Groupe CRI: Comment vaincre le fascisme ?
Analyses et propositions de Trotsky pour l'Allemagne en 1930-1933
La
bourgeoisie recourt au fascisme lorsqu’elle en a un besoin
impérieux pour briser une lutte de classe puissante des
travailleurs et pour maintenir à tout prix son hégémonie
de classe. Dès lors, s’en remettre à un
quelconque parti bourgeois pour vaincre le péril est une
aberration pure et simple pour les organisations de la classe
ouvrière. Le combat opiniâtre des travailleurs, avec la
force et les moyens qui sont les leurs, est seul à même
de triompher d’un tel danger, lorsqu’il existe.
La
question se posait de façon brûlante pour les
organisations ouvrières au début des années
1930. Trotsky analysa avec la plus grande attention la montée
en puissance du NSDAP, le parti nazi, en Allemagne, et formula des
propositions très précises pour le combat de la classe
ouvrière dans cette situation (1).
Visionnaire, car s’appuyant sur les faits analysés avec
soin d’un point de vue marxiste, il écrivait dès
1930, que la victoire du nazisme serait une catastrophe porteuse de
bien plus d’ignominies que le fascisme italien, installé
au pouvoir depuis 1922, n’avait pu et ne pouvait en commettre.
C’est ainsi qu’il écrit : « Comme
les contradictions et les antagonismes ont atteint en Allemagne un
degré extrême de gravité, le travail infernal du
fascisme italien apparaîtra comme une expérience bien
pâle et presque humanitaire en comparaison des crimes dont le
national-socialisme allemand sera capable. » C’est
à partir des analyses et propositions de Trotsky qu’on
s’attellera ici à l’analyse du phénomène
fasciste et aux perspectives dont dispose la classe ouvrière
pour le combattre et l’abattre.
Qu’est-ce
que le fascisme ?
D’un
point de vue descriptif et selon la définition courante, un
régime fasciste se caractérise par le totalitarisme ou
soumission absolue de l’individu au pouvoir d’État.
Pour ce faire, le fascisme s’appuie sur un parti de masse,
hiérarchisé, militarisé, placé sous
l’autorité d’un chef charismatique. Mais il ne se
réduit pas, loin de là, à ces traits
particuliers. Il a en fait pour vocation d’anéantir
toute résistance de la part de la classe ouvrière,
donc d’interdire ses organisations politiques et syndicales,
ainsi que toute forme de lutte de classe et de tout combat
démocratique ; il aboutit à la destruction des
conquêtes démocratiques et ouvrières. Dans son
programme, le parti nazi (NSDAP) proclamait ainsi sa détermination
à établir une « communauté du peuple
(Volksgemeinschaft) » où tout conflit
social serait banni.
Historiquement,
le fascisme ne peut surgir que dans des conditions où la
bourgeoisie n’a plus d’autre solution que celle-là
pour s’opposer à la classe ouvrière et pour
préserver sa domination de classe. Dans un contexte de crise
sociale et économique aiguë, la démocratie
parlementaire bourgeoise ne suffit plus à désamorcer
les tensions sociales. Pour préserver ses intérêts
de classe, la bourgeoisie n’a plus pour instrument qu’une
centralisation extrême du pouvoir exécutif. Mais même
la mise en place d’un État dictatorial et policier peut
se révéler insuffisante : face à un
prolétariat fort et puissamment organisé, comme
c’était le cas du prolétariat allemand jusqu’au
début des années 1930, il faut un mouvement massif qui
puisse influencer idéologiquement la partie la moins
consciente des ouvriers et surtout la petite bourgeoisie.
Le
rôle et le positionnement politiques de cette dernière
sont en effet essentiels, même si, comme on va le voir, ils
découlent en dernière analyse du prolétariat et
de sa lutte de classe. Le fascisme s’adresse prioritairement
aux classes sociales frappées de plein fouet par la crise :
la petite bourgeoisie avant tout — petit peuple des
artisans et des commerçants des villes, petite et moyenne
paysannerie —, auxquels viennent s’ajouter les
fonctionnaires et employés, qui figurent eux aussi parmi les
principales victimes de la crise et peuvent voir leur salut dans le
renforcement de l’État que le fascisme promeut, comme
employeur et protecteur. Or le fascisme a un besoin impérieux
de ces catégories sociales, qu’il enrôle,
militarise et endoctrine, pour s’en servir comme d’une
force destinée à écraser le prolétariat
et ses organisations. Pour ce faire, il déploie un programme
populiste et plébéien susceptible de les gagner à
sa cause, tout en étant financé par le grand capital.
