Présentation de l'analyse de Zeev Sternhell
Tiré de la brochure "Antifascisme", disponible en pdf
Présentation
Zeev Sternhell, né en 1935, est un universitaire israélien né en Pologne.
Il est connu en France pour avoir été le seul historien institutionnel à
considérer que le fascisme a existé en France.
Sternhell considère même que l'idéologie fasciste est née en France dans la
seconde moitié du 19ème siècle, avant d'être adoptée dans d'autres pays, notamment en Italie.
La France comme laboratoire idéologique du fascisme
A l'opposé de l'interprétation de Gramsci, Sternhell considère que le fascisme est
une idéologie extrêmement cohérente, qui s'est développée lentement et synthétise
plusieurs courants d'idées.
Historien universitaire, Sternhell a étudié la France
de la fin du 19ème siècle, notamment l'oeuvre de Maurice Barrès, le principal
intellectuel d'extrême-droite avec Charles Maurras.
Barrès critiquait le
« déracinement », la perte des valeurs nationales, identitaires, et a développé
ainsi une critique « de droite » du capitalisme. Sternhell a de cette manière constaté
que les conceptions du fascisme italien provenaient de France.
Sternhell s'intéresse principalement à l'histoire des idées; il analyse très peu
les classes sociales; ce qui l'intéresse, c'est l'idéologie.
De là,
il affirme que « Si l'Allemagne est la patrie de l'orthodoxie marxiste, la France
est le laboratoire où se forgent les synthèses originales du XXème siècle.
C'est là que se livrent les premières batailles qui mettent aux
prises le système libéral avec ses adversaires; c'est en France que se fait cette première suture de nationalisme et de radicalisme social que fut le boulangisme; c'est la France qui engendre aussi bien les premiers mouvements de masse de droite que ce premier gauchisme que représentent Hervé ou Lagardelle, gauchisme qui conduira finalement ses adeptes aux portes du fascisme. » (Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire: les origines françaises du fascisme 1885-1914)
Pour Sternhell en effet, le fascisme est le fruit d'un refus du
marxisme par une partie de la gauche française. A la fin du 19ème siècle
le courant syndicaliste révolutionnaire est très puissant en France, il domine
la CGT et s'oppose à la social-démocratie. Rejetant le marxisme qu'ils assimilent
au réformisme social-démocrate, les syndicalistes révolutionnaires vont chercher
d'autres voies.
Est alors élaboré par Georges Sorel (1847-1922) le principe de la « grève générale »
qui sert de mythe mobilisateur, avec la « violence créatrice » des masses organisées en syndicats.
« Le syndicat : tout l'avenir du socialisme réside dans le développement autonome
des syndicats ouvriers » (Matériaux pour une théorie du prolétariat).
Mais les masses restant rétives au projet syndicaliste révolutionnaire,
la déception amène l'adhésion massive à l'idéologie nationaliste.
C'est en quelque sorte un
retour à l'idéologie de Proudhon soutenu par Napoléon III, et la mise en avant du corporatisme:
la société est divisée en corporations, le tout chapeauté par l'Etat.
Les royalistes de
l'Action française s'empresseront de reprendre cette idée, expliquant que le royalisme c'est
« l'anarchie plus un »: le roi au milieu des corporations maintient la cohésion sociale.
Et cela explique aussi pourquoi en 1914, les syndicalistes révolutionnaires s'engageront
massivement dans l'Union sacrée, jusqu'à Emile Pouget qui expliquait avant celle-ci
les valeurs du sabotage contre le capitalisme.
Comme le dit Sternhell, « Incontestablement, certains syndicalistes révolutionnaires se
considèrent comme une aristocratie nouvelle menant à la guerre - la guerre sociale -
l'immense armée des prolétaires.
Comme Sorel et Berth, les autres théoriciens de ce syndicalisme subissent aussi l'influence de
Nietzsche. Ils accueillent avec faveur son mépris de la mentalité bourgeoise et
n'hésitent pas à faire un révolutionnaire de son surhomme.
