Amadeo Bordiga: Le Fascisme
publié dans "il comunista", 17 novembre 1921
Le mouvement fasciste a apporté à son congrès [1] le bagage
d'une puissante organisation, et tout en se proposant de
déployer spectaculairement ses forces dans la capitale, il a
également voulu jeter les bases de son idéologie et de son
programme sous les yeux du public, ses dirigeants s'étant
imaginés qu'ils avaient le devoir de donner à une
organisation aussi développée la justification d'une doctrine
et d'une politique "nouvelles".
L'échec que le fascisme a essuyé avec la grève romaine
n'est encore rien à côté de la faillite qui ressort des
résultats du congrès en ce qui concerne cette dernière
prétention.
Il est évident que l'explication et, si l'on
veut, la justification du fascisme ne se trouvent pas dans ces
constructions programmatiques qui se veulent nouvelles, mais qui
se réduisent à zéro aussi bien en tant qu'œuvre
collective qu'en tant que tentative personnelle d'un
chef: infailliblement destiné à la carrière d'"un homme
politique" au sens le plus traditionnel du mot, celui-ci ne
sera jamais un "maître". Futurisme de la politique, le
fascisme ne s'est pas élevé d'un millimètre au-dessus de
la médiocrité politique bourgeoise. Pourquoi?
Le Congrès, a-t-on dit, se réduit au discours de Mussolini.
Or, ce discours est un avortement.
Commençant par l'analyse
des autres partis, il n'est pas parvenu à une synthèse qui
aurait fait apparaître l'originalité du parti fasciste par
rapport à tous les autres. S'il a réussi dans une certaine
mesure à se caractériser par sa violente aversion contre le
socialisme et le mouvement ouvrier, on n'a pas vu en quoi sa
position est nouvelle par rapport aux idéologies des partis
bourgeois traditionnels.
La tentative d'exposer l'idéologie fasciste en
appliquant une critique destructrice aux vieux schémas sous forme
de brillants paradoxes s'est réduite à une série
d'affirmations qui n'étaient ni nouvelles en elles-mêmes,
ni reliées par un lien quelconque les unes aux autres dans la
synthèse nouvelle qui en était faite, mais ressassaient sans
aucune efficacité des arguments de polémique politique écoulés et
mis à toutes les sauces par la manie de nouveauté qui tourmente
les politiciens de la bourgeoisie décadente
d'aujourd'hui.
Nous avons ainsi assisté non point à la
révélation solennelle d'une nouvelle vérité (et ce qui vaut
pour le discours de Mussolini vaut également pour toute la
littérature fasciste), mais à une revue de toute la flore
bactérienne qui prospère sur la culture et l'idéologie
bourgeoises de notre époque de crise suprême, et à des variations
sur des formules volées au syndicalisme, à l'anarchisme, aux
restes de la métaphysique spiritualiste et religieuse, bref à
tout, sauf, heureusement, à notre horripilant et brutal marxisme
bolchevique.
Quelle conclusion tirer du mélange informe
d'anti-cléricalisme franc-maçon et de religiosité militante,
de libéralisme économique et d'anti-libéralisme politique,
grâce auquel le fascisme tente de se distinguer à la fois du
programme du parti populaire et du collectivisme communiste?
Quel
sens et a-t-il à affirmer qu'on partage avec le communisme la
notion anti-démocratique de dictature, quand on ne conçoit cette
dictature que comme la contrainte de la "libre"
économie sur le prolétariat et qu'on déclare cette
"libre" économie plus que jamais nécessaire? Quel sens
et a-t-il à vanter la république du moment qu on fait miroiter la
perspective d'un régime pré-parlementaire et dictatorial, et
par conséquent ultra-dynastique?
Quel sens et a-t-il enfin à
opposer à la doctrine du parti libéral celle de la droite
historique qui fut plus sérieusement et intimement libérale que
ledit parti, à la fois en théorie et en pratique? Si
l'orateur avait tiré de toutes ces énonciations une
conclusion qui les eût harmonieusement ordonnées, leurs
contradictions n'auraient pas disparu, mais elles auraient du
moins prêté à l'ensemble cette force propre aux paradoxes
dont toute nouvelle idéologie se pare.