Dès lors, pour les partis de la classe ouvrière, il
est indispensable de s’adresser aux classes moyennes pour
qu’au contraire elles rejoignent les rangs du prolétariat.
Car par sa situation intermédiaire, la petite bourgeoisie
oscille en permanence entre les deux classes principales de la
société capitaliste, le prolétariat et la
grande bourgeoisie. Celle qui parvient à la gagner remporte
une bataille essentielle dans cette lutte à mort : pour
conforter sa domination, la grande bourgeoisie a besoin de se
concilier la petite bourgeoisie ; pour mener sa révolution
victorieuse, le prolétariat doit savoir l’entraîner
dans sa lutte et, pour ce faire, avant tout se rassembler et
s’organiser comme classe.
La
situation en Allemagne au
début des années 1930
Par
sa structure sociale et économique, l’Allemagne du
début du XXe siècle réunit les
conditions objectives et subjectives d’un passage possible au
socialisme (2).
La classe ouvrière y est nombreuse et rassemblée dans
de grandes villes et régions industrielles. L’économie
est elle-même très concentrée, grâce aux
cartels et autres Konzern permettant un regroupement et une
rationalisation de la production dans de vastes chaînes
maîtrisant l’ensemble des maillons productifs, d’amont
en aval, en particulier dans les grands trusts chimiques (IG
Farben), sidérurgiques (Krupp, Thyssen, Hoesch) et dans le
secteur de l’électricité (AEG, Siemens).
L’Allemagne est alors la deuxième puissance
industrielle mondiale.
La
conscience et l’organisation de classe chez les ouvriers sont
fortes : le parti social-démocrate allemand (SPD) est
une organisation remarquable par sa structuration ; il dispose
d’associations diverses (organisations de femmes socialistes,
mouvements de jeunes, mouvements de plein air), d’universités
populaires, de bibliothèques et de sociétés de
lecture, de maisons d’édition, de journaux, de revues…
Cependant, la bourgeoisie, au moyen de son État, tente de
détourner les ouvriers de leur conscience de classe
internationaliste par une politique systématique de
« réconciliation » du prolétariat
avec le Reich : développement du christianisme social,
« politique sociale » de Bismarck puis de
Guillaume II, déploiement d’une idéologie
nationaliste et chauvine visant à attacher les travailleurs à
une culture du « peuple élu », par
l’éducation officielle, la presse bourgeoise et la
propagande d’État.
Cette
pression systématique en faveur d’un nationalisme
exacerbé favorise la trahison de la social-démocratie
allemande, avérée lors du déclenchement de la
guerre interimpérialiste en 1914. Les fractions des
organisations prolétariennes constituées par les
couches privilégiées du prolétariat,
aristocratie ouvrière et membres permanents des partis et des
syndicats, sont les vecteurs sociaux de cette capitulation (3).