Son concept de l'élite, l'importance qu'il attache à la violence, à l'héroïsme,
au dynamisme et à la foi, à l'activisme en somme, vont fortement modifier le
marxisme jusque-là professé par les syndicalistes.
Dès lors, ceux-ci vont mettre
l'accent sur la puissance créatrice de l'individu et sa capacité de changer le cours de l'histoire.
L'élan révolutionnaire devient ainsi fonction de foi et non plus conscience de l'évolution historique.
Voilà pourquoi la rencontre avec l'Action française ne sera pas fortuite, mais le
résultat d'une conception très proche du politique et des forces historiques. » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche: l'idéologie fasciste en France)
Le fascisme comme « refus de la vie commode »
Dans la logique de Sternhell, le fascisme est une idéologie quasi mystique, un idéalisme
« anti-bourgeois », une version « révolutionnaire » anti-matérialiste.
Le « refus de la vie commode » mis en avant par Mussolini est en quelque
sorte une tentative de dépasser le pourrissement des institutions pour éviter
que le dépassement ne soit fait par les marxistes.
Le fascisme forme une nouvelle élite, aux valeurs de combat, capable de restaurer
les valeurs, de créer des institutions nouvelles, s'exprimant par la guerre vue
comme une « hygiène de vie. »
Sternhell analyse précisément cette idéologie qu'est le fascisme:
« Le sens de l'urgence d'une renaissance physique de la nation est alors extrêmement vif.
Cette idolâtrie du sport et de l'activité physique, la vénération de la vie en plein air,
mais aussi de la vie en groupe et de l'esprit d'équipe, permettent de creuser un fossé
quasiment charnel entre la société libérale et bourgeoise, sédentaire, conformiste et
individualiste, et le nouveau monde fasciste, viril, puissant, fondé sur l'exaltation
de ces valeurs collectives par excellence que sont la nation et la race.
«Une nation est une, exactement comme est une l'équipe sportive» écrit Brasillach... »
(Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche: l'idéologie fasciste en France)
Mais l'historien souligne également de manière très nette l'aspect anti-matérialiste du fascisme.
Le fascisme se pose comme anti-marxisme, comme anti-matérialisme; pour lui la solution
est dans l'idéalisme, dans le fait de transcender son être tel un aristocrate pour servir
le grand tout qu'est la nation.
Selon Sternhell, l'idéologie fasciste n'aurait pas pu
naître de cette manière s'il n'y avait pas eu des syndicalistes révolutionnaires pour
affirmer que le marxisme était faux, qu'il prétendait expliquer tout alors que ce n'était pas possible.
Le fascisme se fonde sur une critique du marxisme faite au sein de la gauche.
« Les divers courants de la psychanalyse, les disciples et les vulgarisateurs de Freud
ont abondamment développé les découvertes du maître pour en conclure l'impuissance de
l'homme à changer son propre sort ou le cours de l'histoire.
Selon eux, la condition humaine est fixée pour l'éternité par les impulsions de l'inconscient.
L'oeuvre de Le Bon [auteur de Psychologie des foules], de Tarde, de Freud, de Jung,
favorise grandement la percée d'une pensée politique anti-intellectualiste, anti-rationaliste
et déterministe.
Que Freud se doit lui-même défini comme conservateur n'est pas fortuit; qu'il fut
finalement très proche d'un Walras, d'un Pareto ou d'un Mosca n'est pas une coïncidence
inexplicable.
Et ce n'est pas non plus l'effet du hasard si les Origines de la France contemporaine [de Taine]
présentent des ressemblances avec Psychologie collective et analyse du moi [de Freud].
Toute cette convergence d'idées tient de l'essence d'une même idéologie marquée par la
crainte de la foule, de la vile populace et des forces obscures mises à jour par la démocratie. »
(Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français)
Le fascisme c'est donc le rejet de la démocratie en tant que telle: Sternhell n'est jamais
ouvertement clair à ce sujet, mais il est évident de ce qu'il explique que le fascisme se
combat par un front populaire. Et il est évident ici que ce front populaire doit avoir des
valeurs antifascistes, c'est-à-dire anti-aristocratiques, anti-élitistes.