Mais comme dans ce cas la
synthèse finale manque, il ne reste plus qu'un fatras de
vieilles histoires et le bilan est un bilan de faillite.
Le point délicat était de définir la position du fascisme face
aux partis bourgeois du centre.
On pouvait tant bien que mal se
présenter comme adversaire du parti socialiste et du parti
populaire; mais la négation du parti libéral et la nécessité de
s'en débarrasser et, dans un certain sens, de se substituer à
lui, n'ont pas été théorisées de façon tant soit peu décente
ni traduites dans un programme de parti. Nous ne voulons pas
affirmer par là, précisons-le tout de suite, que le fascisme ne
peut pas être un parti: il en sera un, conciliant parfaitement
ses aversions extravagantes contre la monarchie, en même temps
que contre la démocratie parlementaire et contre le... socialisme
d'Etat.
Nous constatons simplement que le mouvement fasciste
dispose d'une organisation bien réelle et solide qui peut
être aussi bien politique et électorale que militaire, mais
qu'il manque d'une idéologie et d'un programme
propres. Le Congrès et le discours de Mussolini, qui a pourtant
fait le maximum pour définir son mouvement, prouvent que le
fascisme est impuissant à se définir lui-même. C'est un fait
sur lequel nous reviendrons dans notre analyse critique et qui
prouve la supériorité du marxisme qui, lui, est parfaitement
capable de définir le fascisme
Le terme "idéologie" est un peu métaphysique, mais
nous l'emploierons pour désigner le bagage programmatique
d'un mouvement, la conscience qu'il a des buts qu'il
doit successivement atteindre par son action.
Cela implique
naturellement une méthode d'interprétation et une conception
des faits de la vie sociale et de l'histoire. A l'époque
actuelle, justement parce qu'elle est une classe en déclin,
la bourgeoisie a une idéologie dédoublée.
Les programmes
qu'elle affiche à l'extérieur ne correspondent pas à la
conscience intérieure qu'elle a de ses intérêts et de
l'action à mener pour les protéger.
Lorsque la bourgeoisie
était encore une classe révolutionnaire, l'idéologie sociale
et politique qui lui était propre, ce libéralisme que le fascisme
se dit appelé à supplanter, avait toute sa vigueur. La
bourgeoisie "croyait" et "voulait" selon les
tables du programme libéral ou démocratique: son intérêt vital
consistait à libérer son système économique des entraves que
l'ancien régime mettait à son développement.
Elle était
convaincue que la réalisation d'un maximum de liberté
politique et la concession de tous les droits possibles et
imaginables à tous les citoyens jusqu'au dernier coïncidaient
non seulement avec l'universalité humanitaire de sa
philosophie, mais avec le développement maximum de la vie
économique.
En fait, le libéralisme bourgeois ne fut pas seulement une
excellente arme politique au moyen de laquelle l'Etat abolit
l'économie féodale et les privilèges des deux premiers
"états", le clergé et la noblesse.
Il fut aussi un
moyen non négligeable pour l'Etat parlementaire de remplir sa
fonction de classe non seulement contre les forces du passé et
leur restauration, mais aussi contre le "quart état" et
les attaques du mouvement prolétarien.
Dans la première phase de
son histoire, la bourgeoisie n'avait pas encore conscience de
cette seconde fonction de la démocratie, c'est-à-dire du fait
qu'elle était condamnée à se transformer de facteur
révolutionnaire en facteur de conservation à mesure que
l'ennemi principal cesserait davantage d'être
l'ancien régime pour devenir le prolétariat.
La droite
historique italienne, par exemple, n'en avait pas conscience.
Les idéologues libéraux ne se contentaient pas de dire que la
méthode démocratique de formation de l'appareil d'Etat
était dans l'intérêt de tout "le peuple" et
assurait une égalité des droits à tous les membres de la société:
ils le "croyaient".
Ils ne comprenaient pas encore que,
pour sauver les institutions bourgeoises dont ils étaient les
représentants, il pût être nécessaire d'abolir les garanties
libérales inscrites dans la doctrine politique et dans les
constitutions de la bourgeoisie. Pour eux, l'ennemi de
l'Etat ne pouvait qu'être l'ennemi de tous, un
délinquant capable de violer le contrat social.