Karl Liebknecht écrit alors : « L’opportunisme
a été engendré pendant des dizaines d’années
par les particularités de l’époque de
développement du capitalisme où l’existence
relativement pacifique et aisée d’une couche d’ouvriers
privilégiés les “embourgeoisait“, leur
donnait des bribes de bénéfice du capital, leur
épargnait la détresse, les souffrances et les
détournait des tendances révolutionnaires de la masse
vouée à la ruine et à la misère. »
Pour
les communistes révolutionnaires internationalistes, l’ennemi
à combattre est leur propre bourgeoisie et leur propre
gouvernement. Mobilisé, Liebknecht diffuse un tract rappelant
aux soldats-ouvriers que « l’ennemi principal
est dans notre propre pays ». À partir d’avril
1917, de puissantes grèves se succèdent qui remettent
profondément en cause la politique d’union sacrée
à laquelle participe de plain-pied la direction de la
social-démocratie. L’un des principaux dirigeants du
parti social-démocrate, Fritz Ebert, répète,
pour mettre fin à ces grèves : « C’est
le devoir des travailleurs de soutenir leurs frères et leurs
pères du front et de leur forger de meilleures armes comme le
font les travailleurs anglais et français. (…) La
victoire est le vœu le plus cher des Allemands. »
Une
révolution prolétarienne éclate en novembre
1918 et se répand dans tout le pays. Alors que Liebknecht
fait proclamer par acclamations la « république
socialiste allemande », les dirigeants sociaux-démocrates
s’accrochent de toute leur force à la démocratie
parlementaire bourgeoise contre les conseils, affirment leur
hostilité à toute « dictature de classe »
et appellent à la participation des partis bourgeois au
gouvernement. Au moment où des conseils sont constitués
dans la plupart des grandes villes par les ouvriers et les soldats,
des dirigeants sociaux-démocrates entrent dans le
gouvernement de la République bourgeoise, proclamée
sur les ruines du Reich : Ebert, « socialiste »
qui se veut « modéré », dirige
même ce gouvernement concurrent des conseils élus par
les travailleurs. Pour promouvoir l’Assemblée
constituante bourgeoise, la social-démocratie constitue le
pivot d’une coalition qui rassemble toutes les forces
politiques représentant les intérêts des classes
possédantes. C’est le gouvernement d’Ebert qui
liquide les conseils ouvriers, laisse assassiner, le 15 janvier
1919, les dirigeants communistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht,
et mène la répression du mouvement ouvrier sous
l’autorité du ministre « socialiste »
Gustav Noske : le 4 mars 1919, celui-ci donne ordre aux corps
francs de marcher sur Berlin pour mettre à bas les conseils
ouvriers. Plusieurs centaines de révolutionnaires sont alors
exécutés sans jugement. Le parti communiste allemand
(KPD) fondé en décembre 1918, sort profondément
affaibli de cette épreuve. Mais il parvient à se
construire et, l’année suivante, il compte environ
450 000 adhérents.
La
crise économique et l’occupation de la Ruhr par les
troupes françaises ouvrent à nouveau, en 1923, une
situation révolutionnaire. Les conditions de vie sont de fait
dramatiques pour la majorité écrasante de la
population allemande : gigantesque inflation, misère
généralisée, paupérisation absolue des
travailleurs, ruine de la petite bourgeoisie. Le mouvement des
conseils d’usines se développe à un rythme
extrêmement rapide pendant l’année 1923. Mais la
direction du KPD, qui a préparé avec soin
l’insurrection ouvrière (incluant la mise sur pied de
« centuries prolétariennes », groupes
ouvriers d’autodéfense), se met à la remorque
des sociaux-démocrates de gauche qui se refusent à
appeler à la grève générale.
L’insurrection, pourtant très bien préparée,
est annulée, sauf à Hambourg où, totalement
isolée, elle est réprimée dans le sang. C’est
une retraite sans combat, une occasion révolutionnaire
manquée. Indéniablement, ces deux défaites, en
1919 puis 1923, affectent profondément la confiance du
prolétariat dans ses propres forces.
Crise
économique et
montée du nazisme
La
crise économique du système capitaliste à
partir de 1929 commence très vite en Allemagne, avec le
rapatriement massif des capitaux américains. Son ampleur et
sa violence rappellent celle de 1923. La production s’effondre,
le chômage atteint des chiffres étourdissants : 3
millions fin 1929, 4,4 millions fin 1930, 6 millions fin 1932. Dans
un tel contexte, les rapports de force se tendent à
l’extrême. Le parti communiste accroît
considérablement son potentiel électoral : d’une
élection à l’autre, entre 1928 et 1930, il passe
de 3,3 millions à 4,6 millions de voix. Mais les nazis
progressent de façon beaucoup plus vertigineuse : de
800 000 voix en 1928 à 6 400 000 en 1930. À
cette date, le NSDAP compte environ 150 000 membres, parmi
lesquels les classes moyennes et les paysans sont sur-représentés.