C'est seulement en France qu'existe cette image « progressiste » ou « créatrice » de Nietzsche,
véhiculée par des philosophes français. En Allemagne comme dans tous les autres pays, Nietzsche
a toujours été compris comme un ultra-conservateur élitiste, haïssant le peuple et appelant
à la naissance des surhommes.
Le philosophe allemand de la fin du 19ème siècle (donc de la même époque que Marx) est ainsi
presque un modèle pour comprendre les valeurs du fascisme: « Son dégoût [à Nietzsche]
de la réalité, de la société moderne et du progrès technique l'amènent, à la fin de sa vie,
non seulement à dénoncer la civilisation de son temps, mais à souhaiter sa ruine et
à annoncer l'avènement d'un âge nouveau, héroïque et viril.
Le nouveau type d'homme vivra dangereusement et sera fait pour dominer.
L'humanité selon Nietzsche se divise en vile multitude et en élite: chacune de
ces deux catégories remplit une fonction différente et a une morale différente.
L'élitisme nieztschéen n'est pas un phénomène isolé: il se rencontre avec l'élitisme de
Renan et de Taine, avec les conceptions sociales de Dostoïevsky, ou encore avec
l'élitisme que Mosca, Pareto et l'école italienne de sociologie politique ont
érigé en un véritable système de gouvernement (...).
Bien sûr, la philosophie de Nietzsche n'a souvent que peu de chose
à voir avec la légende nietzschéenne, ou même avec le nietzschéisme élémentaire qui
se répand alors bien au-delà du cercle des lecteurs attentifs, dans la plupart
des cas d'ailleurs dans un sens totalement opposé à celui que Nietzsche
lui-même donnait à ses intentions.
C'est pourtant ce nietzschéisme là qui influencera si profondément la jeune génération
européenne de la fin du siècle. C'est ce nietzschéisme qui, avec le message de
Dostoïevsky dont le nationalisme russe rappelle parfaitement le pangermanisme
de Treitschke et dont la haine de la civilisation scientifique et industrielle et
du rationalisme occidental est soeur de la haine de Nietzsche, formera cette synthèse
curieuse et qui devrait être plus tard terriblement explosive.
En condamnant le positivisme, cette synthèse ne s'attaque plus seulement à
certaines structures sociales ou à la nature des institutions politiques,
mais aussi à la civilisation occidentale en soi, considérée comme radicalement viciée. »
(Zeev Sternhell: Maurice Barrès et le nationalisme français)
Toute cette évolution explique paradoxalement pourquoi en France le
fascisme a eu du mal à se développer, tout en conservant des bastions.
« Il convient de mentionner le niveau intellectuel tout à fait exceptionnel
de la littérature et de la pensée fascistes [en France]. L'oeuvre de Gentile mis à part,
il n'existe nulle part en Europe d'idéologie fasciste de qualité comparable.
Il importe ensuite de souligner que, parallèlement à l'aspect mystique et
irrationnel, romantique et émotionnel, le fascisme français s'est donné aussi
une dimension planiste, technocratique et « manageriale », serait-on tenté de dire.
Cet aspect essentiel, et souvent méconnu, du fascisme provient de la crise
du socialisme d'alors, elle-même résultat de l'impuissance de la pensée marxiste
à répondre au défi que présente la crise du capitalisme.
Plus qu'ailleurs, c'est en France que fleurissent toutes les chapelles du
fascisme, tous les clans et groupuscules possibles et imaginables.
Ce foisonnement de tendances et d'écoles est certes pour beaucoup dans
l'impuissance politique du fascisme français.
Mais il atteste aussi de
sa richesse idéologique et de son potentiel. L'imprégnation fasciste dans ce
pays fut bien plus profonde et les milieux touchés bien plus nombreux qu'on
ne l'imagine ou qu'on ne le reconnaît d'ordinaire » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche:
l'idéologie fasciste en France)
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