Par la suite, il devint évident pour la classe dominante que
le régime démocratique pouvait servir également contre le
prolétariat et qu'il était une excellente soupape de sécurité
au mécontentement économique de ce dernier; la conviction que le
mécanisme libéral servait magnifiquement ses intérêts
s'enracina donc de plus en plus dans la conscience de la
bourgeoisie.
Elle ne le considéra plus dès lors que comme un
moyen et non plus comme une fin abstraite, et elle se rendit
compte que l'usage de ce moyen n'est pas incompatible
avec la fonction intégratrice de l'Etat bourgeois, ni avec sa
fonction de répression même violente contre le mouvement
prolétarien.
Mais un Etat libéral, qui pour se défendre doit
abolir les garanties de la liberté, apporte la preuve historique
de la fausseté de la doctrine libérale elle-même en tant
qu'interprétation de la mission historique de la bourgeoisie
et de la nature de son appareil de gouvernement.
Ses véritables
fins apparaissent au contraire clairement: défendre les intérêts
du capitalisme par tous les moyens, c'est-à-dire aussi bien
par les diversions politiques de la démocratie que par les
répressions armées, quand les premières ne suffisent plus à
freiner les mouvements menaçant l'Etat lui-même.
Cette doctrine n'est cependant pas une doctrine
"révolutionnaire" de la fonction de l'Etat
bourgeois et libéral. Pour mieux dire, ce qui est
révolutionnaire, c'est de la formuler, et c'est pourquoi
dans la phase historique actuelle, la bourgeoisie doit la mettre
en pratique et la nier en théorie.
Pour que l'Etat bourgeois
remplisse sa fonction répressive qui est tout naturellement la
sienne, il faut que les prétendues vérités de la doctrine
libérale aient été implicitement reconnues comme fausses, mais il
n'est pas du tout nécessaire de retourner en arrière et de
réviser la constitution de l'appareil d'Etat. Ainsi la
bourgeoisie n'a pas à se repentir d'avoir été libérale ni
à abjurer le libéralisme: c'est par un développement en
quelque sorte "biologique" que son organe de domination
a été armé et préparé à défendre la cause de la
"liberté" au moyen des prisons et des
mitrailleuses.
Tant qu'il énonce des programmes et reste sur le terrain
politique, un mouvement bourgeois ne peut reconnaître carrément
cette nécessité de la classe dominante de se défendre par tous
les moyens, et compris ceux qui sont théoriquement exclus par la
constitution.
Ce serait une fausse manœuvre du point de vue
de la conservation bourgeoise. D'autre part, il est
indiscutable que les quatre-vingt dix-neuf pour cent de la classe
dominante sentent combien il serait faux, de ce même point de
vue, de répudier jusqu'à la forme de la démocratie
parlementaire et de réclamer une modification de l'appareil
d'Etat, aussi bien dans un sens aristocratique
qu'autocratique.
De même qu'aucun Etat pré-napoléonien
n'était aussi bien organisé que les Etats démocratiques
modernes pour les horreurs de la guerre (et pas seulement du
point de vue des moyens techniques), aucun ne serait non plus
arrivé à leur cheville pour la répression intérieure et la
défense de son existence.
Il est alors logique que dans la
période actuelle de répression contre le mouvement
révolutionnaire du prolétariat, la participation des citoyens
appartenant à la classe bourgeoise (ou à sa clientèle) à la vie
politique revête des aspects nouveaux. Les partis
constitutionnels organisés de façon à faire sortir des
consultations électorales du peuple une réponse favorable au
régime capitaliste signée de la majorité ne suffisent plus.
Il
faut que la classe sur laquelle l'Etat repose assiste
celui-ci dans ses fonctions selon les exigences nouvelles. Le
mouvement politique conservateur et contre-révolutionnaire doit
s'organiser militairement et remplir une fonction militaire
en prévision de la guerre civile.
Il convient à l'Etat que cette organisation se constitue
"dans le pays", dans la masse des citoyens parce
qu'alors la fonction de répression se concilie mieux avec la
défense désespérée de l'illusion qui veut que l'Etat soit
le père de tous les citoyens, de tous les partis et de toutes les
classes.