Rempart de l’ordre et de la propriété, le NSDAP
attire aussi en nombre des membres de professions libérales,
des patrons et des hauts fonctionnaires. De grands capitalistes le
soutiennent financièrement : c’est en particulier
le cas des magnats de l’industrie sidérurgique Fritz
Thyssen et Friedrich Flieck, des banquiers Von Stauss et Schröder,
du président de la Reichsbank Hjalmar Schacht, ainsi que de
nombreux patrons d’entreprises petites et moyennes, tous
sensibles à la violence anti-marxiste des nazis. Le noyau de
l’électorat nazi réside cependant dans les
classes moyennes, artisans, commerçants, paysans,
représentants du petit capital (rentiers, pensionnés),
toutes catégories sociales qui ont été les
principales victimes de l’hyper-inflation des années
1920. Face à cette montée du nazisme, les
organisations de la classe ouvrière doivent réagir
avec les plus extrêmes vigilance et combativité.
Trotsky
s’emploie alors à démontrer que la victoire de
la classe ouvrière sur le nazisme est possible, et qu’elle
est vitale. Il rappelle d’abord la force que détient,
par sa position dans les rapports de production, la classe
ouvrière : « Sur la balance de la
statistique électorale, 1 000 voix fascistes pèsent
aussi lourd que 1 000 voix communistes. Mais sur la balance de
la lutte révolutionnaire, 1 000 ouvriers d’une
grande entreprise représentent une force cent fois plus
grande que celle de 1 000 fonctionnaires, employés de
ministères, avec leurs femmes et leurs belles-mères. »
Les ouvriers sont seuls à pouvoir mettre en marche les moyens
de production et de transport, à pouvoir produire et
distribuer le fer, le charbon, le rail, l’électricité.
Il est impératif de le rappeler dans un contexte
pré-révolutionnaire où il n’y a que
deux voies possibles : la situation peut devenir révolutionnaire
ou contre-révolutionnaire. « Les situations
politiques les plus difficiles sont, en un certain sens, les plus
faciles, note Trotsky : elles n’admettent qu’une
seule solution. Quand on désigne clairement une tâche
par son nom, en principe on l’a déjà résolue :
du front unique pour la défensive à la conquête
du pouvoir sous le drapeau du communisme. En 1923, on refusa le
combat ; devant le spectre du fascisme, le parti refusa le
combat. Quand il n’y a pas de lutte, il ne peut y avoir de
victoire. C’est précisément la force du fascisme
et sa pression qui excluent aujourd’hui toute possibilité
de refuser le combat. Il faut se battre. »
Se
battre avec ses propres forces
Aveuglement
et trahisons de
la social-démocratie
Cela
suppose que la classe ouvrière prenne la tête de ce
combat, sans s’en remettre aux gouvernements bourgeois qui
servent des intérêts contradictoires aux siens. En
1930, le chancelier Heinrich Bruning (dirigeant du parti catholique
bourgeois, le Zentrum) applique une politique anti-ouvrière
dure pour résoudre la crise par la déflation :
lois d’exception, baisse drastique des salaires, réduction
de l’allocation-chômage… Certes, Bruning tolère
les organisations ouvrières, parce qu’il n’a pas
les moyens politiques et militaires de les liquider — et
parce que les dirigeants sociaux-démocrates soutiennent ce
gouvernement bourgeois qu’ils considèrent comme un
moindre mal. Mais Bruning tolère aussi les nazis, car il
craint par dessus tout la force révolutionnaire du
prolétariat.
