promettant un soutien loyal. Lénine y joint cet avertissement afin que l'on ne commette plus cette erreur fatale à l'instar des Hongrois qui crurent les " turatiens hongrois, qui promettaient d'appuyer Bela Kun, et qui entraient au Parti communiste où ils devaient se révéler les saboteurs de la révolution, qu'ils perdirent par leurs hésitations. " (Lénine, V., OEuvres, vol.31, p. 404)

31. Handbuch der Verträge 1871 - 1964, Helmuth Stoecker (éd.), Berlin, 1968, pp 206 et sq.

32. Pogany, J., Die Krise der kleinen Entente und Ungarn, in : Die kommunistische Internationale, n° 19 (1922), pp 49 et sq.

33. Ibidem, p. 50

34. Ibidem, p. 52

35. Ibidem

36. Dimitrov, OEuvres choisies, Editions en Langues étrangères, Sofia, 1966. Tome I, p.595 ; Die kommunistische Internationale, n° 21 (1922), p. 112.

37. Die kommunistische Internationale, n° 27 (1923), p. 116.

38. Ibidem ; voir aussi : Dimitrov, G, Oeuvres choisies, tome I, p.354.

39. Handbuch der Verträge, pp 205 et sq.

40. Die kommunistische Internationale, n° 21, p. 113.

41. Kalbe, Ernstgert, Über die faschistische Diktatur der 20er Jahre in Bulgarien und die deutschen Hilfsaktionen für die bulgarischen Arbeiter und Bauern, in : ZfG 4/1957, pp 749 et sq. ; Dimitrov, G., Oeuvres choisies, tome I, p.330.

42. Ibidem, p.301

43. Ibidem, p440. Bien entendu, la formulation de Dimitrov d'une imposition du fascisme " par le haut " n'a rien à voir avec l'idée inacceptable pour les marxistes que le fascisme est un mouvement de protestation d'origine petite-bourgeoise qui prend le pouvoir " par le haut ". Comme le montrent les faits - et Dimitrov luimême n'a eu de cesse de le souligner - le fascisme, en tout temps et en tout lieu, n'arrive au pouvoir que comme instrument de la classe dominante exploiteuse, ce que reconnaît d'ailleurs même un historien bourgeois comme Wolfgang Schieder.(voir : Schieder, Wolfgang, Faschismus, in : Sowjetsystem und demokratische Gesellschaft. Eine vergleichende Enzyklopädie, vol. II, Fribourg - Bâle - Vienne, 1968, col. 473).

44. Pour en savoir plus sur le régime de Pilsudski, voir : Manusevil, A. J., U istokov «sanazii», in : Novaja i novejlaja istorija, 3/1974, pp 156 et sq. ; pour en savoir plus sur le régime de Horthy : Strassenreiter, Die Vereinigung.

45. Voir par exemple l'historien polonais Larnowski, J., Authoritarian regimes in central and south-eastern Europe in the inter-war period - analogies and differences, Summary, in : Dyktatury, pp 39 et sq.

46. Dimitrov, G., Oeuvres choisies, tome I, p.680.

47. Ibidem, p.679

48. Kühnl, Reinhard, Probleme einer Theorie über den internationalen Faschismus, IIe partie : Empirische Untersuchung und theoretische Interpretation, in : Politische Vierteljahresschrift, Opladen, XVIe année, 1975, p. 104 ; voir aussi : Kühnl, R., Faschismustheorien. Texte zur Faschismusdiskussion 2. Ein Leitfaden, Hambourg, 1979, pp 192 et sq., 231 et sq.

49. Kühnl, R., Probleme einer Theorie, p. 104.

50. Longo, L., Die internationalen Brigaden in Spanien, Berlin, 1958, pp. 201 et sq.

51. Selon Dimitrov, dans son exposé lors du VIIe Congrès mondial de l'Internationale communiste (Oeuvres choisies) ; voir aussi : Geschichte des zweiten Weltkrieges 1939 - 1945, vol. 1, p. 129.

52. À propos de l'importance de l'idéologie fasciste, voir : Togliatti, Lektionen, pp 15 et sq.

53. Manifeste du deuxième Congrès de l'Internationale communiste, in : " Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste 1919-1923 " (Bibliothèque communiste, juin 1934), réimpression en fac-similé, François Maspéro, 1972, p. 76.

54. Idem.

55. Idem.

56. Voir Kühnl, R., Fascismustheorieen, p. 110 et sq.

57. Togliatti, Lektionen, p. 27.

58. Ibidem, p.30. Le concept de totalitarisme chez Togliatti n'a évidemment rien à voir avec celui qu'utilisent les théoriciens du totalitarisme aujourd'hui. Ceux-ci le définissent comme une situation de domination totale sur l'ensemble de la société, sur toutes les classes et toutes les couches, à partir d'un centre de pouvoir, le parti gouvernemental tout-puissant ou même un homme tout seul. Chez Togliatti, il s'agit de l'exclusivité à l'existence légale du parti fasciste au pouvoir.

59. Gossweiler, Kurt, Alfred Schlicht, Junker und NSDAP 1931/32, in : ZfG, 4/ 1967, pp 644-662 ; voir aussi : Gossweiler, Kurt, Aufsätze zum Faschismus, Pahl-Rugenstein, 1988, partie 1, p. 230 ; Gossweiler, Kurt, Junkertum und Faschismus, in : Wissenschaftliche Zeitschrift der Humbold-Universität zu Berlin, Gesellschafts- und sprachwissenschaftliche Reihe, XXII (1973), 1 / 2, pp 19-26 ; voir aussi : Gossweiler, Kurt, Aufsätze zum Faschismus, Pahl-Rugenstein, 1988, partie 1, p. 260.

60. Dimitrov, G., OEuvres Choisies, tome I, p.595.

61. Kalbe, Über die faschistische Dictatur, p. 753 et sq.(pour la Bulgarie).

62. Dimitrov, G., op. cit., p.596.