Du fait que la méthode révolutionnaire gagne du terrain
dans la classe ouvrière, qu'elle la prépare à une lutte et un
encadrement militaires et que l'espoir d'une émancipation
par les voies légales, c'est-à-dire permises par l'Etat,
diminue dans les masses, le Parti de l'ordre est contraint de
s'organiser et de s'armer pour se défendre.
A côté de
l'Etat, mais en butte à ses protestations bien logiques, ce
parti va "plus vite" que le prolétariat à s'armer,
il s'arme mieux aussi et il prend l'offensive contre
certaines positions occupées par son ennemi et que le régime
libéral avaient tolérées: mais il ne faut pas prendre ce
phénomène pour la naissance d'un parti adversaire de
l'Etat dans ce sens qu'il voudrait s'en emparer pour
lui donner des formes pré-libérales!
Telle est pour nous l'explication de la naissance du
fascisme. Le fascisme intègre le libéralisme bourgeois au lieu de
le détruire. Grâce à son organisation dont il entoure la machine
d'Etat officielle, il réalise la double fonction défensive
dont la bourgeoisie a besoin.
Si la pression révolutionnaire du prolétariat s'accentue,
la bourgeoisie tendra probablement à intensifier au maximum ces
deux fonctions défensives qui ne sont pas incompatibles, mais
parallèles.
Elle affichera la politique démocratique et même
social-démocrate la plus audacieuse, tout en lâchant les groupes
d'assaut de la contre-révolution sur le prolétariat pour le
terroriser.
Mais c'est là un autre aspect de la question qui
sert seulement à montrer combien l'anti-thèse entre fascisme
et démocratie parlementaire est dépourvue de sens, comme
l'activité électorale du fascisme suffit d'ailleurs à le
prouver.
Il n'est pas nécessaire d'être un aigle pour devenir
un parti électoral et parlementaire. Il n'est pas non plus
nécessaire de résoudre le difficile problème d'un programme
"nouveau".
Jamais le fascisme ne pourra formuler sa
raison d'être dans des tables programmatiques, ni s'en
former une conscience exacte, puisqu'il est lui-même le
produit du dédoublement du programme et de la conscience de toute
une classe et puisque, s'il devait parler au nom d'une
doctrine, il devrait rentrer dans le cadre historique du
libéralisme traditionnel qui lui a confié la charge de violer sa
doctrine "à usage externe" tout en se réservant celle
de la prêcher comme par le passé.
Le fascisme n'a donc pas su se définir lui-même au congrès
de Rome et jamais il n'apprendra à le faire (sans pour cela
renoncer à vivre et à exercer sa fonction) puisque le secret de
sa constitution se résume dans la formule: l'organisation est
tout, l'idéologie n'est rien, qui répond dialectiquement
à la formule libérale: l'idéologie est tout,
l'organisation n'est rien.
Après avoir sommairement démontré que la séparation entre
doctrine et organisation caractérise les partis d'une classe
décadente, il serait très intéressant de prouver que la synthèse
de la théorie et de l'action est le propre des mouvements
révolutionnaires montants, proposition corollaire qui répond à un
critère rigoureusement réaliste et historique.
Ce qui, si on fait
acte d'espoir, conduit à cette conclusion que quand on
connaît l'adversaire et les raisons de sa force mieux
qu'il ne se connaît lui-même, et que l'on tire sa propre
force d'une conscience claire des buts à atteindre, on ne
peut pas ne pas vaincre !
Notes
[1] Il
s'agit du second congrès national des Fasci, qui se tint à
Rome du 7 au 10 novembre 1921 et fonda le Parti National
Fasciste. Trente mille fascistes s'étaient rassemblés dans
la capitale à cette occasion et s'y livrèrent à leurs
exactions habituelles (5 morts et 120 blessés en trois jours).
Le 9 novembre, ils assassinèrent un cheminot; le prolétariat
romain riposta par une magnifique grève générale que rien - ni
les ordres du gouvernement, ni un ultimatum fasciste - ne fera
plier: elle cessera le 14, bien après la fin du Congrès. (Le
programme du PNF adopté par le Congrès ne paraîtra dans
"Il popolo d'Italia" que le 27 décembre).