Lors
de l’élection présidentielle de mars 1932, le
SPD va jusqu’à apporter son soutien au maréchal
Paulus von Hindenburg, sous prétexte de contrer la
candidature de Hitler. Noble brandebourgeois, chef d’état-major
à partir de 1916, soutenu par tous les partis de la droite
allemande, Hindenburg est président de la République
depuis 1925 et, à ce titre, applique une politique
réactionnaire et violemment anti-ouvrière. On mesure
ici les errements des dirigeants sociaux-démocrates :
ils s’en remettent à Bruning et à Hindenburg,
comme s’ils pouvaient être des remparts contre le
fascisme, au lieu de mobiliser toutes leurs forces, qui sont
puissantes — des centaines de milliers de militants et
des millions de sympathisants, une organisation rigoureuse, une
presse bien structurée, des liens organiques avec des
syndicats encore plus puissants… —, pour prendre
la tête de la lutte contre la politique de la bourgeoisie. La
responsabilité des chefs de la social-démocratie est
considérable : depuis août 1914 et leur adhésion
à l’union sacrée de toutes les classes au
service de la guerre impérialiste, ils se refusent à
en appeler au combat indépendant de la classe ouvrière,
préférant servir au sein de gouvernements bourgeois
ou, sans y participer, les soutenir. Or, comme le souligne Trotsky,
« la petite bourgeoisie peut se ranger du côté
des ouvriers si elle voit en eux un nouveau maître. La
social-démocratie apprend à l’ouvrier à
se comporter comme un laquais. La petite bourgeoisie ne suivra pas
un laquais. La politique du réformisme enlève au
prolétariat toute possibilité de diriger les masses
plébéiennes de la petite bourgeoisie et par là
même transforme ces dernières en chair à canon
du fascisme. »
Zigzags
du parti communiste
À
la différence de la direction social-démocrate, les
dirigeants communistes allemands rejettent tout soutien à
Bruning. Mais c’est pour mieux, ponctuellement, s’inféoder
à Hitler ! La direction du KPD n’a aucune
conscience du danger mortel que représente le nazisme pour la
classe ouvrière. Elle est persuadée qu’il périra
de lui-même ; selon elle, « le succès
électoral d’Hitler contient avec une certitude absolue
le germe de sa future défaite » (4).
L’Internationale Communiste va jusqu’à affirmer
que le passage par le nazisme peut être bénéfique :
« L’institution de la dictature fasciste
ouverte, qui détruit les illusions démocratiques des
masses et les libère de l’influence social-démocrate,
accélère la marche de l’Allemagne vers la
révolution prolétarienne. » (5)
En juin 1931, le parti communiste se joint ainsi au NSDAP, dans
des manifestations, pour soutenir un référendum
proposé par le parti nazi (6).
Depuis 1928, appliquant avec docilité les consignes venues de
Moscou, la direction du KPD, avec à sa tête Ernst
Thälmann, l’homme de Staline, caractérise la
social-démocratie de « social-fascisme »
— Staline parle de la social-démocratie comme de
« l’aile modérée du fascisme ».
Selon la tactique dite de « classe contre classe »,
seul le parti communiste représente vraiment la classe
ouvrière et il n’y a donc aucune distinction à
faire entre le parti social-démocrate qui a la confiance de
millions d’ouvriers et le parti nazi reposant sur la petite
bourgeoisie et promu par le grand capital. Cette ligne
ultra-gauchiste constitue l’une des variantes des différents
virages et zigzags de l’Internationale communiste stalinisée.
Elle ne fait que succéder à l’opportunisme des
années 1923-1928, période durant laquelle les ententes
avec la social-démocratie étaient considérées
comme des préalables indispensables à toute action,
auxquelles les directions communistes n’hésitaient pas
à sacrifier l’indépendance de leurs partis et de
leur programme comme leur liberté de critique. Ces zigzags
correspondent, selon le mot de Trotsky, à un « centrisme
bureaucratique » qu’il convient de combattre
avec la plus grande fermeté, comme le fait l’Opposition
de gauche en URSS et au niveau international. Cette caractérisation
détermine la politique à suivre pour les authentiques
communistes révolutionnaires internationalistes :
défense de l’URSS et des acquis de la révolution
d’Octobre, mais critique ouverte de la bureaucratie et
opposition implacable à la clique stalinienne. Celle-ci juge
d’ailleurs le moment opportun pour lancer une campagne
internationale contre le « trotskysme » :
sabotage des réunions de l’Opposition de gauche,
persécution généralisée, utilisation de
la violence… « Telle est la situation
humiliante, indigne et en même temps profondément
tragique de l’Internationale communiste. » Et
ce d’autant plus que la véritable tactique « classe
contre classe » réside dans le front unique
ouvrier, que la IIIe Internationale stalinienne refuse de mettre en
œuvre.
Les
armes d’un combat résolu contre le fascisme
Le
front unique ouvrier
Face
à la montée du fascisme, au lieu de faire de la
social-démocratie un ennemi juré, les militants
communistes doivent s’adresser à elle pour un combat
commun, sous la forme du front unique ouvrier. Cette
politique, définie sur un plan général par le
IIIe Congrès de l’Internationale communiste en 1921, a
en l’occurrence pour but d’unir les forces du
prolétariat contre le danger fasciste, de stimuler la
combativité de ceux qui hésitent devant la lutte, de
critiquer et dénoncer les dirigeants qui refusent et
capitulent.
Une
telle tactique permet de s’adresser tout à la fois aux
masses pour les mobiliser et aux dirigeants reconnus par les masses
pour les contraindre à prendre publiquement position. Elle
tient compte à chaque moment de l’état d’esprit
des travailleurs. L’union de toutes les forces du prolétariat
et l’expérience de la lutte accroissent ainsi
considérablement la prise de conscience révolutionnaire
de la classe ouvrière.
Pour
une action militante coordonnée : les comités
d’usine, le contrôle ouvrier, les soviets
Le
front unique ouvrier est la forme qui permet le mieux de prendre des
décisions d’actions communes pour résister
concrètement aux milices fascistes. La protection des usines
nécessite la mise sur pied de comités d’usines :
« Chaque usine doit se transformer en forteresse
antifasciste avec son commandant et ses équipes de combat. Il
faut se procurer les plans des casernes et des autres foyers
fascistes dans chaque ville, dans chaque district. »
Pour faire face aux assauts des fascistes, mais aussi se préparer
à l’affrontement avec l’appareil d’État,
les travailleurs doivent organiser une mobilisation de masse,
riposte qui soit à la hauteur de la menace : à
cet égard, la grève générale est une
arme. Elle permet la structuration d’ensemble de la lutte et
la prise de contrôle des usines par les ouvriers, au moyen de
conseils ouvriers (ou soviets) fédérés, chargés
de la coordination démocratique de l’ensemble. Les
soviets, organes supérieurs du front unique, sont ainsi
amenés à jouer un rôle politique et économique
dirigeant. Ils deviennent par là même, selon la formule
de Trotsky, « la plus haute expression
organisationnelle de l’unité du prolétariat ».
Pour
l’indispensable construction du parti communiste
révolutionnaire
Dans
cette période décisive, il faut plus que jamais
accélérer la construction du parti communiste. Tout en
proposant aux autres organisations ouvrières des mots d’ordre
clairs de front unique défensif, du sommet à la base,
le parti communiste doit maintenir sa ligne politique indépendante,
sa presse, son drapeau. Cela implique de critiquer impitoyablement
les dirigeants sociaux-démocrates et de mettre en avant le
renversement du capitalisme comme seule solution aux misères
des masses. Il faut enfin que le parti se réunisse, étant
donné les circonstances exceptionnelles, en congrès
extraordinaire pour assurer son plein fonctionnement démocratique.
Or
cette nécessaire organisation politique est ignorée et
méprisée par la direction du parti communiste, obsédée
par l’idée que l’ennemi principal reste la
social-démocratie, embourbée dans une tactique de
« front unique rouge » sous seule direction
communiste, c’est-à-dire excluant de fait les
travailleurs non inscrits dans son orbite, notamment
sociaux-démocrates, qui restent pourtant plus nombreux que
les communistes. Ce « front unique rouge » se
révèle donc la négation du front unique
ouvrier, dans la mesure où il n’est en fait qu’un
front du parti avec lui-même… La direction du KPD
empêche ainsi de véritables actions de masse capables
de combattre efficacement le fascisme. Elle se révèle
passive et impuissante au moment de l’arrivée légale
de Hitler au pouvoir, nommé chancelier par le président
de la République Hindenburg le 30 janvier 1933.
La
« mise au pas (Gleichanstaltung) » du
peuple allemand commence immédiatement. Lors des élections
au Reischstag de mars 1933, la campagne électorale nazie est
financée par une souscription de 3 millions de marks, obtenus
des milieux industriels (parmi lesquels les patrons les plus
puissants d’Allemagne, Krupp, Schnitzler, Vögler…).
La campagne se déroule dans un climat de terreur. Bien que le
parti nazi n’obtienne pas la majorité absolue (44 %
des voix), il fait immédiatement voter au Reichstag les
pleins pouvoirs à Hitler. En quelques mois, les organisations
ouvrières allemandes sont liquidées : le KPD est
interdit dès mars 1933, et le SPD en juin. La loi du 14
juillet 1933 interdit leur reconstitution. Les syndicats de classe
disparaissent également et le corporatisme est imposé
de force par l’affiliation obligatoire à un « Front
du Travail » qui regroupe patrons et salariés.
Presses et associations ouvrières disparaissent purement et
simplement, atomisant toute possibilité de résistance.
Des milliers de militants sont arrêtés par la Gestapo,
jetés en prison ou déportés dans des camps de
concentration. Les libertés individuelles sont suspendues, la
terreur est érigée en système étatique ;
le totalitarisme est consacré par une loi de décembre
1933 qui proclame le NSDAP « dépositaire de la
nation allemande et de l’État » ; les
persécutions contre les démocrates, les Juifs, les
Tsiganes, les handicapés, les homosexuels, etc., se
multiplient, avant d’être organisées de manière
systématique jusqu’à l’exécution de
véritables plans d’extermination.
Cette
victoire totale du nazisme sur la classe ouvrière et toute la
société allemandes a donc été facilitée,
voire permise, par l’incapacité des directions du
mouvement ouvrier à y faire face. Alors qu’il fallait
combattre la montée du fascisme par l’unité du
front prolétarien, d’une part, et les armes spécifiques
de la lutte de classe ouvrière, d’autre part, les
dirigeants sociaux-démocrates et staliniens du mouvement
ouvrier ont fait tout le contraire. Sous prétexte de
combattre le fascisme, les sociaux-démocrates ont soutenu
jusqu’au bout les partis et les gouvernements officiellement
« démocratiques », lesquels s’en
sont remis à Hitler dès qu’ils ont estimé
devoir le faire. Sous prétexte de combattre le
« social-fascisme », les dirigeants staliniens
ont empêché l’unité de la classe ouvrière
allemande, qui était seule capable, par sa position sociale,
ses organisations puissantes et sa conscience de classe, de vaincre
le fascisme. Face à cette effroyable faillite, et après
avoir constaté l’absence de toute auto-critique du KPD
et de l’Internationale communiste, Trotsky et l’Opposition
de gauche internationale, qui s’étaient battus
jusque-là pour le redressement de la IIIe Internationale
gangrenée par le centrisme bureaucratique stalinien), en
tirèrent les conséquences : ils s’engagèrent
dans le combat pour la construction de la IVe
Internationale.
1) Léon
Trotsky, Comment vaincre le fascisme. Écrits sur
l’Allemagne 1930-1933, [trad. fr.] Paris, Éditions
de la Passion, 1993.
2) Sur
tous ces points, voir Pierre Broué, Révolution en
Allemagne, Paris, Éditions de Minuit, 1971, et nos
articles parus dans Le
CRI des travailleurs
n° 1 à 3, février, mars et avril 2003 (« La
révolution allemande et ses enseignements. 1918-1923 »).
3)
Pierre Broué note à ce propos : « Vers
1907, on peut estimer à 9,8 % du total des adhérents
les non-salariés définis comme "travailleurs
indépendants" (tenanciers d’auberge ou de taverne,
coiffeurs, artisans, commerçants, petits industriels). Le
poids de ces éléments petits-bourgeois est d’autant
plus important que c’est dans leur direction que le parti
oriente son effort électoral en adaptant son langage à
celui de cette clientèle à gagner. 14 % seulement des
adhérents figurent dans les statistiques avec l’étiquette
de "travailleurs". Le cœur des adhérents du
parti est donc constitué de travailleurs qualifiés,
ouvriers privilégiés, dans lesquels Zinoviev désigne
“l’aristocratie ouvrière”. »
(Révolution en Allemagne, op. cit., p. 33.)
4) Cité
par Pierre Ayçoberry, La question nazie. Essai sur les
interprétations du national-socialisme, Paris, Seuil,
1979, p. 79.
5) Présidium
du Comité exécutif de l’Internationale
Communiste, 1er avril 1933, cité ibidem, p. 81.
6) Il
s’agit de réclamer par plébiscite la dissolution
du Landtag de Prusse.